Vu / Paillettes sur toit brûlant

Anne Costa de Beauregard

Il m’a fallu plus d’une fois pour aimer la Cité Radieuse. La première fois, en 2007, ma myopie me joue des tours : je regarde « l’unité d’habitation de grandeur conforme » comme un grand ensemble, la masse impersonnelle qu’elle n’est pas. Mais les magnifiques photos prises par des amis révèlent une géniale machine optique, une sculpture qui appelle à la contemplation et transmet l’énergie de la lumière de Marseille. Grâce au modulor, étalon qui combine la taille humaine et le nombre d’or, les silhouettes humaines sont embellies par l’architecture. Ni utopique, ni purement utilitaire, il s’agit donc d’une architecture très concrètement humaniste.

Bas-relief, le modulor

Bas-relief, le modulor

En mars 2013, le toit de la Cité Radieuse est transformé en espace d’exposition, café et librairie, le MA MO (Marseille Modulor), par son nouveau propriétaire le designer Ora-Ïto. Avant le MA MO, le gymnase était laissé vide par son propriétaire. Maintenant il se passe de nouveau quelque chose sur ce toit, non plus d’ordre sportif mais culturel. Alors nulle raison de s’offusquer ou de faire l’esprit chagrin. La presse française et internationale s’est félicitée de cette transformation du gymnase de la Cité Radieuse en espace dédié à l’art contemporain. L’hommage au Corbusier fait aussi partie du programme des expositions de l’année où Marseille était capitale européenne de la culture. Du 11 octobre au 22 décembre 2013, le J1, hangar transformé en espace d’exposition sur le port de la Joliette à Marseille, accueillait aussi l’architecte et urbaniste visionnaire, sous le titre « Le Corbusier revient à Marseille ». Ce fada devenu fameux, auquel le ministre de la reconstruction Raoul Dautry avait donné carte blanche pour construire l’Unité d’habitation de grandeur conforme, qui devait servir de matrice à la reconstruction de la France.

Sur les vignettes de l’exposition, on peut lire cette note du Corbusier :

« La remise à l’honneur des matériaux primaires, la rudesse de l’exécution conforme au but poursuivi, c’est-à-dire abriter les vies non pas de rupins (…) mais les vies de foyers qui sont dans la bagarre quotidienne où le tragique voisine les joies. »

Cinquante ans plus tard, le nouveau propriétaire du toit-terrasse signale pour sa part dans une interview à Wallpaper magazine :

« En hiver, l’espace va servir principalement les locaux, en invitant des écoles d’architecture à faire des visites. C’est en été que le MA MO va prendre une dimension internationale, avec une exposition majeure de quatre mois tous les ans ». « Le monde entier est ici en été, dit Ora-Ïto, à Nice, Cannes, Saint-Tropez, Monaco. Abramovich peut faire un saut avec son hélicoptère, c’est rien pour lui. » (Mars 2013)

Dans les entretiens qu’il donne au sujet de l’acquisition du toit terrasse et de l’ouverture du MA MO, Ora-Ïto ne rappelle jamais la visée politique et sociale de l’art du Corbusier. Il évoque pourtant “fascination” et “admiration” pour l’architecte, une admiration un peu amnésique, et sans doute sélective. Un article de Roxana Azimi dans le Monde du 14 septembre 2013 décrit la transformation de maisons construites par Prouvé pour Emmaüs en objets d’art vendues à prix d’or dans des galeries huppées, et qui finissent parfois dans les musées, parfois en « pool house » dans la propriété privée d’un collectionneur californien. Pourquoi doit-on s’indigner de ces effets de décontextualisation ? De la bouche de ma mère architecte, j’ai souvent entendu cette phrase : le talent, c’est le client. Si le Corbusier a déployé une imagination si émouvante pour humaniser les moindres détails de son unité d’habitation de grandeur conforme, c’est bien pour proposer un espace habitable au corps et à l’âme du travailleur. De même pour les mobiliers de Prouvé et de Perriand. Faire de ces objets et bâtiments des choses belles en dehors de toute référence à leur contexte, c’est leur voler leur âme. C’est aussi implicitement reconnaître qu’on ne veut plus destiner ces œuvres d’art à leurs clients premiers, les sans logis ou les ouvriers. D’ailleurs, la Cité Radieuse n’a pas attendu 2013 pour être détournée de son but premier. L’État français commanditaire prend de la distance avec la gestion de l’immeuble dès les années 1950 : il met les appartements en location et en vend la moitié. Les logements de la Cité Radieuse ne seront pas du logement social à proprement parler, même s’ils sont loués en priorité à des sinistrés des bombardements et des petits fonctionnaires. Ce sont ensuite surtout les cadres moyens et supérieurs ou des professions libérales qui profitent de ces espaces pensés pour servir le repos du corps et de l’esprit.

