Lu / Istanbul Planète, la ville-monde du XXIe siècle, Jean-François Pérouse.

Matthieu Gosse

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La publication d’Istanbul Planète comble une lacune : il n’y avait pas d’ouvrage récent de sciences sociales en français traitant de toutes les dimensions des évolutions d’Istanbul depuis l’accession au pouvoir de l’AKP en Turquie (2002) et à la Mairie métropolitaine (2004). Le présent ouvrage reprend et synthétise de nombreuses publications permises par deux décennies de travail de terrain mené par Jean-François Pérouse.

Un premier chapitre (« Istanbul, ville mutante ») dresse un état des lieux des grandes mutations d’Istanbul ces 20 dernières années.

Il commence par une analyse de la croissance d’Istanbul passée en un quart de siècle de 7 à 15 millions d’habitants alors que la superficie de l’espace bâti explosait. La grille d’analyse classique qui voudrait que l’exode rural ait rendu l’étalement urbain insoutenable à cause des insuffisances de la puissance publique, comme dans toute mégapole du Sud, n’est plus pertinente. À rebours des discours sur les vertus de la ville dense en termes de durabilité, celui des responsables de l’AKP voit dans l’étalement urbain un symptôme de vitalité démographique et de prospérité économique. Il est donc le produit d’un choix politique. Le gigantisme revendiqué des projets annoncés par les entrepreneurs et responsables politiques du parti au pouvoir est un trait corollaire de l’étalement. Ces dernières années, tout projet d’infrastructure, d’hôpital, de centre commercial, se doit d’être le plus grand d’Europe ou du monde. Ce discours de la démesure1, quasi-revanchard, traduit l’intention de permettre à Istanbul d’occuper le rang qu’elle mérite, au vu de son histoire. L’enthousiasme et l’ardeur des bâtisseurs (édiles et entrepreneurs) sont d’ailleurs fréquemment mis en regard (spectacles, toponymie…) avec la geste de la conquête ottomane de 1453.

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  1. Le 564ème anniversaire de la conquête de Constantinople célébré par 1453 camions défilant sur les pistes du troisième aéroport en construction (Bianet, mai 2017).

Parmi les nouveaux éléments distinctifs des paysages stambouliotes, les grands centres commerciaux, les AVM2 occupent une place centrale. Ils symbolisent l’omniprésence de la consommation et la marchandisation de toutes les dimensions de la vie urbaine. À travers les AVM, le citoyen stambouliote devient un consommateur et un client. Cette marchandisation est déclinée dans de nombreux secteurs : santé, sport, éducation, enseignement supérieur, culture. Dans chacun de ces secteurs, de nouveaux équipements élitistes largement aidés par les politiques publiques (notamment sur le plan foncier) permettent à une frange aisée de la population de se distinguer tandis que la majorité de la population doit se contenter de services publics au rabais. Cette promotion du consumérisme dans les modes de vie occasionne une contraction de l’espace public et de la possibilité de profiter d’aménités urbaines gratuites.

Le deuxième chapitre (« Aux origines du monstre urbain ») montre quels sont les moteurs des transformations d’Istanbul à travers une identification des acteurs et des représentations qui guident leur action.

L’action de l’AKP part du postulat que l’histoire et la situation d’Istanbul lui confèrent un destin international que des politiques publiques néolibérales vont lui permettre d’accomplir. Celles-ci consistent premièrement en une mise en vitrine de la ville, qui attire de plus en plus de touristes internationaux -notamment du Moyen-Orient- dont les motivations sont variées et souvent multiples (consommation, tourisme médical, religion, congrès…). L’accomplissement de ce destin international passe également par la construction de grandes infrastructures et l’accueil de grands évènements. La multiplication des moyens de franchir le Bosphore (troisième pont, tunnel ferré, tunnels routiers en projet) est le socle d’un discours quasi-démiurgique de la part de l’AKP, qui met en scène sa victoire sur la division naturelle d’Istanbul en deux rives.

