#20 / Le jour et la nuit : à la croisée des consommations festives et des paris hippiques dans un bar à after du Xe arrondissement de Paris

Loïck Araujo

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L’histoire de Belleville est liée à la consommation festive, notamment d’alcool. À l’époque médiévale, on y trouvait des champs et des vignes. Par la suite, en commune indépendante épargnée par les taxes de la capitale, s’y développent de nombreux débits de boisson fréquentés par les ouvriers que les travaux de la Restauration ont délogé du centre parisien (Debofle, 1986). Belleville est divisée en deux arrondissements, les 19e et 20e, lorsqu’elle est annexée en 1860, probablement dans un urbanisme « revanchiste » (selon la terminologie de Lees, 1994, stratégie visant à casser les quartiers récalcitrants, contestataires, en les redessinant) suite à la Révolution de 1848. Les cafés et guinguettes de la zone, un des foyers majeurs de la Commune de 1871, s’imposent alors en lieux de lien social et politique où la consommation d’alcool est importante.

Aujourd’hui, la trajectoire socio-démographique du quartier invite à se pencher sur le nouveau visage de ses drinkscapes (espaces et lieux facilitant la consommation d’alcool, d’après la définition de Dsouza et al. 2022). Les deux grandes rénovations de la deuxième moitié du XXᵉ siècle ont en effet amené un bouleversement du profil sociologique des résidents (Simon, 1995). Aux immeubles neufs du « Nouveau Belleville » (années 1960-1970) a succédé le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de 1977 et sa « réhabilitation-réadaptation » du parc ancien, qui visait l’amélioration de l’habitat en préservant au maximum la morphologie historique de la ville. À partir des années 1980, les artistes et la « petite bourgeoisie intellectuelle » (Clerval et al., 2013) s’installent et réhabilitent d’eux-mêmes des logements acquis à des coûts encore avantageux. La population bellevilloise de nos jours est ainsi diverse, entre acteurs de la gentrification et populations plus modestes, souvent originaires de vagues migratoires successives venues d’Europe de l’Est, du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et d’Asie. La fraction la plus précaire se maintient dans le quartier par les logements sociaux et l’occupation de l’espace public, une présence dans la rue et les commerces de proximité dont les cafés et bars (Clerval, 2013) qui sont, pour certains, des lieux où différentes populations se croisent et donc, où s’expriment des pratiques de consommation diverses.

L’objet de cet article est d’étudier un débit de boisson ouvert la journée proposant des paris sportifs hippiques qui, après la fermeture administrative nocturne, rouvre aux aurores pour accueillir en after les noctambules, avant de reproposer une offre PMU sans coupure. Ce lieu me semble illustrer la manière avec laquelle les drinkscapes bellevillois continuent d’incarner l’évolution du quartier :  comment la gentrification y permet la cohabitation de pratiques de consommation a priori peu conciliables, et comment se met-elle en place ? L’étanchéité des pratiques les unes pour les autres est à ce titre interrogée et amène à observer la présence ou non de postures de prévention et de Réduction des Risques et des Dommages (RDRD) sur d’éventuelles consommations croisées potentiellement comorbides. L’analyse s’appuie d’abord sur une brève radiographie des lieux de PMU à Paris et à Belleville afin d’identifier l’inscription de cette pratique dans le quartier. Elle précise ensuite la notion des bars à after parisiens avant de se pencher sur l’étude de l’établissement choisi. Par des entretiens informels avec les clients, les professionnels du bar, et l’observation de l’endroit entre août 2024 et mai 2025, je mets en lumière l’organisation du lieu et le discours permettant cette croisée des consommations, visage, selon nous, psychoactif de la gentrification.

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Le PMU et son implantation dans le tissu urbain bellevillois

La loi du 2 juin 1891 impose la mutualisation des paris hippiques – toutes les mises sont regroupées puis partagés entre plusieurs gagnants sur plusieurs possibilités de paris (tiercé, quinté…) –, et les bookmakers (preneurs de paris) ne gèrent alors plus les mises en totale liberté. En 1930, la Société des Courses est autorisée à recevoir des paris en dehors des hippodromes et devient le Pari Mutuel Urbain. Soixante-dix ans plus tard, le PMU, en situation de monopole sur le marché, génère un chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros annuels (La Tribune, février 2024) et affiche 14 000 points de vente en France à l’été 2024 : bars-tabac, marchands de presse, brasseries… PMU dispose également de ses « espaces course » dédiés aux paris sans services annexes (presse, boissons, tabac, autres types de jeux). À Paris, on compterait 422 points de vente PMU en février 2026.

