Lu / La ville nouvelle de Tétouan (1860-1956). Synthèse de son histoire urbaine et architecturale, Mostafà Akalay Nasser

Abdellah Moussalih

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L’ouvrage La ville nouvelle de Tétouan 1860-1956 : synthèse de son histoire urbaine et architecturale de l’urbaniste Mostafà Akalay Nasser, historien de l’art et urbaniste1, constitue une référence historico-urbanistique et architecturale couvrant près d’un siècle d’histoire de la ville de Tétouan, surnommée la Colombe blanche. En posant la question centrale suivante : « Comment la ville nouvelle de Tétouan s’est-elle développée sous la domination espagnole et comment ses dimensions urbaines et architecturales ont-elles interagi avec les structures existantes ? », l’auteur propose dans cet essai une analyse détaillée du processus urbain et architectural mis en place par l’administration espagnole dans ce chef-lieu califal du Protectorat espagnol et siège du haut-commissariat dans le nord du Maroc.

Avant d’explorer en profondeur cette étude pionnière, entièrement consacrée à l’urbanisme et à l’architecture coloniale espagnole de Tétouan, et élaborée par un chercheur marocain, il convient de souligner la qualité de la traduction de l’édition originale2 en espagnol (réalisée par Rachid Barhoum) qui restitue l’essence de l’ouvrage tout en préservant l’âme et la sensibilité de son auteur. L’ouvrage organisé en sept chapitres retrace l’évolution de la ville nouvelle, les transformations spatiales et les nouvelles logiques d’organisation urbaine de la ville sur près d’un siècle d’histoire (1860-1956). Pour analyser ces processus, quatre notions clés émergent (dualité, hybridation, rythmes et incertitude), formant une matrice de lecture qui traverse explicitement ou en filigrane les 161 pages de l’essai.

Une structure urbaine en tension

La première notion essentielle est celle de la dualité. Cette dualité se manifeste dans l’espace urbain, à la fois en opposition et en dialogue avec la médina préexistante. Elle se décline selon plusieurs échelles. À l’échelle macro, elle illustre la distinction nette entre les approches urbanistiques françaises et espagnoles au Maroc. Le Maroc français, sous l’autorité de Lyautey, privilégiait un urbanisme qualifié de « civil » par l’administration coloniale française (pages 59-62), mais qui sera ultérieurement perçu comme un urbanisme d’apartheid urbain selon l’analyse de Janet Abu Lughod. En revanche, l’administration espagnole dans sa zone d’influence (pages 63-67) adopta un urbanisme dit « militaire », marqué par une forte présence de casernes, sans toutefois renoncer à une certaine forme de modernité à travers l’architecture (Art-Déco). Cette juxtaposition de modèles urbains est incarnée par le projet El Ensanche, où tradition et modernité coexistent jusqu’en 1956 (pages 67-71). À l’échelle méso, la dualité s’exprime à travers trois registres. Le premier est étymologique, perceptible dans la cohabitation d’une toponymie autochtone des espaces et des lieux (pages 36-40) et d’une signalétique espagnole imposée (pages 43-44). Le second est morphologique et réside dans l’analyse comparée de la médina et de la ville nouvelle, une idée structurante des cinq premiers chapitres. Enfin, le registre temporel et rythmique découle des deux premiers et ouvre des perspectives nouvelles pour appréhender l’évolution urbaine. À l’échelle micro, la dualité devient pluralité, observable dans la diversité des styles et des courants architecturaux qui façonnent la ville, comme en témoignent les chapitres 7 et 8.

Vers une recomposition interculturelle

La deuxième notion est celle de l’hybridation, intrinsèquement liée à la dualité. L’auteur illustre ce processus à travers des cas emblématiques où l’urbanisme et l’architecture se croisent et se fondent. La Luneta, premier quartier espagnol dans la médina, constitue un exemple frappant de cette hybridation. Cet espace d’entre-deux — géographique, chronologique et architectural — se situe entre la médina et El Ensanche. Ses façades ornées de carreaux de céramique et ses balcons en fer forgé reflètent une fusion stylistique, témoignant de l’influence mutuelle entre les cultures (pages 51-55).

Au-delà de la dimension architecturale, cette hybridation prend une portée sociale et symbolique. L’auteur l’analyse comme un processus de recomposition urbaine et non comme une simple juxtaposition de formes. La notion d’hybridation interculturelle (pages 55-57) occupe ici une place centrale. Cette hybridation peut être interprétée à la lumière du triptyque d’Henri Lefebvre : l’espace conçu, l’espace vécu et l’espace perçu. L’espace conçu résulte de la collaboration entre ingénieurs militaires, architectes et experts (page 50). L’hybridation y apparaît dans les choix architecturaux, souvent influencés par les tendances politiques espagnoles. L’espace vécu met en évidence les nouvelles logiques d’organisation urbaine introduites par la colonisation espagnole, qui bouleversent l’équilibre traditionnel de la ville. Cette dynamique interroge les notions d’urbanité, d’identité, d’altérité et de territorialité. L’auteur se demande ici pourquoi et comment Tétouan est-elle devenue un carrefour cosmopolite et un espace de rencontre historique, politique, religieuse et culturelle. L’espace perçu se rapporte à la mémoire collective et aux représentations de la période coloniale. L’auteur adopte une lecture nuancée de cet héritage, reconnaissant les logiques de domination tout en soulignant les phénomènes d’hybridation et d’appropriation.