L’étude de la « Transformation Urbaine »3 de l’AKP part des représentations d’Istanbul partagées par les responsables de l’AKP. Les différentes dimensions de « l’imaginaire stambouliote de l’AKP »  (termes de Jean-François Pérouse) qui servent de référentiel à la Transformation Urbaine sont analysées au prisme de plusieurs concepts. La Transformation Urbaine ambitionne de concilier croissance économique (« libéralisme » et « développementisme ») et promotion d’un ordre social reposant sur la famille comme cellule de base (« conservatisme », « démocratisme », « religio-nationalisme »). Initiée en 2005, elle repose sur la vulnérabilité au risque sismique4 et prévoit de détruire et remplacer la moitié des 600 000 bâtiments de l’agglomération. Ses objectifs se sont diversifiés et brouillés avec le temps : la TU est devenue l’outil et le label de toute intervention publique sur le bâti urbain. L’auteur critique le déterminisme spatial et architectural inhérent à la TU : alors que ses interventions concernent essentiellement le cadre bâti, le discours de la TU a la prétention de transformer toutes les réalités socio-économiques5. Elle est, d’une part, de plus en plus utilisée comme un outil par lequel la puissance publique concède des terrains à des acteurs privés qui réalisent ainsi de juteuses opérations immobilières (résidentiel haut de gamme, hôpitaux et universités privés, AVM) sous prétexte d’intérêt public (le logement, la santé, l’éducation, la culture…). Elle sert, d’autre part, d’outil de lissage de l’aspect de certains quartiers informels du centre de la mégapole. Les diagnostics de délabrement y sont accompagnés de considérations sur la moralité et l’illégalité réelle ou supposée des activités des habitants du quartier : la TU est aussi un outil d’ingénierie sociale visant à imposer l’ordre moral promu par l’AKP. Une rhétorique du « risque », désormais plus social et sécuritaire que sismique, est mobilisée pour justifier ces politiques, sans concertation, touchant le plus souvent les populations les plus vulnérables (notamment les vieux quartiers tziganes). Procédant par addition de projets locaux, la TU ne propose pas un aménagement intégré de la mégapole. Dépourvu d’harmonie, ce semis de projets est mis en musique par la promotion d’un récit historique procédant par rénovations et reconstructions d’éléments de patrimoine soigneusement sélectionnés pour intégrer la TU dans le récit de l’histoire d’Istanbul promu par l’AKP.

La troisième partie de l’ouvrage (« Le tribut de la grandeur ») est consacrée aux conséquences néfastes et aux « exclus » du développement économique. L’auteur avance l’hypothèse que la mise en récit de la TU et le spectacle permanent de l’avancement des grands projets procèderait d’une démarche « d’inclusion symbolique » qui viserait à compenser ou effacer « l’exclusion économique ».

Le coût environnemental de l’étalement est exorbitant : le tissu urbain s’est étalé vers le nord, aux dépens des forêts et des réservoirs d’eau potable de la métropole6. Alors que la bétonisation dégrade l’environnement, les lieux proposant le plus d’aménités environnementales (notamment les fronts de mer) sont appropriés et privatisés par les plus aisés. Une fois encore, les politiques publiques ne traitent pas le problème de manière systémique mais par un ensemble de mesures ponctuelles. Par exemple, le nettoyage des eaux de la Corne d’or a été financé sans agir sur les sources de ces pollutions localisées en amont, dans les bassins-versants. La protection du patrimoine historique est soumise aux mêmes impératifs que la protection de l’environnement : on protège les édifices permettant une mise en valeur économique ou politique (une minorité infime de monuments de l’hyper-centre), on laisse le reste dépérir ou livré à l’appétit des promoteurs. Les mesures de protection du patrimoine naturel ou architectural sont, elles aussi, ponctuelles. Ces deux enjeux sont l’objet de mobilisations citoyennes (notamment celle du Parc Gezi en 2013) émanant des couches les plus aisées de la société qui ne souscrivent pas à la « réécriture » AKP de l’histoire urbaine d’Istanbul. Si ces mobilisations trouvent de l’écho, notamment en Europe, et peuvent ralentir des projets, le rapport de force avec le pouvoir7 leur est nettement défavorable.

Les différents facteurs de l’exclusion sociale –ceux-ci sont souvent cumulatifs- sont ensuite étudiés les uns après les autres : pauvreté, place des femmes, migrations. La pauvreté concerne une proportion importante de la population8. Alors que les migrants originaires du territoire turc commençaient dans la grande précarité et gagnaient en aisance avec le temps, il semble que les situations de pauvreté tendent à se cristalliser. La pauvreté est corrélée avec la déficience du droit à la ville, notamment de la possibilité de se déplacer. Par exemple, des pans entiers de la population des municipalités périphériques (particulièrement les femmes) ne voient jamais, ou rarement, la mer. Logement, éducation, taux de fécondité, mode de chauffage, l’auteur montre que ces indicateurs -qui sont autant de facteurs- de pauvreté sont tous liés et donnent à voir le dualisme socio-économique stambouliote.

