Lu / Scènes de déclin urbain en France : Déclin urbain. La France dans une perspective internationale, Vincent Béal, Nicolas Cauchi-Duval, Max Rousseau (dir.)

Louis Dall’aglio

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Depuis quelques années, le déclin urbain a trouvé en France un de ses avatars : le centre-ville abandonné, aux commerces vacants, aux façades fatiguées et aux visages las. Au-delà des reportages, l’ouvrage dirigé par Vincent Béal, Nicolas-Cauchi Dauval et Max Rousseau propose de rentrer plus finement dans la réalité du déclin urbain en France, dans sa réalité géographique et dans ses conséquences sur la vie des habitants et la politique locale.

À l’exception de quelques chapitres mobilisant des méthodes quantitatives parfois poussées, les 479 pages de l’ouvrage ne se destinent pas qu’à un public de spécialistes. Au terme de l’introduction, qui résume à la fois l’état de la recherche, en particulier internationale, sur les villes en déclin, et la situation française à cet égard, l’ouvrage se présente comme une suite d’études de cas, organisée en trois parties. La première interroge les outils d’étude, de définition et de compréhension du déclin urbain en France, du côté des chercheurs comme des acteurs nationaux et locaux. Les chapitres 4 et 5, en particulier, proposent une discussion quantitative autour des seuils de définition de la situation de déclin. La seconde partie s’intéresse plus longuement aux acteurs publics, notamment aux acteurs locaux, et à leurs réactions face au déclin ; la troisième partie est consacrée aux habitants des villes en déclin, aux stratégies mises en place par ceux qui restent pour limiter ou valoriser les effets de ces situations.

Comment étudier le déclin urbain ?

Au fil des chapitres se dessine un ensemble d’outils méthodologiques utiles dans l’étude du déclin urbain, ensemble d’autant plus bienvenu que ces travaux sont encore d’une relative nouveauté en France. Deux corpus de données font l’objet d’une attention particulière dans le cadre de travaux quantitatifs : les recensements et l’état du marché immobilier. L’évolution de la population, de même que celle de la vacance et du prix des logements, apparaissent comme deux des indicateurs les plus utiles dans l’identification d’une situation de déclin ; leur analyse est d’autant plus justifiée qu’ils sont également deux des indicateurs qui informent le plus les décisions des acteurs publics, occupés de l’attractivité démographique de leurs communes et de la valeur des biens immobiliers.

La majeure partie des études présentées dans l’ouvrage se fonde sur des entretiens. Ceux-ci sont principalement réalisés avec des acteurs publics de la production urbaine, souvent des acteurs locaux (élus, agents, ingénieurs…). Ils permettent de dessiner un portrait de la façon dont ces acteurs appréhendent la question du déclin, à la fois d’un point de vue politique et d’un point de vue technique. La reconnaissance et l’identification de la situation de déclin amène une mise à l’agenda politique local d’objets spécifiques ; les facteurs principaux de cette mise à l’agenda sont la visibilité de ces enjeux, en particulier dans l’espace public, et la capacité des acteurs locaux à agir sur eux. L’aménagement du centre-ville apparaît ainsi comme un des outils privilégiés de la lutte contre le déclin, en ce que ces espaces sont à la fois envisagés comme des vitrines de la ville, à réhabiliter et à embellir, et comme des lieux où les options des municipalités sont les plus nombreuses ; à l’inverse, agir sur le retrait d’une entreprise pourvoyeuse d’emploi ou sur le départ des classes supérieures vers les communes de la périphérie suppose une capacité de négociation à l’échelle de l’intercommunalité ou avec les entreprises, ou, dans le cadre de projets de démolition et/ou de reconstruction, avec les agences nationales et les structures étatiques de financement.

Les chapitres consacrés, en particulier dans la troisième partie, aux habitants de ces espaces permettent d’interroger finement l’impact du déclin démographique dans la vie sociale et sa perpétuation. Si le déclin permet en apparence, par la vacance des logements (voire leur abandon) ou la présence de friches, une plus grande liberté d’expérimentation sociale et spatiale, les auteurs et autrices apportent deux limites nettes à l’image rêvée d’espace urbains en déclin qui seraient plus propres que d’autres à un urbanisme spontané et Do It Yourself : les difficultés et conflits liés à la recomposition sociodémographique des centres-villes, et la permanence du contrôle municipal.

L’étude d’Elie Guéraut (chapitre 13) sur la recomposition sociologique du centre-ville de Nevers met ainsi en lumière les conséquences du départ des classes supérieures des villes-centres vers les communes périphériques ; l’arrivée de classes populaires est vécue par l’élite bourgeoise de Nevers comme une invasion des « cas soc’ » (abréviation péjorative de « cas sociaux »), symboles du déclin de la ville et de la qualité de vie. La vacance croissante des logements et la détente du parc immobilier est parfois envisagée comme une porte ouverte aux initiatives locales, à l’installation de projets créatifs ou écologiques, qui s’inscriraient dans d’autres façons de faire la ville ; le travail de Louise Clochey (chapitre 12) sur les jardins partagés à Grande-Synthe tend à montrer que ceux-ci produisent moins un renouvellement des équilibres sociaux qu’ils ne renforcent les dynamiques préexistantes. La création de jardins partagés, facilitée par la disponibilité foncière, reste un dispositif contrôlé par la municipalité, et tend plus à accentuer la respectabilité locale d’individus disposant d’un capital technique, social et culturel préexistant qu’à envisager plus généralement les enjeux de justice sociale. Le travail de Christelle Morel Journel et de Valérie Sala Pala (chapitre 11) sur Saint-Etienne met en lumière la façon dont ces deux obstacles à l’émergence de projets portés par les habitants se croisent : d’un côté, les initiatives associatives, qui peuvent revendiquer une inscription dans des « alterpolitiques », rencontrent dans leur mise en œuvre une concurrence avec les projets pilotés par les municipalités. De l’autre, la diversité sociale et ethnique issue de la recomposition sociodémographique peut se révéler un frein à l’émergence de propositions d’aménagement, en ce qu’elle produit des conflits d’intérêts et d’ambitions, chez les habitants, au regard de ce que peut et doit (re)devenir la ville.

