#13 / Construire sa place en montagne quand on vient des quartiers populaires : un enjeu pour l’éducation populaire

Léa Sallenave

L’article de Léa Sallenave au format PDF


Depuis 2003 à Grenoble, la municipalité encourage les jeunes urbain·es1  connaissant « peu la montagne » (Duboisset, 2007 ; Perrin-Malterre et Chanteloup, 2018) à la découvrir grâce à un programme appelé Jeunes en Montagne (abrégé J en M). Diverses structures socio-culturelles, notamment des Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC), participent à ce dispositif en tant que partenaires2 . Celles-ci ont en commun de se réclamer de l’éducation populaire, donc de poursuivre a priori des objectifs d’émancipation dépassant le strict encadrement sportif ou de loisir. S’adressant à tous et toutes, ce dispositif souhaite néanmoins atteindre en priorité « un public éloigné des pratiques » de montagne (courrier du 20 juin 2019 adressé aux directeur·trices des structures socio-culturelles participant au programme). Ainsi, au cours de l’année 2018-2019, nous avons accompagné en sortie plusieurs de ces participant·es. Une analyse de ce programme offre l’occasion d’interroger les liens que ces acteurs institutionnels cherchent à faire construire, par les jeunes, entre espaces urbains et espaces de montagne (Bourdeau, 2003). Plusieurs travaux ont déjà démontré que les activités de montagne, notamment de haute montagne, furent construites et demeurent conduites essentiellement par les hommes, appartenant aux classes sociales privilégiées (Ottogalli-Mazzacavallo, 2004 ; Martinoia, 2013 ; Bonnemaison et al., 2019) selon une vision élitiste à la fois de ces espaces et des personnes à même de les apprécier. À cette dimension sociale et genrée, la littérature nord-américaine ajoute une perspective ethno-raciale : la montagne est globalement le domaine des hommes blancs (Frohlick, 2005 ; McLean, 2013 ; Harrison, 2013 ; Scott, 2018). Or, les jeunes pratiquant·es suivi·es durant l’année 2018-2019 ne correspondent pas à ces profils. Plusieurs vivent dans des quartiers populaires de Grenoble, sont racisé·es et généralement ne fréquentent pas de manière régulière les espaces de montagne. Illes peuvent se trouver ainsi au quotidien en situation minoritaire eu égard à leur classe sociale, leur âge, leur genre ou encore leur place dans les rapports sociaux de race. S’illes pratiquent la montagne, c’est essentiellement à l’école primaire ou grâce au travail d’accompagnement des Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC), des centres sociaux de leur quartier de vie, et plus rarement avec leur famille (Bourdieu, 1979). En suivant ces jeunes entre ville quotidienne et montagne exceptionnelle et en s’attachant à l’analyse des discours, des imaginaires sur la montagne (Bozonnet, 1992 ; Debarbieux, 2001) d’acteurs et actrices grenoblois·es, notamment celleux se réclamant de l’éducation populaire, nous mettons en relation voire en tension des enjeux liés à l’espace urbain (Debarbieux et Marois, 1997). Ainsi, en entretien, la ville se raconte par comparaison avec la montagne, souvent par le biais d’éléments dépréciatifs a contrario des récits valorisant les espaces de montagne et leur « naturalité » (Debarbieux, 2001). Or, en mettant en miroir ville et montagne, un continuum original se dessine (Bourdeau, 2003). À l’image de l’espace urbain, les espaces de montagne ne sont pas exempts des rapports sociaux de domination, de « marquage » (être marqué·e ou marquer sa place) (Danic, 2016), tout en pouvant se faire espaces de résistances.

Ces sorties en montagne s’inscrivent dans une tradition de la montagne perçue comme éducatrice voire émancipatrice pour les jeunes citadin·es (Bozonnet, 1992 ; Travers, 2001). En dehors de J en M, d’autres associations comme le Club Alpin Français Grenoble Oisans (CAF GO) ou la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT), à travers l’association Pic & Col, s’intéressent aussi aux « publics éloignés » des pratiques en montagne (terme utilisé sur le site Internet du CAF GO)3 . Mais ces excursions ne concourent-elles pas à un autre objectif, celui d’une « régénération physique et morale » dont parle Ivan Jablonka dans Le nom des jeunes sans nom (2009), régénération qui cible et cadre spécifiquement les jeunes des quartiers populaires ? Ou peut-on les lire comme une forme de résistance aux pratiques d’une montagne blanche, masculine, privilégiée ? Cet article s’appuie sur un ensemble d’entretiens semi-directifs : quinze avec des jeunes, adhérent·es soit d’une MJC, soit d’un centre social, et une quarantaine avec des adultes (animateur·trices et directeur·trices de structures associatives, membres de la FSGT, du CAF, élu·es, cadres techniques, guides de haute montagne, accompagnateur·trices de moyenne montagne, gardien·nes de refuge), réalisés dans la région de Grenoble4 . Des observations participantes réalisées lors des sorties en montagne et de huit réunions liées au programme J en M en 2018-2019 complètent les entretiens. Chaque année, les jeunes volontaires (moins de dix par sortie), encadré·es par l’animateur·trice du secteur socio-culturel et un·e professionnel·le de montagne, sont sensibilisé·es au milieu montagnard. Ainsi, ces groupes participent à plusieurs sorties, plafonnées à 6 maximum à partir de septembre 2019. Nous avons suivi notamment deux groupes de jeunes lors de randonnées en raquette, d’activités d’escalade, de spéléologie, d’une sortie d’alpinisme comprenant une nuit en refuge. La quinzaine de jeunes avait entre 14 et 23 ans. Dans un premier temps, cet article explore la façon dont la montagne est perçue par les enquêté·es, se divisant entre les pratiquant·es régulier·ières d’activités de montagne et les jeunes à qui le programme est destiné. Leurs discours donnent un aperçu des représentations sociales collectives grenobloises sur la montagne. Dans un deuxième temps, nous abordons la mise en place du programme et les finalités envisagées par les acteurs municipaux à partir de ces représentations. Enfin, l’article s’intéresse aux vécus spatiaux des jeunes en montagne encadré·es par l’éducation populaire et l’intérêt de celle-ci pour le programme.

