Lu / Le récit métropolitain. A propos de La métropolisation en question (C. Ghorra-Gobin)

Flaminia Paddeu

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Cynthia Ghorra-Gobin s’empare de l’invention de la métropole dans l’arsenal de la législation territoriale française (loi MAPTAM du 1er janvier 2015) pour produire un ouvrage qui questionne la métropolisation. Forte de son expérience américaine, d’un « regard multisitué » aiguisé et d’une maîtrise patente de son objet, l’auteure contribue à un débat qui occupe actuellement l’espace médiatique français. Refusant la mise en opposition excessive des métropolitains et des non-métropolitains, elle fait l’hypothèse que la métropole, indissociable de la mondialisation et de la globalisation, exige en fait un « réajustement de nos représentations de l’État et du territoire » (p. 2). Plutôt que d’interpréter la métropolisation comme une menace pour l’État, elle la comprend comme l’outil d’une recomposition du territoire national comme métropolitain. Loin d’opposer la perspective française, qui associe la métropolisation à la décentralisation, et la perspective américaine, qui voit dans la révolution métropolitaine le symptôme d’un monde globalisé, l’analyse met en perspective « deux traditions scientifiques situées dans deux contextes nationaux concernés par des évolutions contemporaines similaires relevant d’une mondialisation globalisatrice » (p. 5). L’auteure démontre ainsi combien la métropole participe de la dynamique de reterritorialisation induite par la métamorphose du capitalisme, sous l’effet de la révolution numérique. En effet, l’un des paradoxes de ce capitalisme des flux et des réseaux, a priori déterritorialisé, réside dans sa capacité à se reterritorialiser en s’ancrant dans les villes.

1. Cynthia Ghorra-Gobin, La métropolisation en question, PUF, 2016

1. Cynthia Ghorra-Gobin, La métropolisation en question, PUF, 2016

Le premier chapitre sur les États-Unis signale l’invention de nouveaux mots (edge city, global city-region ou metropolitics) pour signifier la restructuration de la ville et de son territoire au profit de la métropole. Les enjeux concernent le renforcement de l’« avantage » métropolitain dans un monde globalisé et la mission de la solidarité intra-métropolitaine par le biais d’une coopération inter-municipale. En effet, la question métropolitaine est comprise outre-Atlantique comme l’émergence d’un processus qui restructure les fondements économiques en faveur des villes, tandis que les effets collatéraux négatifs se traduisent par des disparités sociales et spatiales opposant les inner-cities et les banlieues périphériques au reste de la métropole. L’auteure relève de manière très intéressante qu’aux États-Unis la question métropolitaine s’inscrit dans les mutations du capitalisme, qui se globalise et se financiarise, s’émancipant du territoire national pour s’inscrire dans un processus de déterritorialisation / reterritorialisation. C’est ainsi qu’elle isole le rôle joué par le think-tank Brookings institution et l’ouvrage de Bruce Katz et Jennifer Bradley (La révolution métropolitaine, 2013) pour qui, dans le cadre des économies métropolitaines (metro economics), les aires métropolitaines doivent être perçues comme les locomotives de la prospérité économique, en réponse aux broken politics de l’État fédéral. Elle retient aussi les travaux de Myron Orfield sur les metropolitics (1997), qui ont permis de décrypter les inégalités entre différentes municipalités au sein des territoires métropolitains et leurs enjeux politiques.

Le deuxième chapitre sur la France souligne les différentes étapes de la reconnaissance de la métropole et décrit l’insertion progressive de la métropole dans le débat sur la décentralisation et sa traduction institutionnelle au travers de la réforme territoriale. L’auteure y interroge la capacité de l’institutionnalisation à endiguer la « souffrance spatiale » des habitants (Latour, 2012), résidant dans la perte de repères spatiaux suite à l’avénement du monde dans le quotidien de chacun d’entre nous. Elle signale le « tournant territorial » du discours sur la métropolisation, le territoire étant de plus en plus reconnu comme une « ressource » économique, à l’instar des travaux de Laurent Davezies sur l’économie résidentielle (2008). L’enjeu pour la métropole en devenir est désormais de s’imposer comme une référence incontournable dans l’affirmation des identités, alors même qu’elle inclut des habitants de communes urbaines comme de communes rurales, situées dans l’hinterland métropolitain.