Les paris hippiques désignés sous le nom de « turf »1 se distinguent du tout-venant des Jeux de Hasard et d’Argent (JAH). Ils se structurent autour d’une expertise, alimentée par les médias d’analyse et de pronostics tels que Paris Turf en presse, Equidia en télévision. Comme l’écrit Mothé (1966) « Le turfiste n’est plus le jouet du hasard capricieux, c’est un technicien de la fortune » : le « bon tuyau » se « refile » et fait du jeu une pratique collective. La perspective du « pactole » attire les classes populaires espérant gagner plus raisonnablement qu’avec un jeu de pur hasard et reconstruire une estime de soi parfois mise à mal par les situations sociales ou personnelles. La recherche a mis en évidence que les populations issues de l’immigration, notamment précarisées, sont une clientèle de choix pour les paris hippiques (Mangel, 2006).

Sur la carte dynamique du site PMU.fr (20 février 2026), on constate que les points de vente couvrent l’entièreté du territoire parisien, quelques centaines de mètres au maximum séparant deux points dans les quartiers les moins dotés tels que Bercy ou Opéra. Autour du métro Belleville, quatre points de vente sont à moins de 250 mètres l’un de l’autre (voir fig. 1). La configuration mérite d’être soulignée car plutôt inhabituelle sans pour autant être unique : les métros Louis Blanc ou La Chapelle comptent chacun trois points de vente dans un périmètre similaire. La section Nord du Faubourg du Temple, entre les métros Belleville et Goncourt, est un haut lieu des bars à after.

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1. Points de vente PMU autour de la rue du Faubourg du Temple et du métro Belleville (capture d’écran du site pmu.fr, 15 novembre 2024)

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Belleville, de jour comme de nuit

Un constat similaire peut être dressé en ce qui concerne la répartition des bars. Dans un même périmètre de 250 mètres autour du métro Belleville, j’ai compté huit débits de boisson ce qui est notable bien que non spécifique. Les bars de l’endroit jouissent d’une notoriété dépassant les limites du quartier : ils apparaissent dans des médias dédiés à la vie festive (Time Out, 2024) et font l’objet de publications photographiques et littéraires (Conor et Steiner, 2010 ; Diaries et Fradet, 2022). À 140 mètres du métro Belleville en descendant la rue du Faubourg du Temple, se trouve la Java se présentant sur son site internet comme le « plus vieux club de France ». Ce quartier de fête est donc propice aux noctambules désireux de poursuivre les festivités à proximité pour un after.

Dans le vocabulaire de la nuit, ce dernier terme désigne autant une pratique – poursuivre la fête – que des lieux et/ou des événements dédiés. Le quartier accueille ce que l’on qualifie des « bars à after », souvent associés aux substances psychoactives y compris dans le discours de ceux qui les organisent (La Libre, mars 2004). Certains produits tels que ceux agissant sur la sérotonine et/ou la dopamine (cocaïne, MDMA), permettent de repousser la fatigue, du moins sa perception. Utilisés au cours de la nuit, elles peuvent amener à se sentir toujours « en forme » au petit matin, d’où la recherche d’un after. Ce phénomène spécifique semble néanmoins se situer dans un angle mort de la recherche. Il faut dire que l’étude de ces pratiques est soumise à diverses difficultés méthodologiques : accès au terrain complexe, souvent sur invitation, caractère dissimulé des pratiques (Vice, janvier 2020) et éventuellement conséquences de l’exposition aux produits. Certains afters sont des événements dans des clubs ou discothèques, avec des billetteries. Ils se distinguent des free parties illégales pouvant se dérouler sur plusieurs jours sans interruption ainsi que des afters privés, informels, spontanés ou non, aux domiciles des participants. Les bars à after se situent donc à cheval sur plusieurs de ces caractéristiques. Ce sont des débits de boisson obéissant aux horaires d’ouverture et de fermeture préfectoraux mais ayant la particularité d’ouvrir sur toute (ou presque toute) l’amplitude autorisée par la loi de 5h du matin à 2h du matin le lendemain. Bien que certains médias aient pu tenter des guides de l’after à Paris (Le Bonbon, 2021), les identifier n’est pas évident. Ces établissements n’ont pas forcément de médias de communication nourris (internet, réseaux sociaux). Lorsque l’espace le permet (ex : un sous-sol), un collectif peut venir organiser une matinée d’after avec DJ, de manière ponctuelle ou hebdomadaire, notamment sur la saison estivale. Prenons l’exemple du A., le bar qui nous occupe, : datée du 20 septembre 2024, une communication sur Facebook avait été publiée (depuis, le réseau est laissé à l’abandon voir fig.3). Sur la devanture du bar un affichage met l’after (voir fig. 2), aux côtés du tarif des consommations et des informations de contact.