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De la ville, quelles montagnes peut-on voir ?5

Une montagne masculine et privilégiée

Les géographes Philippe Bourdeau et Lise Piquerey rappellent le « caractère élitiste des sports d’hiver » (Bourdeau, 2009 : 2) et de certaines stations haut de gamme (Piquerey, 2016). Les stations auraient ainsi renoncé à la « démocratisation du tourisme de montagne » (Bourdeau, 2009), ce que relaye en février 2018 l’Observatoire des inégalités associant « les sports d’hiver à une pratique de privilégiés » (février 2018). Ainsi, la haute montagne, que les acteurs et actrices du programme souhaitent notamment faire découvrir aux jeunes, a été façonnée comme « un espace distinctif à la fois au niveau social […] et sexué » (Bonnemaison et al. 2019 : 90). Son activité emblématique, l’alpinisme, a contribué à la construire comme un espace masculin, imprégné par le culte héroïque de la performance, de la prise de risque, du mythe de la virilité (Martinoia, 2013). La montagne demeure un espace de la domination masculine même si les « caravanes scolaires » du XIXe-début XXe siècle ont permis aux filles, citadines et bourgeoises, de pratiquer des excursions en montagne (Hoibian, 2016). On peut aussi noter que le Club alpin français dès sa création en 1874 a encouragé l’alpinisme féminin (Ottogalli-Mazzacavallo, 2004). Enfin, des cordées composées exclusivement de femmes se structurent au XXe siècle et choisissent la non-mixité pour tenter de déjouer les rapports sociaux de genre (Ottogalli-Mazzacavallo, 2010). Cependant, la haute montagne est encore un espace de la distinction pour les hommes notamment « de la fraction cultivée des classes favorisées » (Bonnemaison et al., 2019 : 90). En entretien, les jeunes soulignent parfois ce qui les différencie des pratiquant·es du milieu montagnard en général. Comme chaque milieu, il est traversé de codes, de rituels, qui démarquent les membres habitué·es du milieu, des autres. Par exemple, Philippe Bourdeau souligne le « fort fétichisme » qui entoure les vêtements techniques des sportif·ves de montagne (2005). Le port de ces vêtements permet de catégoriser les individu·es. Ainsi, en entretien, le vêtement technique, coloré, adapté, est désigné par les jeunes comme un élément de catégorisation des individu·es : celles et surtout ceux qui les portent appartiennent aux classes moyennes à supérieures. Dans le cadre des sorties J en M, le matériel technique spécifique (casque, coupe-vent, baudrier, raquettes, par exemple) est prêté par la ville ou la structure associative limitant le coût pour les familles des jeunes.

Les hommes constituent la majorité des personnes enquêtées pour cet article : guides, accompagnateurs, élus, responsables de J en M, animateurs, pratiquants. Ils vivent dans des espaces urbains, la plupart à Grenoble même. Plusieurs appartiennent à des catégories professionnelles privilégiées ou sont dotés d’un fort capital culturel. Ainsi, les quatre hommes de l’association d’escalade Pic & Col, rattachée à l’éducation populaire par son affiliation à la FSGT, et questionnés en entretien, ont fait des études supérieures. Trois ont un doctorat. L’un d’eux affirme : « le noyau dur de l’association est constitué de thésards, thésardes, d’ingénieur·es » (entretien, avril 2019), représentatif « des actifs très qualifiés », très diplômés, attirés par l’offre économique de la métropole grenobloise (INSEE, 2014). Forts de leur expérience acquise dans les clubs FSGT d’Ile-de-France, ils ont souhaité s’associer et lancer un club similaire à Grenoble. Concernant J en M, on retrouve notamment deux hommes à sa création, le guide de haute montagne Jean-Louis Mercadié et l’ancien maire de Grenoble, Michel Destot, ingénieur passionné d’alpinisme, reflétant bien la prépondérance des pratiquants masculins en haute montagne. Ainsi, une des animatrices d’éducation populaire regrette qu’aucune femme n’ait encadré le groupe de jeunes sur l’année 2017-2018. Elle écrit dans un bilan : « Il serait intéressant […] que les jeunes voient que la montagne est aussi une affaire de femme (en 3 ans ils n’ont connu que des professionnels masculins) ». A contrario, deux femmes ont encadré chacune une sortie auprès des jeunes adultes de MJC au cours des observations menées en 2018-2019. L’animateur exprime sa satisfaction à ce sujet : « là cette année, c’est la première fois, façon de parler, que j’ai eu des accompagnatrices. Ils [les jeunes] ont vu que la montagne n’était pas qu’un milieu d’hommes […] généralement, eux dans leur image, c’était un milieu d’hommes. » (observation, juin 2019). Cette image liant hommes et montagnes est en effet répandue à Grenoble. Comme Jean-Paul Guérin (2007), Guy Saez rappelle que les élites scientifiques, à l’image de Raoul Bachelard, fondateur de l’Institut de Géographie alpine au début du XXe siècle, sociabilisent à Grenoble en partie grâce à la montagne : « The process of assemblage linking mountain, technology, power and research articulates the Grenoble collective6 . » (Saez, 2017 : 183). En parallèle, les enquêté·es confirment que la montagne qu’illes fréquentent, notamment la haute montagne, demeure majoritairement masculine (même si cela est en train de changer, et parfois grâce à des initiatives de l’éducation populaire7 ) et peu diversifiée sur le plan ethno-racial (Thésée, Carr, et Previl, 2017).

