#20 / Médoc and the city (Lyrica’s lyrics)

Nina Tissot

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En piste : suivre les sentiers de la prégabaline

Chercheuse en sociologie pour le dispositif TREND1 de l’OFDT (Observatoire français des drogues et des tendances addictives), également travailleuse sociale dans un CAARUD (centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues), notre quotidien professionnel consiste spécifiquement à observer le déploiement des usages de drogues dans la ville et à y rencontrer les usager.es. Nous avons alors volontiers pris au mot l’appel à publication invitant à « suivre les traces urbaines des addictions contemporaines », en pointant la focale sur celles de la prégabaline, molécule psychoactive qui compose le médicament commercialisé en France sous l’appellation Lyrica©, et vendue au marché de rue depuis plus d’une décennie. Depuis lors, nous consignons les indices de sa circulation clandestine, notamment au travers des boites et blisters au rebus dans l’espace public, témoins manifestes de l’usage détourné. Ils seront le point de départ de ce récit.

Novembre 2023, une boîte de Brieka© git sur une place en centre-ville de Lyon. Nous avions vu pour la première fois une plaquette semblable dans un couloir de prison la semaine précédente. De la prégabaline certes, comme on en retrouve régulièrement trace dans ce quartier, mais ici en provenance de l’étranger, jamais encore observée sur la Métropole. Nous nous questionnons avec certains de nos homologues coordinateur.ices TREND d’autres régions, qui constatent depuis peu la présence des mêmes emballages. Et cet alphabet : πρεγκαμπαλίνη, du cyrillique peut-être ? Non, du grec, intriguant. Comment, pourquoi, cette boîte est-elle arrivée là, de quoi témoigne-t-elle ?

Prenant appui sur nos matériaux d’enquête collectés entre 2019 et 2025 (observations ethnographiques menées dans les espaces de consommation et de vente ; entretiens auprès d’usager.es et de professionnel.les du secteur médico-social et de l’application de la loi), il faut donc remonter la piste, et ainsi tirer chacun des fils que la molécule tisse dans la ville. Inspiré par la biographie des objets (Appadurai, 1988), notre récit sera nécessairement pluridisciplinaire, quoique volontairement assez peu académique. La quête du pisteur tient avant tout dans l’expérience sensible du milieu ; nous avons souhaité en restituer les rythmes et les tensions, tant dans le choix narratif que dans le recours assumé à une écriture ponctuellement plus personnelle.

Il s’agira de repartir de la création de la prégabaline aux différentes étapes de son contrôle et de son débordement : du Lyrica© récupéré dans les pharmacies françaises via des ordonnances falsifiées, au trafic international qui fait clignoter sur la carte l’Algérie, l’Inde ou encore les Pays-Bas. Des milliers de gélules circulent aujourd’hui dans les rues et les prisons des grandes ou plus petites villes françaises,  il faut alors rappeler quels sont les corps que la molécule vient ainsi soulager, mais aussi terrasser : de jeunes exilés algériens, qui pour beaucoup l’ont connue au bled, mais pas seulement. Observer aussi quels corps s’agitent à son entour sur ce territoire bien particulier du centre-ville lyonnais, structurant autant que structuré par leurs dynamiques relationnelles : consommateurs et dealers (souvent les mêmes) qui la revendent en murmurant sarukh ((« Fusée » en arabe ; l’analogie repose sur la couleur de la gélule (blanche et rouge) mais aussi sur la puissance de l’effet. La prégabaline peut également être appelée « Taxi » si la gélule est jaune et blanche (en référence à la couleur jaune des taxis algériens), « Pfizer » (du nom laboratoire qui fabrique le Lyrica©), ou encore « PGN » ou « PGB » (sigles inscrits sur les gélules).)), riverains aux premières loges, policiers qui les traquent, travailleurs sociaux recrutés pour les approcher… Et saisir enfin les divers méandres dans lesquels tous sont pris.

Entendre ainsi celles et ceux qui cheminent avec, contre, ou tout contre le Lyrica©, et déployer « une perspective sur des perspectives » (Ingold, 2011) propre au travail d’enquête. Si nous concevons ce dernier comme une « succession de mises au point » (Lapoujade, 2017) sur les mouvements de ces corps, il s’agira d’y percevoir les vibrations que la molécule leur instille. Comme le suggère Maggie Nelson, au-delà de la tentation de la littérature de faire des drogues une « matière vivante », en faire à défaut une « matière vibrante » (Bennett, citée par Nelson, 2022), avec ses rythmes, mélodies, et paroles : Lyrica’s Lyrics.