Le troisième chapitre, particulièrement intéressant, confirme la prégnance du paradigme métropolitain dans les deux traditions scientifiques et met en perspective les enjeux de la métropole au travers d’un exercice comparatif finement exécuté. Le décentrement permet de proposer un nouveau positionnement sur la polémique made in France. La reconnaissance du fait métropolitain permet de repenser les questions de localisme en luttant contre l’émiettement municipal, remettant ainsi en cause la théorie des choix publics fondée sur la concurrence entre municipalités. Parallèlement à la critique du morcellement du territoire métropolitain, de « nouvelles » inégalités intra-métropolitaines, notamment dans le champ de la mobilité, sont dénoncées. Les analyses dans les deux contextes convergent selon l’auteure pour plaider en faveur de la justice spatiale et de la solidarité intra-métropolitaine, tout en prenant en considération la restructuration de l’État face à des territoires hyper-scalaires ou multi-situés.

L’auteure conclut sur des réflexions importantes. Pour elle, il revient à l’État de contribuer à l’insertion et l’inscription des métropoles dans un monde globalisé pour assurer le rayonnement national tout en assurant leur relation au reste du territoire. Elle contribue ainsi fortement au débat sur le rééchelonnement de l’État (Brenner, 2004). Il serait pour elle opportun d’imaginer une politique de la ville pensée et mise en œuvre à partir de l’échelon métropolitain. L’encadrement des loyers illustre par exemple le partage à venir des responsabilités entre l’État et la métropole, tandis qu’elle imagine des politiques novatrices, comme l’établissement d’un observatoire métropolitain des loyers. Finalement, la métropole deviendrait un niveau pertinent et stratégique pour « assurer la politique d’attractivité comme la politique sociale » (p. 106). « La ligne politique métropolitaine se conçoit ainsi sur le mode « transversal » puisqu’il s’agit d’une part de répondre aux impératifs de l’« avantage » métropolitain et d’autre part d’assurer le développement durable » (p. 106). Cette transversalité devrait se faire via un développement économique qui assure une cohérence intra-métropolitaine sur la base d’un principe de justice sociale. Pour l’auteure, elle n’est toutefois pas suffisante, nécessitant un « récit métropolitain » (p. 108) pour donner du sens aux projets et créer du lien entre les habitants. Ce récit pourrait assurer le cadre nécessaire à l’exercice d’une citoyenneté urbaine et métropolitaine, dont les contours restent encore à définir.

Dans cet ouvrage dense et clair, on pourra regretter que les théories critiques du rééchelonnement de l’État soient finalement peu mobilisées, alors qu’elles constituent un pivot argumentatif du propos. Les enjeux liés aux questions numériques et au développement durable sont présentés en introduction comme majeurs (p. 5) pour n’occuper au final qu’une place marginale dans le développement, probablement pour mieux suivre le fil rouge de la question métropolitaine, déjà très riche. In fine, Cynthia Ghorra-Gobin propose une analyse stimulante, captivante aussi bien pour les profanes que pour les spécialistes, sur l’une des dynamiques urbaines cruciales du XXe siècle.

FLAMINIA PADDEU

Flaminia Paddeu est docteure-agrégée en géographie, co-fondatrice de la revue Urbanités. Elle est postdoctorante au Labex Dynamite, rattachée au LADYSS et à l’Université Paris 7 Diderot. Elle travaille sur les quartiers en crise urbaine et sur les mobilisations associatives environnementales et alimentaires (Detroit, New York, Grand Paris).

paddeu.flaminia AT gmail DOT com

Référence de l’ouvrage : Ghorra-Gobin C., 2015, La métropolisation en question, Paris, PUF, 116 p.

Cynthia Ghorra-Gobin est directeur de recherche CNRS au Creda (Centre de recherche et de documentation des Amériques) et professeur invitée à Berkeley. Géographe et américaniste, elle travaille sur les transformations de la ville liées à la mondialisation. Parmi ses nombreuses publications, la direction du Dictionnaire critique de la mondialisation (2e édition Armand Colin, 2012).

Couverture : Le renouvellement urbain de la première couronne parisienne (Paddeu, 2016)

Bibliographie

Brenner N., 2004, New States Spaces. Urban Governance and the Rescaling of Statehood, Oxford, Oxford University Press, 351p.

Bruce K. et Bradley J., 2013, The Metropolitan Revolution, Washington DC, Brookings Institution Press, 288 p.

Davezies L., 2008, La République et ses territoires, Paris, Seuil, 110 p.

Latour B., 2012, « La mondialisation fait-elle un monde habitable ? », Territoire 2040, Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoire, Revue d’étude et de prospective n° 2, DATAR, pp. 9-18, http://www.bruno-latour.fr/node/68

Orfield M., 1997, Metropolitics, Washington DC, Brookings Institution Press, 244 p.

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