Lu / Les “petits coins” à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires, Aymeric Brody, Gladys Chicharro, Lucette Colin et Pascale Garnier

Nora Nafaa

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Les toilettes scolaires appellent des souvenirs en chacun, comme le soulignent les auteurs de l’ouvrage « Les « petits coins » à l’école », bien qu’au premier abord elles puissent apparaitre comme un sujet de recherche incongru. Aymeric Brody, Gladys Chicharro, Lucette Colin et Pascale Garnier, chercheurs et chercheuses en sciences de l’éducation, nous proposent une synthèse des travaux menés au sein du laboratoire Experice (Expérience, ressources culturelles, éducation), de l’université Paris 8 et de l’université Sorbonne Paris Nord, entre 2014 et 2018, investiguant un angle mort de la recherche scientifique, celui des expériences des toilettes à l’école, de la maternelle au lycée. Le sous-titre de l’ouvrage, « Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires », donne à lire les thèmes principaux abordés, bien qu’ils ne soient pas les seuls, et ne se limitent pas à l’espace des toilettes scolaires qui en sont l’espace par lequel ils les analysent.

Les Toilet studies comme le rappellent les auteurs en introduction ont peu fait l’objet de travaux en contexte scolaire. Les objets étudiés diffèrent selon les contextes nationaux. En France, les enquêtes quasi-exclusivement quantitatives, ont d’abord mis en avant les enjeux d’hygiène, de pratiques et de représentations corporelles, ou de sexualités et de normes. Aujourd’hui, c’est essentiellement en tant qu’enjeu de santé publique que les toilettes scolaires sont évoquées, tant dans les enquêtes publiques, que dans les médias ou dans les mobilisations de parents d’élèves (Godeau 2023). Au niveau international, ces thématiques se retrouvent, traitant également selon les contextes d’autres problématiques, telles que le bien-être, le corps des enfants, ou bien l’accès même à des toilettes dans certains pays. Le positionnement de l’ouvrage est de monter qu’il s’agit d’« un lieu central et décisif où se construit un curriculum scolaire informel au fil de la scolarité » (p. 11), une « institution interne à l’institution scolaire » comme ils le rappellent à plusieurs reprises, dans l’un des « espaces interstitiels » de l’école (Depoilly 2015).

Les auteurs ont choisi de diviser l’ouvrage selon les âges scolaires (maternelle, primaire, collège, lycée), correspondant aussi aux différentes enquêtes, plutôt que les âges des élèves souvent préférés dans les grandes enquêtes statistiques auprès des enfants et des jeunes. Ainsi, le premier chapitre porte sur la maternelle, le second la maternelle et la primaire insistant sur la transition entre les deux niveaux, le troisième est au primaire avec des enfants en fin de cycle, le quatrième se concentre sur le collège et le cinquième, dernier chapitre, sur le lycée. Ainsi, ce chapitrage permet aussi de rendre compte des enjeux liés au cycle scolaire, mais aussi de donner à voir des méthodologies différentes selon les âges des enfants.

Une combinaison méthodologique nécessaire dans les espaces scolaires

Enquêter auprès des élèves revêt plusieurs enjeux, et le premier assez commun dans les enquêtes en milieu scolaire est celui de l’accès aux établissements. Dès l’introduction, il est indiqué que les différents terrains ont été réalisés grâce à des liens d’interconnaissance entre les auteurs et des personnels d’établissement, acceptant de leur ouvrir leurs portes et de faciliter les rencontres avec les élèves. Aussi, cela implique que les dispositifs méthodologiques varient en fonction de la disponibilité des élèves, et des temps accordés (suivi en classe sur plusieurs mois, ou brèves rencontres sur le temps périscolaires, entretiens collectifs, visites des écoles…). Les terrains choisis sont anonymisés, mais il est indiqué à plusieurs reprises que les enquêtes ont lieu en Île-de-France, à Paris ou en périphérie, dans des établissements aisés comme plus populaires.