Temporalités croisées et expériences urbaines

La troisième notion centrale est celle du rythme. Longtemps marginalisée dans les sciences urbaines, la question des rythmes connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Elle permet de penser la ville non plus comme un espace figé, mais comme une temporalité en transformation. L’auteur laisse apparaître, à travers son analyse, une ville polyrythmique, où les cadences de la vie quotidienne traduisent les processus d’hybridation et d’interculturalité. Cette polyrythmie se décline selon plusieurs échelles et temporalités.  Le rythme colonial, imposé et planifié par l’administration espagnole. Le rythme local, plus lent, non linéaire, marqué par des appropriations progressives. L’installation des élites marocaines dans la ville nouvelle en est un exemple significatif. L’hybridation rythmique, où les temporalités coloniales et locales se superposent, crée des espaces où les temps s’entrechoquent. L’espace public comme scène rythmique centrale, notamment les places, les rues et les marchés de la ville nouvelle, qui illustrent cette dynamique polyrythmique.

Vers une lecture dynamique et ouverte de la ville coloniale

La quatrième notion, plus prospective, est celle de l’incertitude. Elle propose une lecture originale de l’urbanisme espagnol à Tétouan. Peut-on parler d’un urbanisme de l’incertitude ? L’auteur suggère que les projets coloniaux ont toujours été fragiles, traversés par des ajustements et des recompositions imprévues. L’incertitude traduit l’impossibilité, pour l’urbanisme colonial, de contrôler totalement les trajectoires sociales et spatiales de la ville. Cette instabilité se manifeste notamment dans la manière dont les usages populaires se sont rapidement détachés des cadres administratifs et des plans officiels.

En conclusion, la matrice d’analyse articulée autour des notions de dualité, hybridation, rythme et incertitude permet de saisir les logiques complexes de production et de transformation de la ville de Tétouan entre 1860 et 1956. La dualité, imposée par le cadre colonial, constitue le point de départ. L’hybridation illustre les processus d’appropriation et de recomposition menés par les habitants. L’interculturalité en est le résultat social et culturel tangible. L’incertitude, enfin, traverse l’ensemble de ces dynamiques et rappelle que la ville ne se laisse jamais totalement enfermer dans des logiques rigides de planification.

Cet ouvrage offre un condensé encyclopédique rédigé avec rigueur, tout en demeurant accessible à un lectorat à la fois généraliste et spécialisé, sur l’héritage hispano-marocain dans la ville de Tétouan. La seule réserve que l’on peut formuler à son égard concerne l’absence d’illustrations, notamment de documents iconographiques ainsi que de plans urbanistiques et architecturaux. Selon l’auteur, cette lacune s’explique, d’une part, par les contraintes et difficultés inhérentes à la reproduction de sources anciennes et, d’autre part, par le fait que l’ouvrage ne vise pas à s’inscrire dans la catégorie des livres d’art, mais relève plutôt de l’essai académique.

ABDELLAH MOUSSALIH

 

Abdellah Moussalih est enseignant-chercheur à l’Ecole Nationale d’Architecture de Tétouan (ENAT) Maroc.

a.moussalih@enatetouan.ac.ma

Référence de l’ouvrage : Akalay Nasser Mostafá, 2024, La ville nouvelle de Tétouan (1860-1956). Synthèse de son histoire urbaine et architecturale, Sochepress Editions, 161 p.

Illustration de couverture : Avenue Mohammed V El Ensanché de Tétouan (A. Moussalih, 2024)

Pour citer cet article : Moussalih Abdellah, 2026, « La ville nouvelle de Tétouan (1860-1956). Synthèse de son histoire urbaine et architecture, Mostafà Akalay Nasser », Urbanités, Lu, mars 2026, en ligne.

  1. Docteur en histoire de l’art et directeur de l’Ecole des métiers de l’architecture et du bâtiment à l’Université privée de Fès, il a été formé à l’Université de Grenade, à l’Université de Paris VIII et Paris IV La Sorbonne-CNAM, ainsi qu’à l’Ecole des ponts et chaussées de Paris. []
  2. Titre de l’édition espagnole : El Ensanche de Tetuán (1860-1956): síntesis de su historia urbana y arquitectónica. []

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