Lu / Barbès Blues. Une histoire populaire de l’immigration maghrébine, Hajer Ben Boubaker

Anne-Adélaïde Lascaux

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Documentariste et productrice, Hajer Ben Boubaker est spécialiste des musiques arabes et des luttes des immigrés maghrébins en France. Créatrice du podcast Vintage Arab en 2018, elle écrit des séries radio pour France Culture (Le Maghreb des ondes, un enjeu colonial, Une histoire du Mouvement des travailleurs arabes). Elle a été distinguée plusieurs fois pour son travail, notamment par le prix Unesco-Sharjah 2023 pour la culture arabe.

Cet ouvrage, Barbès Blues. Une histoire populaire de l’immigration maghrébine, occupe une place particulière dans le travail d’Hajer Ben Boubaker, à la fois par le passage à l’écrit, mais aussi par la dimension intime qu’il recouvre. Pour documenter la trajectoire des classes populaires maghrébines en France l’autrice propose un essai dans lequel elle entrecroise les destins des morts et des vivants en s’appuyant sur des archives, des entretiens et ses souvenirs. La narration historique est ponctuée de réflexions personnelles qui donnent à voir l’heuristique1 de la mise en récit d’une mémoire collective violente marquée par le racisme, la (dé)colonisation, la pauvreté et les inégalités.

Née à Paris de parents tunisiens, Hajer Ben Boubaker raconte sa ville à travers son enfance et les générations de Maghrébins qui s’y sont succédé et déplacées au cours du XXe siècle, du quartier latin à Barbès. Elle dresse le portrait d’une immigration par le bas, en s’appuyant sur une galerie de personnages et de lieux qui traversent le Paris populaire et le temps, présentés à chaque début de chapitre à la manière d’une pièce de théâtre par un chœur et des scènes. L’autrice met sur le devant de la scène les zones d’ombres, les silences et les luttes qui sont constitutives de l’histoire des Maghrébins en France. Pour cela, elle revient sur cinq périodes clés, chacune constituant un chapitre du livre. On retrouve dans cet ouvrage les thèmes de prédilection de l’autrice, comme la musique et les luttes collectives.

Les Algériens de la Montagne

Le premier chapitre du livre prend pour scène le Quartier latin dans la première moitié du XXe siècle. En sillonnant les rues du 5e arrondissement, de la montagne Sainte-Geneviève à Saint-Séverin, Hajer Ben Boubaker poursuit les traces d’une histoire discrète et effacée de l’immigration maghrébine dans la capitale. Ici, il ne subsiste que de rares archives et quelques plaques commémoratives du Paris populaire des ouvriers maghrébins venus alimenter les usines françaises en main-d’œuvre via l’immigration coloniale (métallurgie, automobile, sucre) et restés après les guerres mondiales.

L’autrice raconte cette histoire migratoire – constituée en grande partie d’Algériens – à travers ses lieux et ses figures. Les hôtels garnis, les cafés, les cabarets et les restaurants en constituent le décor principal. Les cafés, ces lieux de vie et de sociabilités ouvrières quotidiennes sont aussi des espaces politiques d’où ont émergé les luttes indépendantistes (MacMaster, 2016). Alors que dans l’entre-deux-guerres le contrôle policier se resserre sur les populations maghrébines, les militants structurent les premiers mouvements nationalistes comme l’Étoile nord-africaine. Hajer Ben Boubaker montre avec habileté comment la fabrique des luttes politiques et sociales des immigrés en France s’entrecroise avec l’émergence de la culture populaire maghrébine. Dans les antres des cabarets et des restaurants, les membres du Front de libération nationale (FLN) croisent les grandes figures de la musique arabe, comme Warda. Quant aux garnis2, ils disparaissent à partir de 1958 avec les grands projets de réhabilitation du quartier qui relèguent les classes populaires immigrées aux portes de Paris, mettant fin à la présence des Maghrébins dans le 5e arrondissement.

 

1. Stèle commémorative aux Algériens noyés le 17 octobre 1961, 4e arrondissement (A. Lascaux, 2026)

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La Goutte-d’Or fait déborder le vase

Le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée des Maghrébins à Barbès, rappelant que déjà du temps de L’Assommoir3, au XIXe siècle, la Goutte-d’Or concentrait pauvreté et immigration. Le temps de l’action ici est la guerre d’Algérie (1954-1962). La lutte pour l’indépendance s’est aussi jouée depuis Barbès et les gens de peu, le FLN s’appuyant sur les classes populaires pour collecter l’impôt révolutionnaire (prostituées, cafetiers, ouvriers, retraités). Ici aussi les cafés, à la frontière entre l’espace public et privé, sont au premier plan : on s’y rencontre, on y échange, on s’y cache et on y célèbre l’indépendance. Les violences de la guerre d’Algérie se sont rejouées à Barbès, dans les affrontements entre le Mouvement national algérien (MNA) et le FLN, mais aussi dans la répression policière et les révoltes qui s’en sont suivies.