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La montagne, espace blanc ?

En effet, à l’aune du discours de certain·es enquêté·es, la montagne peut aussi se lire comme un espace construit par le processus socio-spatial de blanchité (« whiteness »)8 . En entretien, plusieurs adultes et jeunes, affirment que la montagne est pratiquée majoritairement par les « blancs ». Ainsi, les quatre enquêtés de Pic & Col mentionnent un entre soi blanc pour qualifier la montagne qu’ils pratiquent. Ils la perçoivent comme « un monde de p’tits blancs » auquel ils s’identifient : « plus on monte, plus c’est blanc et masculin » (entretiens, avril et mai 2019). De même, sur les six gardiens et gardiennes de refuge questionné·es, l’un d’entre elleux affirme très clairement que sa clientèle « ne reflète pas la France actuelle ». Il dit essayer de favoriser un « brassage culturel », mais le constat qu’il partage avec d’autres collègues, est celui d’une très faible présence de personnes racisées. Un animateur de MJC relate également que les jeunes de sa structure associent facilement la montagne à un milieu de privilégiés blancs. Un jeune adulte du programme J en M affirme : « Les Noirs, nous, on ne va pas souvent à la montagne […] C’est plus les Blancs et les Arabes. T’en a aussi des Noirs mais moins pour moi. Mes potes noirs y en a pas beaucoup qui y vont » (entretien, janvier 2019). Une adolescente s’agace quant à elle des remarques, de son entourage et au-delà, au sujet des noir·es qui ne sauraient pas skier « ils me regardent un peu bizarre genre “ah une noire à la montagne” » (entretien, décembre 2018).

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1. Sortie raquette d’un groupe de Jeunes en Montagne (Sallenave, janvier 2019)

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Un adolescent d’un centre social, pratiquant des activités en montagne et ancien participant au programme J en M, affirme : « j’ai déjà eu des réflexions comme ça “t’as des goûts de blanc” et tout. J’ai dit : “Mais c’est pas des goûts de blanc”, ça n’a rien à voir » (entretien, novembre 2018). Ayant une ascendance maghrébine, se qualifiant comme un jeune « de quartier », skiant aux Deux Alpes et à l’Alpe d’Huez grâce à une relation familiale, il affirme néanmoins qu’il est une exception car, d’après lui, la montagne n’intéresse pas son groupe d’amis. Ce sont des « gars de la ville », ce qui explique pour lui leur désintérêt. La partition spatiale démarquant le milieu urbain du milieu montagnard moins anthropisé est ici réaffirmée, comme dans la plupart des entretiens menés. Mais particulièrement chez les jeunes, l’ancrage urbain à échelle du quartier sert de marqueur identitaire et justifie l’éloignement des pratiques de montagne. En outre, les discours de ces jeunes sur les pratiquant·es de montagne révèlent l’intériorisation précoce de normes racialisées.

D’un côté, tous ces extraits d’entretiens montrent l’influence persistante de représentations culturalistes et essentialistes pour caractériser la fréquentation des espaces de montagne. De l’autre, ils témoignent d’une conscientisation du fonctionnement racialisé des espaces de loisirs. Pour Derek C. Martin, les personnes racisées mettent à distance les activités de pleine nature car celles-ci sont perçues comme destinées aux blancs. De ce fait, une personne racisée pratiquant ces activités relèverait d’un écart à la norme (2004). Or, les pratiques de ces jeunes viennent fragiliser ces représentations dominantes. Mais en définitive, les enquêté·es confirment que l’accès à une forme d’espace associé à la pleine nature, ici la montagne, peut être en partie conditionné par des représentations reposant sur des rapports sociaux de classe et de race (Keucheyan, 2014).

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Une « montagne (ré-)éducatrice » au service des jeunes des quartiers populaires ?

Une montagne promue d’après une vision « top down »

Michel Destot, ancien ingénieur et maire socialiste de Grenoble entre 1995 et 2014, et Eric Piolle, ancien cadre dirigeant et maire écologiste depuis 2014, ont communiqué à plusieurs reprises au cours de leurs mandats sur leurs pratiques alpines personnelles, par voie de presse ou par les réseaux sociaux. Tous deux incarnent bien le modèle des pratiquants habituels de la montagne que se représentent les enquêté·es. En tant qu’élu d’une ville qu’il qualifiait de « capitale des Alpes », Destot souhaitait partager sa passion auprès des jeunes : « Maire, j’ai souhaité faire de la montagne une véritable source d’épanouissement pour tous, et d’abord pour les jeunes des quartiers, peu familiers de la pratique de la montagne » (2015). Par « quartiers », il faut ici comprendre quartiers populaires (Hancock, 2008). En 2002-2003, il contribue ainsi à lancer le programme J en M, avec pour ultime étape, l’atteinte d’un sommet, en visant le 4000 mètres, possible grâce à une nuit en refuge. En entretien, il motive son initiative en pointant les disparités entre les pratiquant·es des sports de montagne (qui recoupent en partie les fortes inégalités sociales marquant Grenoble (Bloch, 2011)) : les ingénieur·es, universitaires, entrepreneur·es, habitué·es de la montagne se démarquent de « ceux qui vivent dans les quartiers populaires [qui] ne la connaissent pas » (avril 2017) car ne la fréquentent pas.

