Vu / Les pavillons Prouvé de Tourcoing, exemples de l’audace architecturale des années 1950

Sonia Laloyaux

L’article au format PDF / Pour citer


Jean Prouvé est connu en tant que designer pour ses fauteuils, chaises et autres lampes, mais c’est également un architecte français, même s’il n’en a pas le diplôme officiel. « Le fait de ne pas appartenir à ce corps de métier n’a pas été véritablement un handicap pour Jean Prouvé, il le dit lui-même : « Je n’ai jamais été moi-même attaché au titre d’architecte car la question ne se posait pas. Je me rendais compte tout de même que j’étais très handicapé dans mes réalisations par le fait que je n’étais pas un DPLG1. Je m’associais toujours à des DPLG, ce n’était pas grave. La question de ce titre ne s’est posée finalement que très récemment (Bertaud Du Chazaud et Bougot, 2020 : 13). » Il est néanmoins l’un des précurseurs des constructions qui utilisent l’acier inoxydable et l’aluminium dans la construction. Il développe après la Seconde Guerre mondiale plusieurs concepts d’habitat préfabriqué. Si l’une des volontés premières de Jean Prouvé est de répondre à la crise de l’habitat, son concept d’habitat préfabriqué montre une certaine audace, un caractère novateur à différents niveaux. Ces logements expérimentaux sont des modèles par la rapidité de construction, par une sobriété architecturale inhérente, mais aussi par une forme du bâtiment en elle-même très atypique pour l’époque.

La ville de Tourcoing, située dans la Métropole européenne de Lille (Hauts-de-France), a sur son territoire deux exemples de construction Jean Prouvé. Il s’agit de deux pavillons situés dans un quartier un peu excentré de la ville, rue du Général Marchand, dans le quartier Fin de la Guerre, aujourd’hui Les Orions. Ce sont des logements qui étaient prévus, à titre expérimental, pour du logement social dans un quartier sorti de terre après-guerre. La volonté était de réfléchir au (re)logement des ouvriers, en pleine croissance économique et, en même temps, à une époque où les courées2 étaient encore nombreuses (Laloyaux, 2022 : 150), donc en lien avec les grandes campagnes de lutte contre l’insalubrité du logement.

Aujourd’hui, l’un de ces pavillons est occupé par des bureaux, le second est vacant et se visite régulièrement, lors des journées du patrimoine, et à d’autres moments de l’année avec l’office du tourisme. Ces deux pavillons sont inscrits à l’inventaire des monuments historiques depuis 1995.

Reconstruire après la Seconde Guerre mondiale

Des logements qui répondent à la crise de l’habitat

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, certaines régions de France sont marquées par des habitations détruites, mais aussi l’insalubrité (France Archives). En 1946, les destructions générées par la guerre ont mis à la rue près d’un Français sur sept. Le nombre de logements recensés à cette époque comprend près de 1 million de logements provisoires situés dans des baraquements, des immeubles non destinés à l’habitation qui ont été aménagés, des immeubles d’habitation anciens où des logements ont été partagés, ou encore dans des immeubles sinistrés qui ne sont pas réparés définitivement. 700 000 familles sont sans-abri. La crise du logement devient alors une question urgente (Effosse, 2003 : 119-120). Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme3 favorise et encourage la construction de logements neufs et comportant tout le confort moderne de l’époque à un moment où l’industrie sidérurgique française permet de réfléchir à de nouvelles solutions pour la fabrication.

Pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), les grandes villes connaissent un étalement important au détriment des espaces ruraux. C’est le cas de Tourcoing qui passe de 76 000 habitants en 1946 à plus de 100 000 habitants en 1975 (Laloyaux, 2022 : 135). Ses zones périphériques, comme le quartier de Fin de la Guerre-Les Orions, s’étendent ou sortent de terre. Les pouvoirs publics doivent donc réfléchir à un habitat social en plein boum démographique.

Des logements expérimentaux

Dans ce contexte, le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, à travers le Comité interprofessionnel du Logement de Roubaix-Tourcoing4, commande à Jean Prouvé des habitations bon marché. L’architecte imagine alors des habitats modulaires répondant aux besoins de confort et d’hygiène, tout en étant économiques, rapides et faciles à construire.