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Des molécules et des hommes, circulations clandestines

Globalisation moléculaire

La prégabaline est une molécule synthétisée dans les années 1980 et commercialisée depuis 2004 en France. Elle est indiquée dans la gestion de l’épilepsie, des troubles anxieux généralisés, et des douleurs neuropathiques. Consommée à des doses plus importantes que celles définies par son AMM (autorisation de mise sur le marché), elle peut produire des effets d’euphorie, de désinhibition, de sédation ; en somme une défonce en règle recherchée par celles et ceux qui se fournissent pour cela généralement au marché de rue.

Les services de pharmacovigilance révèlent ainsi que, depuis les premiers cas observés au début des années 2010, le Lyrica© est à la fin de la décennie la première substance pharmaceutique objet de détournement d’ordonnances en France. Dans les premiers temps du trafic, les gélules furent en effet principalement sorties des officines via des ordonnances volées ou falsifiées, avec quelques rares cas de complicité de pharmaciens ou récupérées auprès de médecins peu regardants. Face à un tel « fuitage pharmaceutique » (Lovell, 2009) et, pour qui s’abreuve de ses eaux, à la menace d’une « toxicomanie iatrogène » (Langlois, 2022), l’Etat contre-attaque et sécurise les ordonnances de prégabaline en 2021, limitant les possibilités de falsification. Mais le trafic se réorganise, telle une hydre à qui l’on a coupé la tête et qui repart de plus belle, prenant une dimension internationale. Les gélules sont désormais acheminées de l’étranger, et douaniers comme gendarmes nous confirment la piste : Belgique, Pays-Bas, Espagne peut-être aussi, ou encore d’autres pays comme en témoigne notre boîte de Brieka© en provenance de Grèce. Un an plus tard, au printemps 2025, c’est une plaquette de Gerica© que nous ramassons dans un autre quartier de la Métropole ; Pregabalin kapsül, origine : Turquie. La marque de l’entreprise indienne Dr. Reddy’s© fera son apparition dans les rues à l’automne, suivie de peu par des plaquettes de prégabaline italienne.

Si les réseaux de trafic sortent les médicaments clandestinement des laboratoires européens, ce sont aussi des gélules de contrefaçon produites en Inde ou ailleurs en Asie qui arrivent dans l’Hexagone : via le port de Marseille bien souvent, après un détour par la Libye et le Maghreb. A moins que les gélules n’y soient aussi fabriquées ? Les gendarmes des services spécialisés ne sont pas formels sur ce point, enquête en cours…

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Trajectoires illégitimes

Beaucoup des consommateurs de prégabaline, jeunes ou non, sont originaires d’Algérie, où elle est une drogue populaire2, délivrée jusqu’en 2019 sans ordonnance, et encore largement disponible au marché de rue. En Europe et en France, le phénomène migratoire des MNA (Mineurs non accompagnés), dont les jeunes maghrébins qui se dénomment parfois encore harraga ((« Ceux qui brûlent la frontière, la loi, leurs papiers » (Arab et Sempere Souvannavong, 2009 ; Souiah, 2012).)), s’est intensifié depuis le milieu des années 2010 (Peyroux et Le Clève, 2018), en même temps que le développement du trafic de Lyrica©. Dans certaines grandes agglomérations (Paris, Lyon, Bruxelles…) les deux mouvements s’entremêlent et vont désormais de concert. Ces jeunes, dont beaucoup ne seront pas reconnus mineurs, peuvent en effet être recrutés par les réseaux de trafic, qui les accueillent à l’arrivée et sont alors souvent pour eux la principale — voire la seule — source de survie : ils leur fournissent logements, nourriture, drogues, parfois même un peu d’argent. Ce seront autant de dettes qu’il faudra rembourser, par des activités diverses dont la revente de drogues et médicaments, et spécialement de prégabaline.