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2. Devanture du A. visible sur la terrasse, depuis la rue (Loïck Araujo, 5 septembre 2024)

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3. Capture d’écran du post sur la page Facebook du A. (tronqué par Loïck Araujo, 27 février 2026)

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Qu’il y ait la présence d’un DJ ou pas, on peut donc trouver des fêtards au petit matin, week-ends ou jours fériés, avec ou sans DJ, communication, événement : la communication y invite, et plus spécifiquement l’organisation du lieu. Je propose d’analyser ces modalités via l’établissement A., qui est parmi les trois bars à after identifiés sur la rue du Faubourg du Temple. C’est aussi le seul qui soit également un point de vente PMU. Pour en saisir le fonctionnement, je me suis rendu au A. à cinq reprises à des horaires différents, afin de couvrir l’ensemble de la plage d’ouverture, entre août et décembre 2024, puis en mai 2025. J’ai consigné mes observations à l’écrit dans un carnet de terrain et ce qui est ressorti, lors des séquences de présence, des cinq conversations les plus mobilisables : un client d’after, un joueur de PMU, trois des barmen en service. Lors de ces échanges informels de quelques minutes dans les locaux du bar, je me suis présenté comme un client lambda. Les relevés des entretiens ont donc été notés a posteriori.

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D’un public à l’autre

Le A. bénéficie d’un emplacement privilégié à l’intersection de deux artères et à proximité immédiate d’une bouche de métro. Peu spacieux (environ cinq mètres de longueur pour trois de large), il est éclairé de fins néons discrets sur le plafond, roses et blancs la journée, auxquels viennent s’ajouter un éclairage jaune le soir.

Durant la journée (observations du 13 octobre 2024 et du 8 mai 2025), le PMU occupe l’espace physique et sensoriel. Les discussions résonnent et le Point Course – la chaîne Equidia – est diffusé sur l’écran de télévision en fond de salle, juste au-dessus des bornes de paris et du comptoir isolé, occupé par un professionnel qui prend les paris manuellement pour les clients qui n’utilisent pas les bornes. Les turfistes se groupent donc dans cette partie de la salle bien que peu de tables soient disponibles. L’espace est ainsi moins scindé que pour d’autres établissements observés par Nicolas Brun dans une enquête à Aubervilliers (Brun, 2023). En effet, contrairement à l’établissement que ce chercheur a observé, le A. est homogène dans sa décoration – le coin des parieurs n’est pas particulièrement marqué par « l’identité visuelle souhaitée par le PMU » (Brun, ibid) – et des espaces assis sont répartis dans tout le bar. Les clients non-joueurs s’installent toutefois plutôt à l’entrée du bar ou en terrasse. Cette homogénéité de la décoration du A. pourrait être rattachée aux spécificités locales de l’avancée du front de gentrification, se retraduisant dans une décoration plus « passe-partout », ou du moins, adaptée à une clientèle plus hétérogène qu’à Aubervilliers.

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4. Schéma du A. (Loïck Araujo, 27 avril 2025)

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Les joueurs de PMU semblent avoir entre quarante et soixante-dix ans. Je n’ai vu que des hommes, ce qui correspond aux statistiques nationales sur la pratique selon l’Observatoire Français des Drogues et des Tendances Addictives (2024) : 6,3% des 18-75 ans déclarant ayant joué à un JAH en 2023 ont misé sur du pari hippique, pour 2% des femmes. Les discussions permettent de saisir les différentes provenances de cette clientèle, évoquant l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, l’Asie et l’Europe. L’interconnaissance des turfistes (démonstrations physiques de complicité, plaisanteries) est un signe de leur fréquence de fréquentation du bar – même si je ne m’y suis pas rendu à une fréquence suffisamment resserrée pour être en mesure de reconnaître une même personne à plusieurs reprises. L’atmosphère peut être affable, complice, amusée, ou agitée en cas de pertes, mais brièvement : elle est auto-régulée, l’amertume faisant place à un départ, un silence, une cigarette au dehors ou, surtout, à une nouvelle mise. Chacun semble connaître l’autre, lors d’un rendez-vous qui pour certains paraît être quotidien. C’est le professionnel en service au bar qui semble décider de l’arrêt des paris en fin d’après-midi, en faisant tinter une cloche avant d’éteindre le téléviseur puis les bornes de pari (observations des 5 et 12 septembre 2024). Les turfistes s’y plient de bonne grâce. L’observation ne m’a pas permis de situer un horaire fixe : les parieurs sont parfois invités à sortir aux alentours de dix-huit heures, parfois plus tôt. Les dernières courses se situant autour de vingt-deux heures, on déduit que c’est un choix de l’établissement que d’arrêter l’activité PMU plus tôt.