1. Des pavillons spacieux pour l’époque sur un terrain de 500 m2 (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

Jean Prouvé précise, quand il parle de la maison individuelle : « Il s’en est toujours construit et il en faut. Il est probable que l’urbanisme et l’habitation collective actuels les font désirer plus que de raison, ces maisons. Peut-être aussi que les études d’équipement du Territoire les révèleront indispensables ? Tout ceci n’est que réflexions personnelles : aux compétences de prendre position ! Il faut en tout état de cause les proposer et les construire ; comment ? « Singer » le passé ? Ce que scandaleusement on qualifie de traditionnel. Réaliser en bien lourd pour que cela dure des siècles, ce que nos enfants risqueraient fort de ne pas pardonner. En bref, geler le sol qui serait ainsi irrécupérable. Il y a peut-être mieux à proposer et la science nous le permet. À mon avis, la maison individuelle, qu’elle soit principale ou secondaire, doit être légère et dynamique, ce qui est l’expression de la grande série, donc caractéristique de l’industrie. D’ailleurs, s’il faut en construire beaucoup, c’est sans espoir pour le processus du plus ou moins faux traditionnel qui n’étalera pas, c’est démontré. Les machines bien alimentées par des matériaux, tels que métaux, matières plastiques renforcées, bois, glaces, etc., savent fabriquer vite et bien des complexes légers et pleins de qualités ; ces complexes peuvent être alors économiques (Bertaud Du Chazaud et Bougot, 2020 : 8). »

Jean Prouvé a une formation de ferronnier d’art, ce qui explique sa manière de concevoir ces nouvelles maisons individuelles usinées. Entre le début de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 1960, il réalise de nombreuses structures préfabriquées, c’est-à-dire construites en atelier et assemblées sur place. Par exemple, le pavillon modèle « Métropole » est composé de deux portiques métalliques centraux qui supportent la toiture constituée de bacs en aluminium (Illustrations 2 et 3). Ces pavillons sont montés en quelques jours avec deux ou quatre ouvriers, sans système de levage.

2. Le portique métallique, base du pavillon « Métropole » (Couverture du livre Cinqualbre O., 2016)

3. Vue d’un portique dans un des pavillons « Métropole » de Tourcoing (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

Des pavillons qui illustrent une certaine audace

Une sobriété architecturale

Grâce à ce procédé de préfabrication, les deux maisons des 97 et 99 de la rue du Général Marchand sont rapidement assemblées et montées en 1953. Ces bâtiments sont conçus à partir de modules qui sont des unités de mesure en mètres. Repris de manière répétitive, ces modules déterminent les proportions d’ensemble.

4. Vue extérieure d’un des deux pavillons Prouvé (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

La maison est posée sur une dalle de 8 x 12 m. L’emploi de l’acier et de l’aluminium participe à un gain de temps et un coût limité. Tous les éléments de construction métalliques en tôles pliées sont assemblés avec seulement quelques points de soudure. Les pans sont ainsi allégés, ne dépassant pas les 68 kilos.

Ces maisons ont pour la plupart été rehaussées. À Tourcoing, elles ont été posées sur pilotis et sur un soubassement de béton transformé en garage, atelier ou réserve (Photographie 4).

Restauration et reconstruction

Les deux pavillons ont été inscrits au titre des monuments historiques en 1995. Mais la protection de l’État n’a pas empêché un incendie entraînant la destruction du n°97 en 1996 et la disparition du mobilier original du n°99.

Après avoir restauré la première maison Métropole de Jean Prouvé en 1999, le groupe Vilogia, dont l’ancêtre était le CIL, propriétaire du deuxième bâtiment prend la décision de réhabiliter le second pavillon entre juillet 2012 (début du démontage) et juin 2013 (réception du chantier). Entre-temps, la restauration de la très grande majorité des pièces d’origine prend 6 mois, puis, à partir de mars 2013, la reconstruction reprend avec l’assemblage des 3 600 pièces. Certaines de ces pièces et éléments sont laissés apparents pour que le public puisse comprendre la logique du montage du pavillon (Photographie 5).

5. Vue intérieure de l’un des deux pavillons Prouvé (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

Sur cette photographie, un décaissé au niveau des portiques et du faux plafond permet de saisir la conception d’une partie du pavillon.

Des lieux d’habitation éphémères aux bureaux protégés au titre des monuments historiques

Un logement social atypique

Catherine Prouvé, en 2020, dans l’introduction de l’ouvrage Jean Prouvé – 5 maisons sur mesure –  expliquait que « toutes ces maisons avaient pour but d’accueillir une famille, mais dans un concept déjà établi, basé sur un certain assemblage des éléments industrialisés » (Bertaud Du Chazaud et Bougot, 2020 : 4). Chaque logement amenait aux familles occupantes un confort considéré comme moderne, avec une superficie de 96 m2 (136 m2 avec la partie basse qui pouvait être utilisée comme garage, réserve, atelier), 3 chambres, 1 salon, 1 cuisine salle-à-manger, une salle de douche spacieuse et des toilettes séparées, un monte-charge pour les courses, le tout sur un terrain d’une superficie de 500 m2.