La molécule emprunte ainsi des itinéraires semblables aux personnes exilées cherchant à atteindre les mêmes grandes villes de France, au sein desquelles les premières comme les secondes continueront souvent de naviguer un ciel clandestin : absence de titres de séjours ou de prescriptions médicales, mariages et ordonnances pareillement suspectés d’être de complaisance… La loi scinde la légitimité des existences, des raisons de migrer, de solliciter l’asile, d’obtenir et de consommer telle substance… Sans droits, les usages deviennent « pirates » (Yajjou, 2024), et alors sur les usagers le stigmate s’abat. D’autant qu’ici ils sont en majorité maghrébins, hier main-d’œuvre légale quand l’État la considérait nécessaire, devenus pour beaucoup indésirables dès lors qu’ils ont débordé des cadres tracés pour leurs vies. C’est aussi l’histoire des drogues, des substances naguère auréolées d’un usage médical ou scientifique – cannabis, héroïne, cocaïne et tant de molécules de synthèse – avant de sombrer dans la clandestinité quand elles ont quitté la scène qui leur était réservée. Quand sans surprise, la créature échappe au créateur. La circulation de la prégabaline est ainsi non seulement matérielle, mais également symbolique : elle traverse la frontière normative et change alors de régime de valeurs (Appadurai, 1988), jusqu’à devenir cette « drogue du pauvre » qui se monnaye quelques euros la gélule.

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Acclimatation citadine

Pharmakon, poison et remède

1. Pilule (N. Yajjou, 2024, avec l’aimable autorisation de l’auteur)

La prégabaline remplit pour ces jeunes les fonctions attendues des drogues, avant tout solution pour faire avec la vie : antalgie, anxiolyse, ébriété (« alcool en gélule » disent-ils parfois), pas grand-chose de nouveau sous le soleil d’Algérie ou de nos latitudes. Et on saisit l’intérêt de s’équiper pour faire face à la vie quand on en connait leurs conditions. Au pays déjà, la précarité, l’errance urbaine, la violence familiale, et le Lyrica© qui passe de mains en mains. Durant le parcours migratoire ensuite, toujours la violence (des passeurs, d’autres jeunes, de la police), ses traumas, et alors le Lyrica© se fait bouée de sauvetage psychique, circulant jusque dans les camps de réfugiés. A l’arrivée en France enfin, où la vie n’est pas toujours beaucoup plus douce : épuisement, angoisses face à l’avenir, lots de souffrances psychiques « réactionnelles aux conditions d’accueil et à la précarité »3. La ville occidentale se révèle plus hostile que prévue, le bruit de la rue quand on dort dehors ou dans une voiture, les squats et appartements miteux tenus par des réseaux où l’on se repose par roulement avec d’autres jeunes (certains le jour, d’autres la nuit), les passages au CRA (centre de rétention administrative) avec ses insectes qui grouillent et grattent, les risques de contrôles de police, les transports fraudés, l’hypervigilance permanente (Peyroux et Fairouz, 2021), les tensions et les bagarres alimentées par le trafic dans lequel on s’englue parfois… Drogues, prothèses pour la ville, béquilles pour la vie. Constater que, quand tout écorche, elles viennent comme polir, molletonner, par sédation psychique et physique, cette rugosité ambiante : adoucir le climat. On est d’ailleurs sous produit comme on vit sous un climat, on s’acclimate par/à la drogue ; ingérence chimique, elle souffle le chaud et le froid, y compris quand elle vient à manquer. Quel climat plus supplicieux en effet que le sevrage brutal du Lyrica© (à l’occasion d’une garde-à-vue, d’une incarcération, parfois du Ramadan) : invalidantes angoisses et douleurs physiques, insomnies, nausées, diarrhées, idées noires… Et pourtant, les jeunes jonglent avec ces états, quitte à ce que « ce qui a servi d’ailes tienne désormais lieu de boulet » (Anonyme, 1997) si caractéristique du processus addictif. Voilà, face à l’incertitude permanente du présent et de l’avenir, quand rien ne tient, les drogues a minima tiennent compagnie. Et certains jeunes insistent aussi pour faire valoir le Lyrica© comme « leur médicament », fonction auto-thérapeutique récurrente s’agissant des consommations des personnes en grande précarité (Gérome, 2024), et qui brouille un peu plus la frontière normative.

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Chimie juvénile et chemins de traverse contemporains

La cocaïne, le cannabis, l’ecstasy, parfois le protoxyde d’azote, sont aussi consommés par ces âmes juvéniles, en quête d’évasion et d’euphorie tout autant que d’autres. Reflet d’une époque, qui manifestement bouge vite : qui aurait prédit il y a 15 ou 20 ans que ces molécules cohabiteraient dans un même corps, quand le Lyrica© était alors consommé presque uniquement par des migrants d’Europe de l’Est et quelques anciens migrants maghrébins, et que le protoxyde d’azote ne faisait convulser de rire, ou convulser tout court, que les cerveaux de jeunes teuffeurs ou autres étudiants en médecine.