Un second enjeu est d’embrasser un public allant de 3 à 18 ans, voire un peu plus, de la toute petite section à la classe de terminale, ce qui invite à parcourir des thématiques et des enjeux propres à chaque âge, mais aussi à mettre en place des méthodologies adaptées et adaptables aux différentes enquêtes. Des méthodes classiques de l’enquête sont mises en œuvre telles que des entretiens individuels, avec les élèves et les adultes (enseignants, ATSEM, agents d’entretien), des entretiens collectifs, ainsi que des temps d’observation en classe et aux toilettes. D’autres méthodes visent à donner davantage la parole aux enfants et aux jeunes, et varient selon les âges. Les outils varient selon les âges, parmi lesquels les photographies, les dessins et même un poupon. Les élèves sont mis à contribution à plusieurs reprises, pour photographier les lieux, pour les dessiner, ce qui permet aussi ensuite de développer leurs idées à partir de leurs productions (Figure 1). Des visites comme guidées par les élèves leur permettent aussi de parler de ces espaces. Par exemple, les primaires par le dessin représentent les toilettes telles qu’ils les voient, mais aussi leurs « toilettes de rêve ». Les plans et schémas qu’ils proposent sont très détaillés, et permettent de souligner avec réalisme leurs perceptions des toilettes (dysfonctionnements, dégoût), mais aussi une certaine esthétisation (« lavabo en crystal », décorations de Noël), et des usages récréatifs (jeux, canapé, télévision…) (figure 2). Au collège et au lycée, les élèves discutent à partir de photographies, qui mettent en évidence leurs représentations (notamment la dimension genrée de la saleté), mais aussi leurs pratiques (figure 3). Comme il est souligné à plusieurs reprises, ces méthodes invitent les élèves à être à la fois des guides, des ethnographes, des photographes mais aussi des architectes. Les représentations des élèves sont ainsi recueillies par de nouvelles méthodes et d’autres travaux de recherche-action tendent à les inclure à leur dispositif méthodologique également (Lyon et al. 2024).

 

1. Image d’un enregistrement vidéo de la visite des toilettes avec des élèves de grande section prenant en photo un placard des toilettes (Brody et al., 2023, p. 123)

 

2. Dessin de toilettes de rêve d’une élève de primaire (Brody et al., 2023)

 

3. Photographies utilisées pour les focus groups au collège (Brody et al., 2023)

Genre, intimité et sociabilité : une construction au fil des âges

Ces trois thèmes centraux traversent les chapitres, et donc les âges des enfants et des jeunes. Les différentes enquêtes permettent de montrer la construction des identités de genre. Dans l’espace des toilettes et au travers des pratiques, ces identités défient les injonctions de l’institution parce que l’école (au sens de l’institution, comprenant aussi le collège et le lycée) n’est pas déconnectée de l’extérieur et de ce qui s’y joue, notamment dans les sphères familiales et sociales des élèves – y compris les adultes qui travaillent à l’école. Plusieurs exemples le révèlent au fil des chapitres, mais les premiers portant sur les jeunes enfants illustrent particulièrement la porosité de ces espaces. Par exemple, si les toilettes sont espaces mixtes tout comme le reste de l’école, et comme au domicile des enfants, dans la pratique elles ne le sont pas. Les urinoirs, que les enfants ne connaissent pas avant l’entrée à l’école, introduisent cette différence de genre entre les filles et les garçons, que d’autres pratiques renforcent, tels que leurs choix de cabines (figure 4). De même, les enquêtes dans les collèges montrent que les élèves se répartissent les toilettes, même si aucune signalisation n’existe pour certaines. Il y a donc les « toilettes des filles » et « toilettes des garçons ».