6. Vue intérieure du pavillon Prouvé : la pièce principale (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

7. Vue intérieure du pavillon Prouvé : le bow-window (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

8. Vue intérieure du pavillon Prouvé : le monte-charge du sous-sol (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

Ces constructions de Jean Prouvé étaient conçues à l’origine pour une durée maximale de dix ans. Après leur assemblage et montage en 1953, les deux pavillons Prouvé de Tourcoing sont loués à des familles (loyer modéré) qui se succéderont pendant 60 ans. Néanmoins, les bâtiments, en vieillissant, souffrent du manque d’isolation. En 1996, le pavillon Métropole du n°97 est vendu à une SCI. Il sera restauré en 1999 par l’architecte Jean-Charles Huet. En 2012-2013, le second pavillon Prouvé, situé au 99, toujours propriété de Vilogia, est également restauré par l’architecte Jean-Charles Huet, puis remis en location en tant que bureau. Depuis 2024, ce pavillon est vacant. Des visites sont régulièrement organisées par l’office de tourisme de la Ville de Tourcoing/MEL, le temps de la vacance.

Si l’on revient au moment de leur construction, finalement, la demande en logements est telle que les décideurs se tournent vers le béton et les grands ensembles permettant d’accueillir un nombre plus importants de familles. Seuls douze pavillons Prouvé, commandés par le ministère de la Reconstruction, sont construits, dix à Meudon et deux à Tourcoing, en 1952. « La tentative de transposer pour le bâtiment les méthodes que l’entreprise pratiquait avec succès avant-guerre pour le mobilier n’a pas réussi5. »

9. Les pavillons Prouvé dans leur quartier (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

10. En face des deux pavillons Prouvé, se trouve un lotissement construit à la même époque, en béton, dans une forme plus collective (Sonia Laloyaux, 14 mars 2025)

Les réticences de l’Ordre des architectes pour l’industrialisation du bâtiment et la prépondérance du béton armé face à l’acier, mais aussi le fait que l’Etat français mise sur la filière béton après-guerre, expliquent certainement cet échec (Bertaud Du Chazaud et Bougot, 2020 : 9). Malgré l’ingéniosité du système élaboré par Prouvé, les collectivités se tourneront vers les grands ensembles en béton, permettant d’absorber la demande croissante en logements.

De nouvelles expérimentations : les néo-pavillons Prouvé de Wasquehal (agglomération lilloise)

En 2017, deux prototypes de néo-pavillons Prouvé ont été montés au 11 rue du 11-Novembre à Wasquehal, dans la métropole lilloise. Cette expérimentation a, encore une fois, pour objectif de répondre au besoin de construire des logements à prix attractif. L’équipe, pilotée par Vilogia avait en partie participé à la réhabilitation de 2012 (Vilogia). Ce bailleur social est d’ailleurs le propriétaire des deux pavillons Prouvé de Tourcoing. Le travail de recherche et de conception de ces néo-pavillons a été mené, entre autres par Jean-Charles Huet qui avait dirigé la réhabilitations des pavillons tourquennois.

11. Vue du pavillon non surélevé : l’entreprise Holistic design s’y est installée (Sonia Laloyaux, 30 juillet 2025)

À l’intérieur du néo-pavillon Prouvé, on retrouve les éléments caractéristiques des pavillons Métropole d’origine : la poutre faitière, les deux portiques et les poutres pignons. Le bow-window est le quatrième élément caractéristique qui se retrouve sur la version moderne. Pour autant, il ne s’agit pas d’une simple copie des pavillons « Métropole ». En 2016, au moment de la conception du nouveau projet, les normes étaient différentes de celles de 1952 : accès des personnes à mobilité réduite, isolation… Aujourd’hui, en 2025, ces deux nouveaux pavillons restent à l’état de prototypes : l’un est occupé par une entreprise et l’autre est loué à usage d’habitation. Néanmoins, d’autres projets de la même veine ont pris le relai, comme les 8 logements installés par Vilogia en 2024 à Wattrelos (commune limitrophe de Tourcoing) et créés par Matali Crasset, designer industrielle. Ce projet s’appelle « Une Maison Design pour Tous » et reprend certains codes initiés par Jean Prouvé comme le fait que les bâtiments soient préfabriqués, aient une forme design et en même temps une architecture compacte ; même si d’autres normes ont pris depuis place (usage du bois, principes bioclimatiques…).