Ce que ces jeunes font ici, en ces lieux et en ces temps, d’autres, plus semblables qu’ils n’y paraissent, le font ailleurs, et le répèteront encore et encore demain, avec d’autres molécules peut-être (avant le Lyrica©, c’était le Rohypnol©, et toute cette colle inhalée). Ce qui caractérise l’époque est plus certainement la diversité des molécules consommées que leurs fonctions. Seuls changeront le décor, le climat des villes, la couleur de la peau et peut-être celles des poudres consommées, les références culturelles sur les comprimés d’ecstasy, mais probablement pas l’intensité des usages systémiques d’une « société addictogène » (Couteron, 2012) voire d’un « capitalisme addictif » (Pharo, 2019)4.

Socialisation, stratégie d’adaptation, voire performance : les jeunes consomment aussi pour pouvoir passer à l’acte (d’où le surnom de « dame/mère courage » du Lyrica©, également celui du Rivotril© encore fréquemment consommé), pour des petits actes de délinquance (vol à l’arraché par exemple). Stratégie parfois peu efficace, les policiers restent perplexes face à ces jeunes qui se font souvent interpeller du fait d’être trop défoncés. Ils consomment aussi pour tenir l’activité de revente, dans des conditions assez misérables : les éducateurs de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) parlent de « dealers kleenex » comme à usage presque unique, vite remplacés par d’autres qui sont tout autant de main d’œuvre peu chère, et peu revendicatrice. « Chair à canon » du trafic de drogue titre la presse, et c’est tout un mécanisme d’emprise favorisé par la vulnérabilité psychique elle-même induite par la consommation de Lyrica© qu’il faut entendre. Mais entendre aussi l’implication dans le deal comme autant d’espaces de sociabilité, et en dernier ressort souvent la seule opportunité de ressources à leur portée. « Dealer pour survire », rengaine des banlieues depuis 30 ans, de ce point de vue non plus, rien n’a changé.

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La place du Pont au tempo du Lyrica©

Centre nodal, flux et reflux

Notre boîte de Brieka© traîne sur une place d’un quartier non moins populaire du centre-ville de Lyon, dite « place du Pont », dont il faut souligner la sociologie notable. Y cohabitent plusieurs générations de migrants maghrébins pour qui la place est historiquement un lieu de rencontre (dénommée auparavant « le petit Barbès » ou encore « la médina de Lyon » (Begag, 1997)), y compris pour ces jeunes exilés algériens qui s’en donnent l’adresse au pays, avec l’espoir d’y trouver des contacts et des ressources pour la suite de leur installation. La journée, y coexistent selon les périodes des Rroms et leur petit marché sauvage, des brigades de CRS et leurs ordres XXL, des jeunes filles placées en foyers qui s’encanaillent avec les jeunes vendeurs de Lyrica©, des usagers géorgiens en recherche du produit, des commerces variés, et toute une gentrification à l’œuvre depuis plusieurs décennies qui rend le tout pour le moins contrasté.

Dans ce « lieu-relais », qui prend comme tous « les carrefours d’informations et de transactions [. ..]  l’allure de places commerçantes et d’affaires » (Battegay, 2003), le trafic de drogue — affaire s’il en est —, prospère depuis longtemps. Mais le Lyrica© a chassé celui du cannabis qui était implanté depuis plusieurs décennies, ou plutôt l’a-t-il repoussé à quelques centaines de mètres, renouvelant en partie les termes des controverses spatiales (Lussault, 2001). L’ambiance s’est alors tendue, et nombreux sont ceux qui accusent les jeunes migrants maghrébins (policiers comme riverains, journalistes comme membres d’autres réseaux de trafic). A écouter les uns et les autres, se regretterait presque ce « bon vieux temps » du trafic de cannabis qui paraissait pourtant indélogeable. Parce que, disent-ils, ces jeunes ne « s’encombrent pas des règles tacites du territoire » [policier], parce qu’ils ne sont « même plus tenus par la religion » [riverain], parce qu’ils « n’ont plus rien à perdre » [éducateur de prévention spécialisée]. Trop défoncés, ils volent, se bagarrent, agressent parfois des passants, des commerçants. Des riverains, même maghrébins, veulent les renvoyer « chez eux » ; le Lyrica© rend certains courageux, d’autres racistes. Ce qui pourrait paraître un comble, compte tenu des logiques diasporiques à l’œuvre, ne fait que poursuivre l’histoire singulière de la place du Pont, dont ces jeunes exilés ne sont qu’un nouvel âge.