Les quartiers populaires occupent une place centrale pour les décisionnaires du programme dès la genèse du projet, et le sont encore actuellement, ce que confirme cet élu en 2017 : « je pense que sur le nombre de gamins, il y en a beaucoup, si on n’avait pas ce projet, ils ne mettraient pas les pieds en montagne, proche de chez eux : Alma, Très Cloîtres, Mistral, Villeneuve » (février 2017). Accéder aux premières pentes de montagne depuis les quartiers populaires de l’Alma et Très Cloîtres, situés en centre-ville (INSEE consulté en 2019), ne prend en effet que quelques minutes à pied. Depuis les quartiers populaires au sud de la ville, Mistral et Villeneuve (voir carte ci-dessous), moins d’une heure en minibus suffit pour se rendre sur les plateaux du Vercors. Les représentations d’une montagne élitiste incitent ces hommes, étiquetés à gauche sur l’échiquier politique, à proposer cette opportunité aux jeunes des quartiers populaires. Ainsi, « mettre les pieds en montagne » peut ressembler à une injonction ou à un projet de démocratisation porté par les élites au pouvoir.

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2. Carte de Grenoble avec mention des quartiers dits « prioritaires de la politique de la ville » (Insee, 2011).

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En 2014, la municipalité écologiste élue poursuit le programme en souhaitant étendre sa portée : « je suis fier de continuer cet héritage […] j’ai construit un plan de mandat qui vise à ouvrir une porte d’accès à la montagne, à tous les jeunes Grenoblois, quel que soit leur quartier d’habitation » (entretien avec un élu, mars 2017). Le projet souhaite toujours faciliter l’accès des jeunes en situation de vulnérabilité sociale, économique9  aux activités de montagne.

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La montagne pour cadre, en-cadrer ou re-cadrer ?

Souvent, dans les entretiens, l’espace urbain pâtit de sa comparaison d’avec la montagne, alimentant l’opposition classique entre urbanité et naturalité (Baubérot, 2001 ; Hoibian, 2016). Ainsi, la montagne demeure encore un espace de l’anti-ville (Fourny, 2018), un cadre non soumis aux nuisances urbaines, un « ailleurs » (Debarbieux, 2001) nécessaire pour mettre à distance certaines pratiques de la ville. Un des promoteurs du programme J en M affirme que la montagne permet « d’extraire » les jeunes de leurs quartiers, de leur faire quitter le pied des immeubles (Dijkema, 2018), espace où l’on « zone », « glandouille », « deale » (mots utilisés par des adultes en entretien, tous vivants à l’extérieur du quartier qu’ils décrivent). Certain·es des adultes questionné·es sur le programme se félicitent de voir les rapports de pouvoir entre les jeunes se modifier : en montagne, le « caïd » (mot plusieurs fois employé en entretien par les adultes) n’inspire plus la peur comme dans le quartier ; à son tour d’endurer la crainte, en raison du vertige par exemple. Ivan Jablonka écrit au sujet des jeunes habitant les quartiers populaires : « Ce sont ceux qu’il faut tenter d’assimiler à la nation par le biais d’une régénération physique et morale » (2009). L’espace urbain décrit ici correspond aux quartiers populaires, souvent dépréciés (Dijkema, 2015) et habités par les jeunes que nous avons suivi·es durant l’année 2018-2019. Ce discours dépréciatif peut être partagé par les jeunes : l’un vivant à Malherbe, jouxtant la Villeneuve, au retour d’une randonnée en Chartreuse, affirmait également : « on quitte la négativité de la ville, on est au contact de la nature » (observation, juin 2019). Un trentenaire, ayant participé au programme en 2003 alors qu’il vivait à l’Alma (voir carte), estime qu’on l’a « sorti des bas-fonds » grâce aux activités en montagne (observation, novembre 2018). Les représentations et imaginaires (Bozonnet, 1992) de la « nature éducatrice » (Baubérot, 2001), plus précisément, de la « montagne éducatrice » (Travers, 2001) de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, trouve une réactualisation avec ce programme J en M, souvent perçu comme un programme « social ».

Comme le montre en effet J.-P. Bozonnet, la montagne sert souvent de support à des initiatives sociales : séjours dits de rupture, processus d’intégration, de ré-éducation. Or ici il s’agit bien d’excursions en plein air, ponctuelles, visant la découverte d’un milieu différent de la ville et une sensibilisation à un environnement estimé inhabituel pour les jeunes. La plupart des animateur·trices et professionnel·les de l’accompagnement en montagne assument la dimension sociale de leur travail avec J en M. Encadrer de telles sorties est moins rémunérateur que celles financées par des client·es plus habitué·es mais globalement bien appréciées en vertu de la dimension sociale que les professionnel·les leur prêtent. Pour d’autres enquêté·es, le programme est plutôt d’ordre culturel, dans l’idée de créer une identité municipale forte autour de la culture de la montagne pour et par les jeunes. Les adultes espèrent ainsi intégrer ces jeunes dans un récit grenoblois fédérateur articulé autour des pratiques valorisées et valorisantes de montagne. En effet, Grenoble demeure dans les discours des élu·es en place, « cœur des Alpes ». Et pourtant, l’existence même du programme J en M relativise l’évidence du lien entre Grenoblois·es et les montagnes encadrant la ville.