12. « Une Maison Design pour Tous » est un projet qui reprend certains codes initiés par Jean Prouvé (Sonia Laloyaux, 10 octobre 2025)

Ainsi, situés dans un quartier à l’époque en extension, inscrits à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, les pavillons Métropole construits en 1953 sont les témoins de la période de reconstruction de l’après-guerre. Ils illustrent l’audace de Jean Prouvé : édifier des logements expérimentaux, tout en ayant pour objectif de répondre à la crise de l’habitat.

Aujourd’hui, leur réhabilitation a permis de préserver les témoins des recherches architecturales novatrices sur le logement social de l’après-guerre et sur l’habitat modulaire à bon marché, mais aussi de développer d’autres projets où design et logement social peuvent se lier et donc poursuivre la réflexion de Jean Prouvé, tout en s’adaptant aux normes architecturales d’aujourd’hui.

SONIA LALOYAUX

Sonia Laloyaux est docteure en géographie et chercheuse associée à l’Université de Lille (Laboratoire Territoires, Villes, Environnement et Société). Elle est PRAG-PRCE de-géographie dans cette même université. Ses recherches portent sur le patrimoine, le renouvellement urbain et les friches industrielles dans les Hauts-de-France et en Belgique.

laloyauxsonia59@gmail.com

Bibliographie

Bertaud Du Chazaud V. et Bougot M., 2020, Jean Prouvé / Cinq maisons sur mesure, Le Moniteur, 176 p.

Cinqualbre O., 2016, Jean Prouvé, bâtisseur, Éditions du patrimoine, Carnets D’architectes, 192 p.

Duriez B., 2009, « Du projet d’un habitat individuel à la réalisation d’un habitat collectif. Le Comité interprofessionnel du logement de Roubaix-Tourcoing de 1943 au début des années 1970 », Revue du Nord, 381(3), 535-552, en ligne.

Effosse S., 2003, « Chapitre II. Le logement dans l’immédiat après-guerre : une priorité secondaire, 1945-1949 », in L’invention du logement aidé en France (1‑), Institut de la gestion publique et du développement économique, en ligne.

Laloyaux S., 2022, Patrimoine matériel et immatériel, défis et régulation de l’urbanisme au XXIe siècle : les cas de Verviers et Tourcoing, Université de Lille, Thèse de Doctorat en Géographie, sous la direction de Marie-Madeleine Damien, en ligne.

Sitographie

Bravo Ginette, Site de design graphique et illustration, consulté en octobre 2025.

France Archives, « La Reconstruction de la France après la Seconde Guerre mondiale », consulté en novembre 2025.

Jean Prouvé, Site officiel, consulté en juillet 2025.

Matali Crasset, Site officiel, consulté en juillet 2025.

Vilogia, Adrien PATOUX, « Habitat modulaire : un néo-Pavillon pour continuer l’œuvre de Jean Prouvé », 26 juin 2017, consulté en juillet 2025.

Pour citer cet article : Laloyaux S., 2025, « Les pavillons Prouvé de Tourcoing, exemples de l’audace architecturale des années 1950 », Urbanités, Vu, décembre 2025, en ligne.

 

  1. Créé en en 1914, le titre d’architecte Diplômé Par Le Gouvernement (DPLG) devient obligatoire à partir de 1941 pour exercer le métier d’architecte. []
  2. Les courées sont nées avec l’industrialisation. La courée est le nom que l’on donne, dans le Nord de la France, à l’urbanisation typique en cœur d’îlot dans les quartiers industriels. De petites maisons toutes semblables, à un étage, se font face le long d’une ruelle privée à laquelle on accède par un passage étroit. Dans le meilleur des cas, chaque maison disposait d’un petit jardin ouvrier, parfois d’une petite remise. Mais pour gagner de la place, le jardin peut se réduire à sa plus simple expression, un espace ouvert de quelques mètres carrés (Laloyaux 2022 : 150). []
  3. Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme a été  créé en octobre 1944 par le Gouvernement provisoire de la République française du général de Gaulle. Il s’agit du regroupement de la Délégation générale à l’équipement national et du Commissariat technique à la reconstruction immobilière. []
  4. Le CIL, créé en 1943, avait comme finalité de fournir à l’ensemble des entreprises (d’abord du textile, puis à toutes les entreprises de l’agglomération) des logements pour leurs salariés, se substituant ainsi aux propriétaires bailleurs et aux municipalités. Le principe du 1 % dû par les entreprises était au départ une initiative privée (Duriez 2009 ; 536). []
  5. Nicolas Descamps, Guide conférencier, Office de Tourisme Métropolitain de Lille, lors de la visite des pavillons Prouvé, le 14 mars 2025. []

Comments are closed.