L’agitation politique et médiatique (de nombreux articles de presse lui sont régulièrement consacrés) n’est effectivement pas récente : « ce lieu a longtemps cristallisé les haines, les psychoses et les fantasmes […]. Considéré comme un foyer d’infection, de délinquance, […] abandonné au pourrissement… il a fini par entrer dans les programmes des élus et des aménageurs […]. La reconquête a consisté à rendre la place du Pont à la fluidité. » (Begag, 1997). Ainsi, plus qu’un carrefour pour les hommes d’Ailleurs, elle est aussi devenue au cœur de la ville un lieu d’intersection et de flux quasi ininterrompus, notamment par le tramway et le métro qui s’y rejoignent, ainsi que par la proximité de deux universités et leurs flux d’étudiants, également amateurs de Lyrica©. Les transactions, cigarettes comme médicaments, se fondent ainsi dans la masse : juste à la sortie des transports en commun, de mains en mains encore dans les escaliers, chemin faisant. Le trafic de drogue se loge ici comme ailleurs dans la fluidité des échanges et des lignes connectant les hommes et les marchandises de toutes sortes. La mélodie commune qu’on lui connait — spatialisation, logiques de secteur, hiérarchies (Duprez et Kokoreff, 2000 ; Kokoreff 2010) — renouvelle par le Lyrica© ses variantes et ses motifs : désormais sur la place, c’est l’ancienneté sur le territoire ainsi que la nationalité (marocaine ou algérienne) voire la ville d’origine (Setif, Constantine…), qui fonderont l’habilitation à vendre certains produits (d’abord des cigarettes, puis peut-être par la suite des médicaments). Le reste — cocaïne, cannabis — se passe tout juste quelques rues plus loin, jusqu’à ce que se reconfigurent les alliances et les oppositions…

Economie souterraine sur place publique, pas si paradoxale qu’il n’y parait. L’espace n’étant jamais un arrière-plan passif mais « une ressource sociale complexe et protéiforme avec laquelle les acteurs opèrent » (Lussault, 2010), les trafics de drogues eux « ne tombent pas du ciel comme un fléau s’abattant sur des quartiers tranquilles ; ils n’existent pas en dehors de la production des espaces, réseaux et circuits de consommation » (Joubert, 2010). Ceux-ci façonnent donc la place du Pont autant qu’elle les configure. Trop ouverte pour relever pleinement de « l’hétérotopie de déviation » au sens foucaldien (Foucault, 1984), bien que la notion reste heuristique pour penser la superposition d’expériences urbaines (Stalcup et Wallace, 2022) qu’on peut y observer, on ne sait d’ailleurs pas bien où commence et où prend fin la place du Pont. Indépendamment de son périmètre administratif, lui-même à cheval sur deux arrondissements, ses frontières vernaculaires (leurs perceptions par la population locale) sont petit à petit repoussées par l’extension des activités de trafics et la consommation dans des rues adjacentes, lesquelles se trouvent requalifiées sur le plan politico-administratif en quartier prioritaire de la ville (QPV). Ainsi, dans ce territoire davantage « contenu que contenant » (Lussault, 2010), la prégabaline peut être appréhendée comme un « actant » (Latour, 2006), partie prenante de cet assemblage socio-matériel, où corps, normes et dispositifs de contrôle co-produisent les conditions des circulations humaines.

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2. Topo (N. Tissot, 2025

Tentation est grande de cartographier la place et la circulation de la prégabaline, mais Germes et Klaus (2023) nous mettent en garde face au risque que la cartographie des drogues ne mène qu’à une géographie simpliste, voire dangereuse quand elle laisse trop souvent penser à une menace du Sud vers le Nord. L’aura de neutralité et la réputation de scientificité des cartes, qui produiraient une connaissance sans ambiguïté, invite à la méfiance, afin de ne pas « essentialiser l’espace » ; et alors la difficulté à nous assurer de ne pas « déguiser les relations sociales en relations spatiales ainsi visibles à l’œil nu » (Germes et Klaus, 2023), nous a vite conduit à abandonner le projet.

Nous lui préférons ainsi cette esquisse, sans autre prétention qu’illustrative, librement inspirée de la représentation topologique de la prégabaline, (carte moléculaire dont il ne fait traditionnellement aucun doute que chacun des traits porte des dynamiques plus complexes qu’il ne laisse percevoir).

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Méandres et déroutes

Sur et au-delà de la place du Pont, suivre les jeunes algériens est au moins aussi complexe que suivre la molécule et ses détours ; de toute part leurs trajectoires se heurtent aux tensions résultant des découpages normatifs souvent impropres à contenir leur réalité.