Les initiateurs du programme valorisent une culture particulière de la montagne, celle de la haute montagne (Debarbieux et Rudaz, 2010) à l’image du guide Jean-Louis Mercadié. Lanceur du programme, il affirme face aux jeunes lors d’une réunion d’information à la MJC : « Faut oublier le ski, ça n’a rien à voir avec l’alpinisme » (observation, novembre 2018). Il ne s’agirait pas de confondre cette activité phare du programme, et emblématique de la haute montagne, avec les sports d’hiver des stations, notamment le ski alpin – que tou·tes les jeunes enquêté·es ont pratiqué au moins une fois via l’école ou leur structure d’éducation populaire. Il met dos à dos ski alpin et alpinisme, contribuant à disqualifier la première activité, souvent proposée dans le cadre des structures socio-culturelles, et valorisant la seconde, moins accessible (nécessité d’être encadré·e par un guide dans le dispositif J en M, rendant impossible une pratique autogérée à la différence du ski alpin). L’alpinisme permet une découverte alternative de la montagne en atteignant des sommets a priori inconnus des jeunes, dans un environnement qui ne ressemble pas aux stations de ski très aménagées. L’idée est d’initier les jeunes à pratiquer une montagne de la « ‘non-consommation’ dans une philosophie de sobriété » (courrier du 20 juin 2019 susmentionné en introduction). À ce principe d’une montagne faiblement régie par l’activité marchande, sont attachées des idées traduisant un imaginaire de la montagne construit autour de la solidarité et de la liberté (Debarbieux, 2008 ; Perrin-Malterre et Chanteloup, 2018). Et pour éprouver cette liberté, loin de la ville et de ses nuisances (« bruits », « pollution », « trop de monde », mots les plus utilisés par les jeunes en entretien), les activités de pleine nature privilégiées par J en M forment un support idéal a contrario des activités en stations de sport d’hiver (Bonnemains, 2016). Ressort aussi dans les entretiens auprès des pratiquant·es habitué·es l’idée de « solidarité », « d’entraide ». Dans cet esprit de « l’authentique » montagne, on porte secours gratuitement aux personnes en difficulté, à la différence des stations d’après un guide de haute montagne. Un des animateurs de MJC, pilier du programme, dit devant les jeunes en réunion : « on recherche le respect, la solidarité, le partage. La cordée c’est le lien de la vie entre nous. C’est des valeurs fortes la montagne » (observation, novembre 2018). « Le dépassement de soi », déjà valorisé à la fin du XIXe siècle (Ottogalli-Mazzacavallo, 2004) jusqu’aux praticien·nes professionnel·les actuel·les (Bonnemaison et al., 2019), et la transformation de soi, engendré·es par les activités en montagne, complètent les idées précédentes. Ainsi, lors de la sortie finale d’alpinisme, face à la fatigue et aux difficultés rencontrées par notre cordée, l’un des guides, représentant le « mythe du guide viril » analysé par Martinoia (2013), veut nous encourager, nous pousser à poursuivre et lance : « c’est dans ces moments-là, qu’on reconnaît les vrais hommes » (observation, juin 2019), avec cette idée que la montagne est un milieu particulièrement sélectif, voire électif. Ce discours correspond à ce qui se disait déjà en début d’année auprès de ces mêmes jeunes : « vous allez être d’autres hommes » (anciens jeunes du programme), « Tu t’es défoncé, tu reviens t’es plus le même, t’as plus rien à prouver » (animateur de MJC).

Dès lors, voyons comment les jeunes pratiquent la montagne dans ce cadre, à travers leurs prises de parole ainsi que celles de leurs animateur·trices des structures d’éducation populaire, relayant les impressions des jeunes.

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Quand les jeunes s’approprient la montagne : regards d’adultes et de jeunes

Un programme « apprécié des jeunes » dixit les adultes

Malgré les multiples formes qu’adopte l’éducation populaire, elle trouve une relative unité en disant vouloir atteindre l’émancipation de tous et toutes, et plus particulièrement des personnes minorisées en raison d’oppressions enchevêtrées (Bilge, 2009 ; Collins, 2016). Les outils pour s’en approcher sont variés, tels que, pêle-mêle, le théâtre de l’opprimé·e, les conférences des Universités Populaires ou la mobilisation citoyenne. Dès lors, ce programme d’excursions ponctuelles est présenté comme un dispositif parmi d’autres visant l’émancipation. Plusieurs enquêté·es s’interrogeaient néanmoins sur les retombées émancipatrices du programme à long terme.

À défaut de pouvoir répondre fermement à cette question, l’engagement de plusieurs structures d’éducation populaire à l’échelle de Grenoble traduit un intérêt vis-à-vis des finalités du programme ; finalités pouvant recouper en partie celles d’une éducation populaire : l’autonomie, « la non-consommation », la solidarité autour « d’une expérience du « collectif » ». La « dimension haute du loisir » obtenue grâce à la montagne colle bien à l’idée d’une éducation populaire émancipatrice, souhaitant mettre à distance le consumérisme (Bozonnet, 1992). La municipalité s’appuie donc sur ces associations pour transmettre sa perspective de la montagne et ses bonnes pratiques par exemple, « l’éco-citoyenneté », la « solidarité », le respect des normes de « sécurité » (Ville de Grenoble, consulté en octobre 2019). Depuis l’arrivée d’E. Piolle, les associations sont fortement encouragées à proposer le dispositif J en M à leurs adhérent·es, globalement salué par le secteur associatif.