En s’appuyant sur ses souvenirs d’enfance, l’autrice évoque le creuset que représente Barbès pour la culture maghrébine. Ses disquaires y ont popularisé toute une génération de chanteurs-ouvriers évoquant l’exil et les difficiles conditions de vie des travailleurs immigrés, tandis que les magasins bon marché Tati sont devenus le symbole d’une diaspora maghrébine populaire.

2. Devanture du disquaire Sauviat Musique, 18e arrondissement (A. Lascaux, 2025)

« Compter sur ses propres forces »

Le chapitre trois de Barbès Blues constitue le cœur de l’ouvrage, tant par sa taille que par les thématiques qu’il aborde. L’autrice y retrace les premières luttes collectives menées par les immigrés maghrébins en France après les indépendances, en réponse à l’augmentation des crimes racistes et des violences policières ciblées. Elle éclaire l’entrée en politique des étudiants et des ouvriers à la lumière de la défaite en 1967 des pays arabes face à Israël, du changement d’orientation de la gauche française après mai 1968 et du durcissement des politiques migratoires à partir de 1972 qui augmentent le nombre de sans-papiers. Les comités Palestine, puis le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) ont constitué le cœur de l’autonomisation des luttes arabes dénonçant le racisme, le mal logement et les conditions de travail des immigrés.

En s’appuyant sur des archives (tracts, émissions de radio) et la mémoire des militants qu’elle a interrogés, l’autrice met en avant les figures emblématiques des luttes des immigrés (les Bouziri, Mokhtar, Fedaï). Leur trajectoire illustre la continuité des pratiques coloniales après les indépendances dans le traitement des travailleurs, au Maghreb et en France (Pitti, 2025). Hajer Ben Boubaker revient sur les outils mobilisés par les pauvres pour faire entendre leurs revendications : encore et toujours les cafés, la radio, les manifestations et les grèves de la faim. Elle recense les compagnons de route, restés plus ou moins longtemps : les maoïstes, les intellectuels français, la gauche chrétienne. Profondément ancrées dans l’espace, les luttes se déploient depuis les lieux de l’immigration : Barbès bien sûr, mais aussi Belleville, creuset de l’immigration tunisienne. Le chapitre s’achève sur les souvenirs d’enfance de l’autrice dans ce quartier, se remémorant par bribes un monde dont les vestiges subsistent encore au milieu de la gentrification.

 

3. Vue sur l’église Saint Bernard de la Chapelle depuis le square Saint-Bernard-Saïd-Bouziri, 18e arrondissement (A. Lascaux, 2026)

« Écoute-moi camarade »

Le quatrième chapitre du livre s’ouvre sur le début des années 1970 et documente l’organisation des premières poursuites judiciaires contre les crimes racistes : contre-enquêtes, visibilité dans la presse, instruction en justice sont autant d’outils mobilisés par les collectifs de militants. Hajer Ben Boubaker ouvre une fenêtre sur les questions féministes et sociales dans les luttes des immigrés à travers certaines thématiques clés comme la contraception, le deuil ou encore l’organisation familiale.

En parallèle, elle retrace la formation de l’industrie musicale maghrébine en France, dont Barbès constitue le cœur. À travers les disquaires, les producteurs, les artistes et leur auditoire, elle recontextualise l’émergence d’un patrimoine musical arabe arrimé aux conditions de vie des immigrés maghrébins en France. Les chansons rassemblent autour de thèmes populaires comme l’exil, le racisme, la pauvreté, la solitude, les mariages mixtes ou encore la transmission culturelle intergénérationnelle. La cartographie musicale de Barbès témoigne de l’enracinement de la diaspora maghrébine dans le quartier et de la place des Maghrébins dans le monde du travail français (Perdoncin et Blavier, 2020).

L’informalité fait aussi partie des pratiques populaires qui ont trait à Barbès. L’autrice les éclaire à hauteur d’homme, montrant la diversité sociale d’un quartier marqué par les difficultés sociales au quotidien qu’elle a fréquenté enfant, dans le café où travaillait son père.