Enfin, une place est laissée à la question de la diversité ethnique et confessionnelle telle qu’elle est représentée par l’AKP et vécue par les Stambouliotes. Depuis 2010, lorsqu’Istanbul était « capitale européenne de la culture », les autorités ont un discours irénique et dépolitisé sur la coexistence pluriséculaire des trois religions du livre. Ce multiconfessionnalisme de façade tend à dissimuler le rôle de hub migratoire international d’Istanbul (Balkans, Asie centrale, Caucase, Moyen-Orient, Corne de l’Afrique) et la grande diversité culturelle des populations turques anatoliennes et kurdes habitant la mégapole. Au sujet des migrants originaires de Turquie, le discours politique est ambivalent : tantôt stigmatisés en tant que menace pour l’ordre social et l’urbanité d’Istanbul tantôt flattés et courtisés durant les périodes électorales. Il n’en reste pas moins que les conditions d’existence – notamment de logement et de travail- des migrants les plus récents (Kurdes de Turquie déplacés, Syriens) sont particulièrement rudes.

Au-delà de la richesse et de la densité des analyses présentées dans cet ouvrage, l’intérêt principal d’Istanbul Planète réside dans la grille de lecture socio-économique mobilisée pour comprendre les mutations d’Istanbul sous l’égide de l’AKP. En effet, la plupart des discours médiatiques tend à se focaliser sur des réalités relevant de l’identité (ethnique, confessionnelle ou politique) et proposent souvent une vision simpliste et essentialisante de ces catégories ou de ces groupes (les islamistes, les musulmans, les Kurdes, les laïcs…). Sans les éluder, Jean-François Pérouse relie ces réalités à leurs dimensions sociales et économiques et en profite pour démanteler certains poncifs. L’étalement urbain, l’affairisme et les choix de développement économique du pouvoir en place ne sont pas moins structurants pour les Stambouliotes que les injonctions normatives (sur l’alcool, l’avortement, la place des femmes) de morale conservatrice et la poussée autoritaire de l’AKP. Les médias écrits et audiovisuels consacrent habituellement beaucoup plus de place aux secondes qu’aux premiers.

On pourra regretter que la seule carte de l’ouvrage ne donne à voir qu’un découpage administratif de la province d’Istanbul avec laquelle le lecteur aura bien du mal à se représenter les évolutions du tissu urbain. Également, contrairement à ce que son titre semble annoncer, le propos du livre interroge finalement assez peu, sinon en creux, l’application du concept de ville-monde ou de ville-mondiale à l’Istanbul d’aujourd’hui. Il n’en reste pas moins que ce livre riche, dont le propos est constamment appuyé sur des observations de terrain écrites à la première personne et des portraits de Stambouliotes anonymes, devient l’ouvrage francophone de référence sur les dynamiques urbaines contemporaines d’Istanbul.

MATTHIEU GOSSE

Matthieu Gosse est professeur agrégé de géographie en lycée dans l’agglomération parisienne. Il a étudié les politiques publiques d’offre de soins médicaux en Turquie (Istanbul, Diyarbakır) durant ses années de master (2012, 2013).

Jean-François Pérouse est géographe urbain et directeur de l’Institut Français d’Études Anatoliennes (IFEA). Il vit à Istanbul depuis les années 1990.

Jean-François Pérouse, 2017. Istanbul Planète. La ville-monde du XXIe siècle, Editions La Découverte, Paris, 250p.

Photo de couverture « Le monde est à Istanbul » (Gosse, 2012).

 

  1. « Çılgın » (« fou ») est devenu mélioratif dans la phraséologie de l’AKP. []
  2. « Alışveriş merkezi » (« centre commercial »), déclinaison locale des shopping malls états-uniens. []
  3. Traduction littérale du concept-clé des politiques urbaines stambouliotes de l’AKP  (« Kentsel Dönüşüm »). []
  4. Le séisme d’Izmit de 1999 a touché les périphéries orientales de l’agglomération stambouliote et provoqué plusieurs milliers de décès. Les Stambouliotes sont sous la menace d’un séisme de forte magnitude qui touchera l’agglomération ces prochaines années. []
  5. L’informel n’est pas qu’une réalité architecturale. Par exemple, démolir un quartier spontané ne permet pas pour autant à ses habitants d’être en mesure de loger dans l’habitat légal. []
  6. 30 000 hectares de forêt ont notamment été perdus de 2000 à 2012. Le troisième pont (inauguré en 2016) et ses autoroutes d’accès ont eu tendance à attirer le tissu urbain vers le nord alors que l’agglomération s’étirait sur un axe Est-Ouest. []
  7. Le centralisme étatique turc couplé au poids démographique, économique et symbolique d’Istanbul font que les autorités métropolitaines AKP ont très peu d’autonomie par rapport à l’État. Notons que le président Recep Tayyip Erdoğan a été maire d’Istanbul (1994-1998). Les mobilisations urbaines, comme celle du parc Gezi, s’adressent donc à l’exécutif et se placent sur la scène politique nationale. []
  8. 40 % des travailleurs sont dans le secteur informel et n’ont donc pas accès au salaire minimum. 35 % des femmes en âge de travailler ont un emploi et ne sont donc pas confinées dans l’espace domestique. []

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