Ainsi, d’après plusieurs encadrant·es de MJC, les expériences qualifiées parfois « d’exceptionnelles », et les souvenirs créés en montagne (McLean, 2013), sont décisifs voire « structurants » pour les jeunes (dernier adjectif utilisé par un animateur de La Villeneuve, mai 2019) car ils s’y dépaysent, s’y ressourcent, s’y dépensent et s’y forment. De l’avis d’encadrant·es, ce sont surtout les relations à autrui qui sont travaillées lors des sorties. Une animatrice insiste sur le plaisir que doivent entraîner les activités pour ces jeunes vivant des situations individuelles ou familiales parfois complexes. Elle rejoint les discours classiques sur la « joie » que doit procurer la fréquentation de la montagne (Bozonnet, 1992). Elle dresse en général un bilan positif des sorties pour les 5 jeunes impliqué·es en 2017-2018 : « sortie très positive […] avec des jeunes attentifs et qui s’amusent » ou encore : « c’est avec grand plaisir que les jeunes ont enfin réalisé la sortie qu’ils attendaient tant : l’escalade sur cascade de glace ! » Deux autres animateurs insistent sur les débouchés professionnels possibles, notamment la valorisation du curriculum vitae des jeunes par la mention de ces sorties en montagne, ou sur la facilité avec laquelle les jeunes pourraient revenir sur les lieux visités, par leurs propres moyens ou en transports en commun. Mais de l’avis d’un membre de Pic & Col, commentant le programme J en M, il est peu probable de voir les jeunes retourner dans ces espaces de pratique, en autonomie, sans le soutien d’un encadrement professionnel (Belle, 2019), ce que viennent confirmer les discours des jeunes. Sans la structure d’éducation populaire, la plupart ne retournent pas en montagne.

Comment se déroulent concrètement ces sorties ? La partie éducative est réalisée essentiellement par le ou la professionnel·le de montagne, apportant des éléments de connaissances en fonction de ce qu’il ou elle observe sur le parcours (flore, faune, géologie) ou en s’appuyant sur les questions des jeunes : « Y’a quoi ici ? », « Elles descendent ça les vaches ? », « Est-ce que c’est des traces de loup ? » (observations, janvier 2019). Les sorties en raquette de neige ou les randonnées pédestres se prêtent à des contenus ludiques, nécessaires pour faire oublier que l’on transpire, que l’on a chaud, que l’on est fatigué·e : « Mon corps est à 42 degrés, il bout de l’intérieur », « J’suis déjà trempé, plein de transpi » (remarques d’une adolescente et d’un jeune adulte, janvier 2019). Ainsi, les jeunes ont pu se repérer à l’aide de cartes, boussoles pour tracer la voie du groupe, parfois hors sentier, découvrir la flore, identifier des traces d’animaux, partager une fondue autour d’un feu allumé grâce à une pierre à fusil. Lors des sorties plus techniques, nécessitant un encordement, l’accent porte sur les règles de sécurité, respectées par les jeunes.

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3. Lecture d’une carte topographique lors d’une sortie raquette de neige avec des adolescent·es (Sallenave, janvier 2019)

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Des décalages entre des jeunes nouvellement initié·es et les habitué·es

Les jeunes appréhendent les sorties en s’appropriant à leur manière l’espace (Bourdeau et Lebreton 2013), ayant toute latitude pour être en montagne comme illes l’entendent, à la condition que les règles élémentaires de sécurité soient respectées. Ces jeunes, comme le dit Ivan Jablonka, sont rapidement identifié·es comme venant de la ville, marqué·es corporellement par leur manière de se vêtir, de se mouvoir, de s’exprimer, d’agir en montagne. Il écrit : « La socialisation dans la « banlieue » a donné naissance à une sous-culture originale dont les traits saillants sont le hip hop, le rap, un certain type de street-langage et d’habillement (survêtement-casquette, survêtement-capuche, etc.) » (2009 : 286). Dans le groupe des jeunes adultes, habitant Mistral ou Malherbe, la tenue habituelle pour se rendre en sortie est en général un survêtement du quotidien urbain et une casquette.

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4. Deux jeunes assis sur un cordon servant à protéger le sentier (Sallenave, Juin 2019)

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La distance avec les habitué·es se lit également dans la manière, par exemple, d’investir l’espace comme sur la photographie ci-dessus : la cordelette sert de reposoir pour une halte. Sa fonction initiale de protection du sentier est détournée par une position peu orthodoxe (Bourdeau et Lebreton, 2013), qui peut être jugée comme inappropriée ou ne relevant pas des bonnes pratiques. L’appréciation des normes sécuritaires se fait en fonction de chaque guide. Les guides font preuve de souplesse tant que la sécurité des jeunes, d’autrui ou de l’environnement n’est pas mise en cause. Autre élément qui distingue le groupe des jeunes adultes, lorsqu’ils s’interpellent entre eux dans un milieu plutôt feutré pour faciliter la contemplation (Bozonnet, 1992). Une accompagnatrice amusée dit : « Je ne les vois pas, mais je les entends ». En effet, ils crient leur prénom, se plaquent volontiers dans la neige, se taquinent sur leur ascendance immigrée, parlent parfois à tue-tête : « c’est un truc de niqué », « je vais t’allumer tes ancêtres » (observation, janvier 2019), performant en montagne une identité masculine reposant sur les rites de la virilité (Delaquis, 2015 ; Jeffrey, 2015) et sur une « masculinité ostentatoire » (Brisson, 2017). Mais cette virilité, constitutive pourtant du mythe de la montagne, n’est pas celle qui est attendue ni complètement tolérée. Ainsi, lors d’une randonnée en Chartreuse, quatre randonneuses d’une vingtaine d’années s’adressent à notre accompagnateur car les jeunes de notre groupe parlent trop fort à leur goût alors qu’elles tentent d’observer aux jumelles un chamois (observation, juin 2019).