Le temps des seringues

Le dernier chapitre du livre parcourt les années 1970 et 1980 en suivant les trajectoires des enfants d’immigrés dans la société française. Alors que le racisme y est structurel, les conditions de vie des Maghrébins sont marquées par la relégation en banlieue, le chômage et la recherche d’endroits où se retrouver, comme les discothèques. Hajer Ben Boubaker met en lumière le quotidien de la jeunesse maghrébine confrontée à la prison et aux inégalités devant la justice.

Elle documente les luttes menées par les franges politisées de l’immigration (ouvriers, prisonniers) alors que les conditions de droit au séjour des étrangers en France se durcissent et que les crimes racistes se multiplient. Les concerts (Rock Against Police), les journaux (Sans frontières, Fédaï, Libération) et la radio (Radio Assifa, Radio Soleil Goutte-d’Or) sont autant d’outils politiques et culturels mobilisés par les militants pour faire entendre la voix des populations immigrées en France, qui y trouvent des espaces d’expression et de partage du quotidien. C’est dans ce contexte que prend place la marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 et que les banlieues deviennent une question sociale sur la scène politique française.

Le livre s’achève sur l’épidémie d’héroïne et de sida qui a particulièrement touché la jeunesse maghrébine qui a grandi en France. En articulant les drames familiaux à la violence de l’intégration des Maghrébins à la société française, l’autrice souhaite lever le tabou sur un volet de l’histoire de l’immigration passé sous silence.

Barbès Blues s’achève sur le constat d’un Paris populaire et immigré dont il ne reste que quelques traces que l’autrice s’emploie à mettre en valeur. En retraçant la trajectoire de Barbès, c’est aussi la sienne et celle des travailleurs de l’immigration postcoloniale qu’Hajer Ben Boubaker fait revivre, redonnant une place aux populations maghrébines dans une capitale encore cosmopolite mais embourgeoisée (Clerval, 2013).

Dans cet ouvrage, l’autrice entremêle avec habileté les versants politiques, culturels et sociaux qui composent l’histoire des classes populaires maghrébines en France dont elle éclaire les trajectoires individuelles et collectives, bruyantes et silencieuses. En sillonnant la capitale, elle exhume le palimpseste d’une mémoire de l’immigration longtemps reléguée au ban de la mémoire collective. La forme de l’essai propose une rencontre entre une solide démarche de recherche en sciences sociales et une forme de témoignage plus intime qui donne de la sensibilité au récit. L’organisation des chapitres est un peu confuse, avec des lignes directrices qui abordent différentes thématiques parfois difficiles à relier entre elles. Toutefois, l’approche choisie est précieuse, l’ouvrage documentant la culture populaire maghrébine avec un angle jusqu’ici peu abordé, faisant la part belle à la musique, aux familles et aux militants.

ANNE-ADELAIDE LASCAUX

Anne-Adélaïde Lascaux est docteure en géographie et postdoctorante au Centre Jacques Berque (Rabat). Ses thématiques de recherche portent sur la diaspora maghrébine en France dans le monde agricole.

anne.lascaux@cjb.ma

Bibliographie

Clerval A., 2013, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, 280 p.

MacMaster N., 2016, « The Algerien Café-Hotel : Hub of the Nationalist Underground, Paris 1926-1962 », French, Politics, Culture ans Society, 34 (2), 57‑77.

Perdoncin A. et Blavier P., 2020, « Trajectoires d’activité des immigrés : une approche sociohistorique, 1968-2008 », Population, 75 (1), 39‑70.

Pitti L., 2025, Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Enquête sur les travailleurs immigrés de l’industrie automobile dans la France des « Trente Glorieuses », Rennes, Presses universitaires de Rennes, 350p.

Référence de l’ouvrage : Ben Boubaker Hajer, 2024, Barbès Blues. Une histoire populaire de l’immigration maghrébine, Éditions du Seuil, 304 p.

Illustration de couverture : Le boulevard de la Chapelle à la tombée du jour, 18e arrondissement (A. Lascaux, 2025).

Pour citer cet article : Lascaux Anne-Adélaïde, 2026, « Barbès Blues. Une histoire populaire de l’immigration maghrébine, Hajer Ben Boubaker », Urbanités, Lu, mai 2026, en ligne.

  1. On entend par heuristique une démarche, ici la mise en récit, qui donne lieu à découverte de connaissances sur un sujet. []
  2. Chambre d’hôtel louée meublée et équipée par les travailleurs de classes populaires jusqu’au milieu du XXe siècle. []
  3. Émile Zola, L’Assommoir, première édition complète en 1877 chez Georges Charpentier. []

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