À partir de la clôture des bornes PMU de la musique peut être diffusée dans le bar. L’établissement est alors fréquenté par une clientèle plus mixte en termes de genre – la part de femmes s’équilibre – et d’âge, en groupe ou non. J’y ai entendu des discussions autour d’activités dans le domaine de la culture (musiciens), des étudiants à propos de leurs cursus ou de leurs relations sentimentales. L’endroit est ainsi un bar dirait-on classique de divertissement et de sociabilités festives jusqu’à la fermeture administrative à deux heures du matin (observations du 12 septembre 2024). Le sous-sol ne sert que ponctuellement à des concerts ou des DJ sets, inaccessible le reste du temps. Je me suis présenté aux aurores les samedis 10 août et 16 novembre 2024, sans DJ ni événement organisé. En août le bar était encore désert à six heures du matin peu après sa réouverture, ce qui était peut-être dû au « vide » estival. En novembre l’endroit était à la même heure déjà fréquenté par une vingtaine de personnes. La musique, festive, était diffusée. Les états plus ou moins altérés, euphoriques des clients sont manifestes. En after ces derniers sont plus jeunes que les joueurs de PMU, entre la vingtaine et la quarantaine. Il est toutefois difficile d’établir un profil type. J’y ai croisé un poissonnier tunisien quarantenaire seul comme un jeune couple de Français, en école de commerce, tout juste majeurs. Les femmes restent sous-représentées quoique présentes. Certains des clients sont du quartier, d’autres venues car ils savent que le A. est ouvert comme lieu d’after. La fin de l’after et la transition avec le retour des parieurs semble se faire de manière fluide. Au fil de la matinée, les fêtards quittent simplement l’endroit. La musique est coupée au bon vouloir du professionnel au bar allumant les bornes, la télévision, Equidia, ce qui semble sonner la fin de l’after. Les turfistes arrivent en fin de matinée, à partir de 11h. Je n’ai pas eu l’occasion d’assister à un after dont les clients étaient assez nombreux jusqu’aux heures d’ouverture des bornes de pari.

Le passage d’une fonction dominante à l’autre s’incarne dans la modification de l’« atmosphère » (Shaw, 2014) du bar. Les professionnels invitent par la musique, l’éclairage, l’allumage des bornes et de la télévision à un changement des usages et de la clientèle. C’est ce qui permet à un seul drinkscape voire ce drugscape, d’abriter une autre consommation avec un tout autre public. Mon regard de professionnel de l’addictologie ayant travaillé dans la Réduction des Risques et des Dommages (RdRD) a été saisi par ce point.

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Vers des pratiques psychoactives communes ?

Face à ces évolutions des publics qui se croisent, mais ne partagent ni les mêmes usages, ni les mêmes caractéristiques, l’œil de l’éducateur spécialiste en addictologie que je suis s’interroge sur l’évolution des risques liée à la cohabitation des pratiques : sur un plan épidémiologique, on sait qu’une comorbidité est possible : les joueurs font face à d’autres problématiques de consommations de substance dans une proportion non-négligeable (Lorains et al., 2011). D’un étonnement né de réflexes professionnels, je me suis concentré sur les pratiques de consommation au sein de A. Deux éléments en sont à retenir : d’une part, que la diversification des usages du lieu n’est pas synonyme de polyconsommation systématique et donc, d’augmentation des risques – observations allant à l’encontre d’une vision hygiéniste stéréotypée. D’autre part, elles donnent à voir une dimension pratique, intime, des dynamiques de la gentrification du quartier, ici saisie par les frontières symboliques se dessinant à travers la consommation de psychoactifs.