Corbusier révéré mais ignoré, c’est le programme de l’exposition Xavier Veilhan qui inaugure le MA MO (en partenariat avec les Audi Talents Awards). Les statues du Corbusier créées spécialement pour le MA MO composent un hommage dommageable. Dans l’exposition on voit d’abord Le Corbusier représenté par une silhouette stylisée dans une matière plastique grise. Une impression d’élégance est transmise par le costume, les lunettes, le geste de la main qui au lieu de tenir une cigarette tient un fil relié à un mobile de sphères suspendues au plafond. A part ça, pas grand-chose. L’architecte est une silhouette trendy couleur béton. Sur le toit il vire au bleu et il fait dix fois sa taille. C’est assez astucieux : le stylo à la main, il dessine sur le sol qui se transforme en (son) bureau. La vue sur les calanques et la mer est si prenante qu’on comprend bien qu’il soit inspiré. Le Corbusier est littéralement représenté en architecte immense, la taille écrasante de sa statue contrastant avec le kitsch de la peinture bleue. Au MA MO on côtoie ainsi des déclinaisons de la silhouette de l’architecte. Il n’y a pas de transmission de sa vision, seulement d’une paire de lunette : c’est un hommage aveugle. Cela fait penser aux photos de Sartre qui boit du café aux deux magots et qui remplacent toute pratique de sa philosophie : simplement la transformation d’un héritage en marque. Veilhan a d’ailleurs la très grande audace de proposer dans la librairie du MA MO des lithographies numérotées signées de sa main, chacune pour la somme de 360 euros, et qui ne sont que des reproductions du plan de la Cité radieuse vaguement coloré par des carrés d’un vert terne. On ne dira rien, tant cela est peu digne d’intérêt, des petites maquettes de bois simplistes plantés dans les pots de fleur, ni du café qui sert des sandwichs biologiques aux noms de Corbusier, Perriand, et Prouvé.

Le Corbusier par Xavier Veilhan

Le Corbusier par Xavier Veilhan

Le gymnase transformé en espace d'exposition

Le gymnase transformé en espace d’exposition

 

Le Corbusier, Statue de Xavier Veilhan sur le toit de la Cité Radieuse

Le Corbusier, Statue de Xavier Veilhan sur le toit de la Cité Radieuse

Comme dans l’Acropole grecque, il y avait une scène de théâtre sur le toit dessiné par le Corbusier : une estrade de béton asymétrique aboutissant à un panneau vertical du même matériau, sorte de tableau vide qui se dessinait sur le ciel, espace qui suscitait une interrogation purement poétique. Xavier Veilhan a, le temps de son exposition, corrigé le dessin de l’architecte en ajoutant un banal escalier de bois clair agrémenté d’un olivier. Ce n’est pas laid, mais inutile et un détournement violent : l’écran de béton suspendu dans le vide laissait une place à l’imagination de l’habitant. On nie la force du dessin en voulant le meubler.

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 Ce n’est donc pas l’emplacement même de la Cité Radieuse qu’une transmission s’opère, mais à l’exposition marseillaise organisée au J1. On pourra comprendre combien le Corbusier était tout autant peintre qu’architecte. Chez lui, érudition et imagination se nourrissent, souci pour l’âme et pour le corps ensemble, quête de la prouesse technique indissociable de la recherche du beau, volonté politique indissociable du regard du peintre et du sculpteur. On découvre les liens organiques entre toutes les activités de la main du Corbusier : l’écriture de lettres, la lecture, la peinture de tableaux abstraits, la sculpture du bois. On peut se réjouir de ce que l’année faste qui couronne Marseille Capitale Européenne de la Culture ait permis de retisser le lien entre le Corbusier et cette ville tout en donnant à voir des aspects moins connus de la main et de l’âme de l’architecte.

Toit de la Cité Radieuse

Toit de la Cité Radieuse

 

Anne Costa de Beauregard

Anne Costa a étudié les lettres modernes à l’ENS de Lyon et l’Université de Cambridge. Elle se forme actuellement à la réalisation de films documentaires à l’Université d’Aix-Marseille.

Les photographies de l’article ont toutes été prises par l’auteur.

 

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