 

4. Photographie des toilettes mixtes, avec les affiches sur le mur signalant les toilettes des filles et des garçons (Brody et al., 2023, p. 129)

Cette répartition genrée des sanitaires et de leurs pratiques introduites dès la petite enfance, ne se limite pas à l’usage fonctionnel de ceux-ci, car comme le montrent les auteurs, le discours des élèves montre bien que c’est « tout sauf des toilettes ». En effet, les thèmes de l’intimité et de la sociabilité aux toilettes se croisent à leur dimension genrée dès la petite enfance. Les différentes enquêtes montrent le statut de ces espaces toujours ambivalents, alors même que les enfants et les jeunes les décrivent comme dysfonctionnels et répugnants. Les toilettes sont un espace de jeu et festif, allant des jeux d’eau lors du lavage des mains chez les tout-petits, à ceux d’acrobatie chez les primaires grimpant notamment sur les cabines (tels des yamakasi disent-ils) ou surfant sur les sols glissants, qui perdurent jusqu’au collège. Elles sont aussi le lieu de transgression, des interdits, dont font partie ces jeux, mais aussi d’autres pratiques qui se retrouvent plutôt au collège ou au lycée (fumer, utiliser son téléphone, avoir des relations sexuelles), malgré une surveillance qui perdure jusqu’en fin de collège. Les toilettes sont aussi un lieu de refuge, comme en témoignent les collégiennes interrogées, indiquant qu’elles peuvent être un lieu calme, de repos, et surtout loin des garçons. Même au travers des différents usages transgressifs des toilettes la dimension genrée se retrouve.

La construction de l’intimité est aussi permanente au fil de la scolarité, ce qui transparait dans la matérialité de cet espace par les petites séparations entre les cuvettes et les portes – qui apparaissent comme un grand enjeu des toilettes scolaires. Elles sont souvent mentionnées par les élèves, de tous âges, surtout lorsqu’elles sont défaillantes (cassées, ne se ferment pas) ou insatisfaisantes (trop petites, laissant la possibilité à d’autres de regarder par-dessous ou par-dessous). L’apprentissage de la propreté chez les maternelles va de pair avec des pratiques nouvelles comme par exemple lorsque les ATSEM les emmènent collectivement aux toilettes, sans qu’il n’y ait forcément de séparation entre les cuvettes, et qui mènent les enfants à choisir leur cuvette pour être loin des autres élèves ou adultes. Au lycée, l’intimité est abordée davantage avec les filles, avec la question des menstruations, qui exigerait selon les filles comme les garçons une non-mixité des toilettes. Mais c’est aussi pour d’autres usages que les élèves réclament cette non-mixité, comme par exemple l’usage des miroirs. Les auteurs décrivent la création d’un safe space à la fois par les usages, les représentations mais aussi les sociabilités qui se déroulent aux toilettes (« discussions entre filles » par exemple).

Les toilettes comme espace de l’institution scolaire : enjeux politiques et conflits

Les toilettes sont l’un des espaces de l’école qui a reçu le moins d’attention de la littérature scientifique, ainsi que des politiques publiques, par rapport à d’autres qui ont fait l’objet de nombreuses enquêtes et projets d’ampleur nationale au premier rang desquels la salle de classe (notamment du point de vue pédagogique), mais aussi les cours de récréation (enjeux par exemple de végétalisation) et les cantines scolaires (santé, bien-être). Si ce n’est pas au cœur de l’ouvrage, la place des toilettes dans les politiques publiques transparait au travers de leur matérialité à plusieurs niveaux.

L’architecture des lieux, propre presqu’à chaque établissement, renvoie aux époques de construction, ainsi qu’à des normes et standards parfois dépassés. À titre d’exemple, l’une des toilettes visitées comporte des fenêtres donnant sur la rue qui ont été peintes en blanc pour que l’on ne puisse pas voir les enfants. Le rapport entre les enfants, les jeunes et les adultes est aussi déroulé à plusieurs reprises, notamment sur les questions d’intimité. Certaines écoles disposent encore de mur-urinoirs, ne permettant aucune séparation entre les enfants.