On pourrait s’attendre à ce que l’alcool soit un produit commun entre parieurs et clients d’after, mais au A., les consommations partagées sont peu nombreuses. Une consommation d’alcool est très nettement observable au A. en after (l’intégralité de ses participants, à quelques exceptions près) et celle de produits psychotropes illicites bien présente aussi, juste plus discrète, concentrée dans les toilettes au sous-sol à l’abri des regards. On peut supposer que la consommation d’alcool constitue ici une donnée sine qua non de l’after. C’est certainement pourquoi le A. rend, contrairement à d’autres établissements, possible sa consommation sur toute sa plage d’horaire d’ouverture, servant de l’alcool de cinq heures du matin à deux heures du matin.  En parallèle, j’ai très peu vu de consommation d’alcool chez les turfistes du A. qui semblent privilégier le café, voire rien du tout. Le A. n’impose pas la consommation de boissons aux joueurs de PMU. Ainsi une bonne partie ne boivent rien ou très peu même s’ils restent plusieurs heures. Il est probable que ce soit pour des raisons de budget ou de volonté de garder les idées claires sur le pari. Je n’ai pas observé non plus de clients d’after s’enquérir de l’heure d’ouverture des bornes, s’intéresser aux paris pendant leur fête, ou revenir jouer après dans la journée. J’ai observé une fois l’arrivée intempestive de deux fêtards tardifs un matin à 11h40 (8 mai 2025), éméchés, qui ont sagement commandé un verre au comptoir et se sont réfugiés en terrasse, laissant l’atmosphère PMU à elle-même.

Plus qu’une cohabitation des consommations, il semble que l’on doive parler d’une coalescence assez étanche. Comment les consommations respectives de ces groupes et les polyconsommations sont perçues par les usagers du lieu ? Elles reflètent également cette coalescence temporaire et relativement étanche. Je n’ai pas identifié de profil de parieurs PMU susceptibles d’échanger sur le croisement avec les clients d’after. Un seul de ces joueurs a abordé le sujet de lui-même (observation du 8 mai 2025). Ce turfiste paraissait plus jeune que les autres parieurs (30-35 ans). Parlant du professionnel du bar chargé de prendre les paris manuellement, il a lancé « Tu m’étonnes qu’il soit fatigué, quand tu organises des afters depuis dix ans … ». C’est la seule fois que ce « monde » a émergé dans le discours d’un des turfistes que j’ai croisés.

G. 31 ans, est présent en after la matinée du 15 novembre 2024. Il retrouve le A. après des années sans y être allé. Consommateur occasionnel de psychotropes en contexte festif, travaillant dans la relation client, il ne s’étonne pas de la présence des bornes de pari – « Ça n’a pas toujours été comme ça ? » s’est-il étonné. De fait, un troisième barman me confirmera que les bornes sont présentes depuis « au moins vingt ans » (discussion du 8 mai 2025). G. souligne que le « bar PMU » a pour lui une représentation bien éloignée de la fête et qu’il ne se voit pas faire un after dans un lieu avec Equidia en fond et des joueurs. Il n’est pas joueur de JAH.

31 ans, est présent en after la matinée du 15 novembre 2024. Il retrouve le A. après des années sans y être allé. Consommateur occasionnel de psychotropes en contexte festif, travaillant dans la relation client, il ne s’étonne pas de la présence des bornes de pari – « Ça n’a pas toujours été comme ça ? » s’est-il étonné. De fait, un troisième barman me confirmera que les bornes sont présentes depuis « au moins vingt ans » (discussion du 8 mai 2025). G. souligne que le « bar PMU » a pour lui une représentation bien éloignée de la fête et qu’il ne se voit pas faire un after dans un lieu avec Equidia en fond et des joueurs. Il n’est pas joueur de JAH.

Anne Clerval (2013) a démontré que la gentrification s’est développée sur le mythe de la mixité sociale, facteur d’attractivité des quartiers aux yeux des gentrifieurs bien que leurs modes d’habitation n’induisent finalement pas de mélange social. J’ai entendu à ce titre discuter un jeune homme d’une vingtaine d’années (observations du 12 septembre 2024, en soirée), venu de Bretagne, évoluant dans le milieu musical, confier à ses camarades de tablée qu’il trouvait le A. « authentique ». Je n’ai pu lui demander précisément ce qu’il voulait dire par là, mais le terme d’authenticité est mis en lumière par Clerval en ce qu’il est symptomatique d’un glissement sémantique mixité = authenticité caractéristique du prisme des gentrifieurs qui « occulte les antagonismes de classe » (2013) tout en les maintenant étanches.