Lors de nos observations, ce groupe de jeunes fait plutôt preuve d’aisance, même si la plupart ne maîtrisent pas le milieu montagnard. Dans le minibus de la MJC nous menant à Méaudre, sur le plateau du Vercors, l’un d’eux d’une vingtaine d’années demande à l’animateur : « Mais là, on est sur la montagne ? C’est tout plat » (observation, janvier 2019). Parfois, leurs remarques contrastent avec la précision du vocabulaire employé par les professionnel·les. En réunion de présentation du programme par Jean-Louis Mercadié, le décalage dans le choix des mots pour appréhender la montagne est frappant. Le guide parle comme à des initié·es, avec décontraction, de « la face sud de la Meije », mais sans carte, sans repère plus précis pour les jeunes. En reparlant de cette sortie (prévue fin juin) lors d’une randonnée préparatoire début juin, l’un des jeunes demande « c’est quoi la breije ? » mêlant la Meije et la brèche. Autre élément, la sensibilité écologique manifeste chez les professionnel·les de montagne enquêté·es, contraste parfois avec certains commentaires des jeunes : « – on ne peut pas fumer dans la grotte, c’est un site naturel. – c’est pas une clope qui va changer les choses » (observation, avril 2019). En entretien, un jeune éclate de rire lorsque l’on échange au sujet des changements climatiques pouvant affecter la montagne et par extension les activités hivernales qu’il affectionne pourtant : « oh non qu’est-ce que j’m’en fous moi de ça » (novembre 2018). Ce positionnement discursif différent vis-à-vis des espaces dits « naturels » (préoccupation ou détachement) vient souvent souligner une inégalité d’accès, de fréquentation et, par conséquent, de connaissance de ces espaces de plein air : les un·es pratiquant·es de longue date, les autres en situation de découverte. Mais les réactions de ces jeunes, qui se définissent comme des « gars de quartier », ne signifient pas pour autant qu’ils ne se soucient pas de nature, d’environnement. Cela montre la tendance à hiérarchiser les bons comportements et les bonnes façons d’interagir avec la nature en valorisant « la part intellectuelle et très normée de l’expérience de nature […] trop souvent privilégiée » (Fleury et Prévot, 2017).

Ainsi, les centres d’intérêts et envies des jeunes peuvent différer des amateur·es de montagne. Un accompagnateur de moyenne montagne regrettait, avec humour et recul, les bruits provoqués par le trophée Andros (course auto et moto sur neige), ravissant certains des jeunes mais en décalage avec la sortie nocturne en raquettes dans les bois qu’il avait souhaitée paisible. La participation au programme se fait sur la base du volontariat, cependant les animateur·trices peinent parfois à fidéliser les jeunes. Une animatrice, l’une des plus engagées du programme d’après un responsable et très appréciée des jeunes du centre social, peine à atteindre les sept jeunes qu’elle prévoit en début d’année. En bilan de l’année 2017-2018, elle regrette la présence de cinq jeunes seulement depuis trois années consécutives. Dans le groupe des jeunes adultes, un seul a suivi tout le programme sur l’année. Certains annulent au dernier moment et pour leur présence, « c’est au petit bonheur la chance » dit l’animateur. Même si l’objectif en 2003 était d’amener 100 jeunes en haute montagne, qu’aujourd’hui les effectifs sont en hausse (243 jeunes, sans compter les quelques classes de scolaires, soit un total d’environ 360 en 2018), un animateur de MJC explique que l’offre du programme ne correspond pas complètement aux envies des jeunes. D’après lui, les activités ressemblent plus à des activités de « bobos » et le ski de piste plairait davantage aux jeunes des quartiers populaires, par la sensation de vitesse, l’adrénaline provoquée par la pente (entretien, mars 2019). Le programme aspire précisément à proposer une approche de la montagne différente de celle des pratiques du ski de piste. En 2019, le programme doit s’élargir aux « Familles en montagne », espérant que la socialisation familiale oriente, fidélise et habitue les jeunes à adopter ces pratiques de montagne, a priori plus viables sur le plan environnemental.

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Conclusion

Ce travail auprès et avec des jeunes, en montagne et par la montagne, permet en creux d’analyser comment l’espace urbain se perçoit tant par les jeunes que les adultes. La montagne fait figure « d’ailleurs » émancipateur, de sas pour décompresser, d’espace bénéfique, en général par opposition à la ville. Ainsi, les jeunes sont incité·es à sortir des périmètres du quartier populaire, par des acteur·trices municipaux·les et de l’éducation populaire, pour goûter aux joies de la montagne (Hoibian, 2016, 2017) et, par là même, se couper temporairement du « quartier stigmatisé » (Bourdieu, 1993 ; Hargreaves, 2016).