Dans les différents chapitres, le bâti est convoqué pour expliquer les inconvénients des toilettes, les difficultés liées à leur entretien, ainsi que les possibles conflits qu’il entraine. D’abord, le faible nombre de sanitaires dans les établissements scolaires est mentionné à tous les niveaux, et devient aussi un facteur explicatif de leur détérioration, et de la difficulté de leur entretien. Ensuite, la responsabilité politique de l’entretien des toilettes scolaires est mentionnée, à la fois par les personnels d’établissement (notamment les agents d’entretien), ainsi que par les parents. Une principale déclare que « les toilettes c’est un marronnier pour le collège » (p.184), tandis qu’une CPE souligne que c’est « le point noir des établissements scolaires » (p.221). Les budgets alloués aux établissements dépendent des dotations des communes, des départements et des régions, et l’inégalité dans leur répartition s’expliquerait par la couleur politique, par exemple des communes, par rapport au département (chapitre 4). L’absence de consommables dans les toilettes (savon, papier) et de matériel élémentaire (brosse, lunette, sèche-main, porte-manteau) est un dysfonctionnement attribué à l’institution scolaire, tout comme aux pratiques des élèves (détériorations, abus). L’enquête qualitative permet d’affiner ces représentations en montrant comme les usagers ont conscience des insuffisances matérielles, mais aussi des comportements qui participent à cette détérioration.

En conclusion, en proposant une lecture des « petits coins » à l’école, les auteurs invitent à interroger ce que porte cet espace en termes de fonctions, de pratiques et de représentations, auprès des enfants, des jeunes et des adultes, notamment en leur donnant la parole au travers des méthodologies choisies. Ils s’inscrivent ainsi dans un renouvellement des études des espaces scolaires, par le biais de méthodologies davantage participatives (Labinal 2023 ; Monnard 2017). La conclusion invite à une « politique des toilettes », mettant en avant le manque d’attention qui leur est porté alors même qu’elles jouent un rôle essentiel dans la construction des identités des jeunes, dans leur ambivalence : les toilettes scolaires sont à la fois indésirables, sales, répulsives, et en même temps détournées pour être un espace de jeu, de refuge, d’intimité. L’ouvrage permet ainsi de saisir l’ensemble des enjeux associés à cet espace, pour un public averti comme pour des non spécialistes. Les nombreux exemples mobilisés rendent compte de situations de tous types, souvent oubliées, mais qui donnent à voir l’espace scolaire depuis un autre angle et ouvre de nombreuses pistes en matière de politiques publiques, de jeux d’acteurs à l’œuvre dans la fourniture des services publics, ainsi que sur le droit à une éducation de qualité… dans des bâtiments scolaires de qualité.

NORA NAFAA

 

Nora Nafaa est chargée de recherches au CNRS, à l’UMR TELEMMe, Aix-Marseille Université, géographie de l’éducation, géographie urbaine, Etats-Unis, France.

Nora.nafaa@univ-amu.fr

Bibliographie

Depoilly, S., 2015, « Filles, garçons… et les interstices de l’école », Diversité, n°179(1), 105-109.

Godeau, E., 2023, « School toilets use: the perspective of French school doctors », European Journal of Public Health, vol. 33, 160-193.

Labinal, G. (2023), Géographie et pédagogie : Penser et inventer les espaces d’apprentissage, ISTE Group, 256 p.

Lyon, C. H., Little, A., Dobson, E., Glover, O., Patterson, J., Telford, J. et Noret, N., 2024, « Toilet talk: using a students as researchers approach to problematize and co-construct school toilet policy and practice », Gender and Education, vol. 36, 801‑816.

Monnard, M., 2017, Lutte des places dans la société des pairs: une ethnographie scolaire dans trois cycles d’orientation genevois, Thèse de doctorat en géographie, Université de Genève, 438 p

 

Référence de l’ouvrage : Brody Aymeric, Chicharro Gladys, Colin Lucette et Garnier Pascale, Les « petits coins » à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires, Éres Editions, 2023.

 

Pour citer cet article : Nafaa N., 2025, « Les “petits coins” à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires », Urbanités, Lu, décembre 2025, en ligne.

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