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Le déclin urbain à la française

Par sa forme, l’ouvrage ne présente en réalité que dans son introduction et dans quelques morceaux choisis une véritable perspective globale du déclin urbain en France ; cependant, au cours de la lecture reviennent quelques faits transversaux. Les villes étudiées sont principalement des villes moyennes, dont le déclin, parfois ancien, a été aggravé par la métropolisation, la crise de 2008 et le retrait territorial de l’État (fermeture de casernes, de tribunaux après 2007) : « il semble donc que le déclin urbain accéléré et le “triomphe” des grandes villes constituent les deux faces d’une même médaille : celle du grand régime de différenciation territoriale qui caractérise l’économie post-fordiste » (pp.10-11). Concernant l’ampleur du phénomène, 34 % des aires urbaines françaises ont connu une perte démographique sur la période 1975-2013 (valeur absolue) ; de façon plus fine, en fixant un seuil de décroissance de -0,3 % par an (c’est-à-dire que la population baisse en moyenne de 0,3 % par rapport la population initiale chaque année sur une période donnée), 15 % des aires urbaines françaises peuvent être considérées en déclin. Si le phénomène n’est pas massif, il n’est pas non plus négligeable, d’où le constat d’une « impossible » (chapitre 1) mise à l’agenda du problème.

Dans les différents entretiens avec les techniciens et certains élus revient un désir net de ne pas « tomber dans la nostalgie » d’une période qui serait celle des Trente Glorieuses. Est au contraire mis en avant une sorte de downsizing pragmatique, une acceptation de la nature secondaire des villes au sein de l’armature urbaine française. Cependant, cette position n’empêche pas le maintien d’un paradigme développementiste ; chez les acteurs de la production urbaine des villes moyennes, la reconnaissance du déclin, en somme, amène moins à critiquer un système économique marqué par la domination des grandes métropoles et une forte concurrence territoriale qu’à repenser les modalités d’insertion de leurs villes dans ce système économique, en acceptant une place moins prééminente. La destruction du parc immobilier vise ultimement à retendre le parc existant, la rénovation des centres-villes à faire revenir les classes moyennes supérieures parties s’installer dans les communes périphériques.

Les trois chapitres consacrés à des cas étrangers (deux consacrés aux États-Unis, un au Maroc) procurent également un éclairage bienvenu sur les spécificités de ces dynamiques dans des contextes nationaux différents, et, par effets de miroir, nous informe sur les spécificités françaises. Les deux études réalisées aux États-Unis mettent ainsi en avant l’impact dans l’aggravation des situations de déclin de la dégradation de l’offre scolaire et de la privatisation des services publics ; le travail de Tarik Harroud et Max Rousseau sur le Maroc interroge de son côté des cas singuliers de déclin urbain, dans le cadre de villes situées sur des frontières conflictuelles ou dans des espaces isolés et abandonnés par les politiques publiques.

Conclusion

Déclin urbain. La France dans une perspective internationale se présente donc comme un panorama de situations et de dynamiques locales documentées, une plongée dans la fabrique d’un urbain français en crise ; si l’ouvrage, contrairement à ce que sous-entend son sous-titre, ne donne en réalité guère une perspective globale et comparée du déclin urbain en France, il apparaît comme une excellente porte d’entrée dans les méthodes de son étude, qualitatives comme quantitatives, et dans la diversité des situations, des enjeux et des questions qui se posent actuellement à ces territoires, et dans l’invention, la sélection ou l’abandon de leurs solutions. On regrettera l’absence de travaux consacrés spécifiquement aux acteurs privés, à l’exception du chapitre consacré à Peugeot et Sochaux, et à leur attitude face à des marchés immobiliers en lente déliquescence ; de même, le Sud de la France n’est que peu évoqué ; l’ouvrage n’en propose pas moins une balade informée dans les bureaux des élus, des ingénieurs et dans les rues de la France en déclin.

LOUIS DALL’AGLIO

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Louis Dall’aglio est agrégé de géographie et travaille actuellement à l’ENS de Lyon. Ses recherches portent sur les espaces de la mort et leur intégration au tissu urbain.

louis.dall’aglio@ens-lyon.fr

Référence de l’ouvrage : Béal V., Cauchi-Dauval N. et Rousseau M., (dir.), 2020, Déclin urbain. La France dans une perspective internationale, Editions du Croquant, 480 p.

Couverture : Tags et affiches dans une rue dégradée du centre-ville de Florence (Dall’aglio, 2019).

Pour citer cet article : Dall’aglio L., 2021, « Lu / Scènes de déclin urbain en France : Déclin urbain. La France dans une perspective internationale, Vincent Béal, Nicolas Cauchi-Duval, Max Rousseau (dir.) », Urbanités, novembre 2021, en ligne.

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