Dans nombre de représentations collectives grenobloises, la montagne demeure un espace investi par des privilégié·es. Sa fréquentation est valorisée et cette valorisation rejaillit sur ses amateur·es. Dans les discours récoltés, la montagne est dominée par les personnes aisées financièrement et notamment les hommes, adultes, blancs, en bonne santé. Les jeunes acteurs et actrices de cette enquête, à l’intersection parfois de plusieurs rapports de domination (Bilge, 2009 ; Collins, 2016), ne correspondent pas à ces profils. Dès lors, les incursions de jeunes des quartiers populaires peuvent se remarquer. En voulant extraire ces jeunes urbain·es de la ville, de leur quartier, et en partant du postulat qu’illes ne fréquentent pas la montagne en autonomie, le programme, en les ciblant, peut accentuer leur situation de jeunes minorisé·es. Les différences entre certains jeunes et les habitué·es peuvent être exagérées au point qu’elles contribuent à hiérarchiser, dominer et essentialiser les jeunes. En réunion bilan de J en M, un des responsables rapporte les réactions de certains gardiens de refuge. Il dit : « ‘non, non pas encore des cas soc’ qui arrivent’ et quand ils les ont, ils disent : ‘c’était extra, les gamins étaient top’ » (juin 2019). Ce témoignage montre que les décalages existent surtout en vertu du regard porté sur ces jeunes, contribuant parfois à les minoriser.

Cependant, ce dispositif peut aussi être lu comme permettant d’atténuer la construction de la montagne comme espace de la whiteness. L’une des forces du programme Jeunes en Montagne est de rendre visibles des jeunes assigné·es à une position minoritaire car associé·es parfois à une « altérité de l’intérieur » (Guénif-Souilamas, 2007) et à des territoires urbains souvent déconsidérés (Dijkema, 2018). La visibilité accrue en montagne de jeunes urbain·es minorisé·es peut contribuer à déjouer les assignations territoriales plaquées sur elleux : comme les habitué·es, illes pratiquent les mêmes activités, et ce commun transcenderait les différences. À moins qu’elle ne rejoue des partitions socio-spatiales urbaines, simplement transférées en montagne, espace qui, dans la multiplicité de ses facettes, demeure maîtrisé majoritairement par des groupes sociaux dominants.

Au sein de l’espace urbain comme de l’espace montagnard, le pouvoir et la visibilité de ceux et celles qui en ont déjà tendent à limiter, voire à entraver, le pouvoir et la visibilité de ceux et celles en situation de vulnérabilité (Clerval et al., 2015). Mais les jeunes trouvent leur place : soit en adoptant les codes des pratiques de plein air, soit en les modulant à leur manière. Ainsi, en sortie, la montagne se vit parfois comme à la ville. On puise dans le milieu urbain ses codes, on les ré-utilise en altitude tant dans le vêtement, que dans les pratiques, sans nécessairement chercher à performer une blanchité conforme au milieu. Ces excursions sont surtout l’occasion de se rappeler les bons moments de la vie dans le quartier, au collège, en famille, au « bled », actant d’un certain continuum entre ville-montagne.

LÉA SALLENAVE

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Doctorante à l’Université de Genève (département de Géographie et Environnement, IUFE-Institut Universitaire de Formation des Enseignants) sous la direction d’Anne Sgard et à l’Université Grenoble Alpes sous celle de Philippe Bourdeau, elle s’intéresse aux pratiques artistiques et sportives dans les espaces urbains. Elle mène une thèse sur les enjeux spatiaux d’une éducation populaire et militante à travers l’analyse d’activités ludo-sportives de plein air.

lea.sallenave@unige.ch

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Couverture : Week-end d’alpinisme dans le cadre du programme «  Jeunes en Montagne  » (Sallenave, Juin 2019).

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Pour citer cet article : Sallenave L., 2020, « Construire sa place en montagne quand on vient des quartiers populaires : un enjeu pour l’éducation populaire », Urbanités, #13 / Minorités/Majorités, février 2020, en ligne.

  1. Ce texte est rédigé en écriture inclusive : nous utilisons un point médian pour le pluriel (ex : « étudiant·es, tout·es, sportif·ves, nombreux·ses ») et les pronoms, déterminants suivants : illes, elleux, celleux. []
  2. Le programme concerne aussi quelques classes de collèges et lycées de la ville que nous n’abordons pas. []
  3. Pour une définition donnée par la mission montagne de Grenoble, voir le mémoire de Loïc Belle (2019). []
  4. Tous les entretiens sont rendus anonymes à l’exception de celui de Michel Destot, ancien maire de Grenoble, n’exerçant plus de mandat en lien avec cette ville. []
  5. Titre inspiré (et adapté) de la thèse de Lucie Bony (De la prison, peut-on voir la ville ? Continuum carcéral et socialisation résidentielle, 2014) et du travail de Bernard Debarbieux : la montagne se dit, se définit, se raconte, à partir de l’endroit d’où on la nomme, par exemple depuis la ville (2001). []
  6. « Le processus d’assemblage reliant montagne, technologie, pouvoir et recherche articule le collectif grenoblois », traduit par l’auteure. []
  7. À la FSGT, tous et toutes les débutant·es apprennent à grimper en tête, leur permettant de juguler les rapports sociaux liés à l’assignation de genre, alors que plusieurs femmes témoignent de leur propension à grimper en seconde position lorsqu’elles trouvent une place dans une cordée mixte (Vouillon, 2016). []
  8. « Le concept de whiteness […] désigne l’hégémonie sociale, culturelle et politique blanche à laquelle sont confrontées les minorités ethnoraciales, aussi bien qu’un mode de problématisation des rapports sociaux de race » (Cervulle, 2012). McLean précise que ce processus « dispose certains corps à détenir le pouvoir normatif et ordinaire et ainsi bénéficier de privilèges sociaux » (2013). []
  9. D’après les statistiques du service d’évaluation des politiques publiques de la ville, plus de 80 % des jeunes participant au programme auraient un quotient familial inférieur à 1000 euros et 60 % inférieur à 600 euros (données de 2018). []

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