Du point de vue de la prévention, la Haute Autorisé de Santé (2022) recommande, en matière de prévention et de RdRD, d’« établir des règles claires », visant à « proposer un cadre d’accompagnement protecteur ». Cette recommandation s’adresse aux ESMSS (Établissements ou Service Sociaux ou Médico-sociaux) et un débit de boisson comme le A. n’a aucune obligation légale d’avoir un affichage sur la prévention. Mais ces principes se retrouvent souvent dans d’autres lieux de consommation s’engageant sur la question. Je n’ai relevé aucun affichage de prévention sur la consommation de produits, d’alcool, ou sur les jeux, alors que la publicité en faveur des psychotropes est explicite, puisqu’elle est au fondement des bénéfices commerciaux (large logo du Pari Mutuel Urbain sur la toile qui recouvre la terrasse du bar et que l’after est indiqué sur le menu). Ces supports sont pourtant accessibles gratuitement et très fréquents dans les commerces. Du côté des professionnels du lieu, on peut imaginer qu’il y ait une gêne sur la visibilité des risques liées aux consommations et/ou une conscience que les risques ne sont pas partagés entre usagers.

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Conclusion : un visage psychoactif de la gentrification

Via l’auto-régulation de la clientèle mais aussi l’organisation de l’espace-temps par les professionnels du bar, lisible à travers l’encadrement des pratiques de consommation et l’appréhension des risques, le A. paraît incarner le versant psychoactif des dynamiques de la gentrification à Belleville. On peut penser que la portée symbolique de cette « mixité sociale », mise en avant d’ailleurs par les articles de presse (Trax, Le Monde) qui lui ont été dédiés, permet au A. d’en tirer un profit mercantile en un même lieu de consommations habituellement séparées. Cette supposition prend d’autant plus corps qu’elle va dans le sens de ce qui semble être une tendance actuelle. Tandis que PMU lance ses PMU premium destinés aux centres-villes et ayant pour but que l’on vienne « au PMU pour autre chose que pour parier » (Sylvain Dominé, directeur des réseaux commerciaux du PMU, dans Le Figaro, février 2025) le récent collectif Bouledogue propose des événements techno avec ce slogan évocateur « Vendredi teuf au PMU – DJ Set et piliers de bar ». L’article que lui a consacré Le Monde (janvier 2025) relève les propos de fêtards : le bar PMU est gage d’« authentique » (à nouveau), de « folklore ». Pour l’organisateur, il faut « garder l’âme » de ces lieux tout en les « rendant plus sexy » avant d’ajouter que « les gens en ont ras-le-bol de payer 20 balles pour un club, ils ont besoin de renouveau, d’un lieu hétéroclite ». Présentées sous un jour favorable par leurs créateurs et par ces journalistes, ces deux initiatives ignorent toujours les antagonismes de classe éventuels tout comme les risques associés, en laissant certaines éléments – est-il possible de jouer pendant la « teuf » techno ? –  dans l’angle mort. Une distance sociale (Chamboredon & Lemaire, 1970) malgré la proximité spatiale est ainsi maintenue tout en se donnant les apparats d’une mixité régénératrice et fédératrice. Ces éléments invitent à poursuivre les recherches sur la dimension psychoactive de la gentrification – la parole du gérant du A. par exemple, n’a pas pu être sollicitée sur ce point – afin de mieux comprendre comment celle-ci s’incarne à la fois dans les consommations et leurs encadrements.

LOÏCK ARAUJO

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Éducateur spécialisé en Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie.

araujoloick@gmail.com

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Couverture : La rue du Faubourg du Temple au sortir du métro Belleville (Loïck Araujo, 6 décembre 2024).

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Bibliographie

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Timeout.fr, 2024, « Une rue de Paris élue parmi les 30 artères les plus cool du monde », Time Out, 14 mars 2024, en ligne.

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Pour citer cet article : Araujo Loïck, 2026, « Le jour et la nuit : à la croisée des consommations festives et des paris hippiques dans un bar à after du Xe arrondissement de Paris », Urbanités, #20 / Dazed and confused : urbanités psychotropes, septembre 2026, en ligne.

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  1. Un terme anglais servant à qualifier le gazon, en référence à la piste gazonnée parcourue par les chevaux. [↩]

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