Sur le plan médical d’abord : en l’absence de protocole stabilisé pour la prise en charge de la dépendance et du sevrage de la prégabaline, les médecins naviguent à vue, dans le trouble persistant des frontières entre drogues et médicaments (Ehrenberg, 1988). Tentant d’en faire un traitement, certains prescrivent le Lyrica© hors AMM pour accrocher les jeunes au soin, empruntant des sentiers non balisés, pour tenter de les ramener à bon port.

Sur le plan administratif ensuite, difficile de savoir sur quel quai accoster : dans l’incertitude entourant leur minorité, les jeunes sont fréquemment ballotés d’institutions en institutions. Tantôt pris en charge dans un service de psychiatrie ou centre d’hébergement pour adultes, tantôt incarcérés dans un établissement pénitentiaire pour mineurs5 —ou inversement—, et partout des équipes sont démunies face à leurs consommations (De Carvalho et Frisson, 2021 ; Gérome et al., 2022). Avec eux l’administration déraille, les professionnels sont en déroute, et les jeunes toujours en errance.

L’instabilité est enfin spatiale ; entre deux pays, deux villes, deux squats, la faible antériorité des jeunes sur le quartier, souvent entrecoupée d’allers-retours en CRA, complique pour eux la constitution d’un capital spatial (Lussault, 2007) et l’acquisition de compétences urbaines durables (Bouillon, 2009). Ils savent pourtant tirer parti de certaines ressources locales — se faire héberger à l’occasion par des riverains, faire de la monnaie et obtenir à manger dans les commerces, etc. — et maîtrisent en partie les micro-frontières urbaines sous surveillance ou non de la police, mais sans jamais pouvoir véritablement s’inscrire dans la durée dans le quartier. Un rapport commandé par la Ville évoque à leur sujet une « précarité mouvante » (Bourgeois et al., 2023). Les travailleurs sociaux nous parlent de jeunes qui apparaissent et disparaissent sans cesse, modalité circulatoire qui les rend insaisissables. À Bruxelles, à propos de jeunes migrants présents autour de la gare du Midi — où la prégabaline circule également — des sociologues ont forgé la notion de « mobilité ancrée » (Grass, 2023) pour concilier une forme d’hyperterritorialisation urbaine et une grande mobilité transnationale chez des jeunes qui ont parfois traversés plusieurs pays, par contrainte migratoire (Lybie, Turquie, Bulgarie…), pour les besoins du trafic, mais aussi par désir de parcourir le monde (France, Angleterre, Suède…). Il fallait bien un oxymore face à tant de lignes croisées.

Sur la place du Pont, s’activent ainsi à leurs entours des dynamiques non moins paradoxales : forces de l’ordre qui répriment et chassent, services médico-sociaux qui vont vers et soutiennent, riverains solidaires versus riverains en colère…  Nous pistons une molécule suivie par des jeunes (comme on suit un traitement ?) pourchassés par des policiers, observés par des chercheurs et recherchés par des travailleurs sociaux, ces derniers étant eux-mêmes désormais poursuivis par les jeunes (l’équipe « au départ en recherche de liens se trouve aujourd’hui saturée de demandes » indique leur direction). À croire que tout le monde se court après, et le Lyrica© rythme la cadence.

Episodiquement, la pression policière repousse le trafic vers d’autres quartiers, bouches de métro ou arrêts de tramway qui deviennent alors le nouveau théâtre — au sens goffmanien — de celles et ceux qui sont concerné.es par le Lyrica©. Sur la place, les fausses — ou bien courtes — promesses que contiennent les gélules font écho à celles, tout aussi provisoires, des barrières de chantiers visant à empêcher les dealers de se réinstaller. Solution de l’instant, partout.

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Conclusion : Hors-piste, les drogues ?

La ville occidentale n’a jamais été aussi psychotropiquement cosmopolite. Se jouant des frontières, des molécules de toutes origines y circulent. Des sacoches aux poches, atteindre le système nerveux central au plus vite, après avoir transité par moults centres névralgiques urbains, esquivant les obstacles, défrichant leurs propres chemins ou tirant partie des existants qui leur siéent tant. Les drogues se (con)fondent majoritairement dans les vecteurs préalables, ne circulent pour ainsi dire que par là où c’est déjà possible, y compris dans les cerveaux où elles se logent dans les flux synaptiques et ne créent rien qui ne soit déjà en mouvement. Pharmacocinétique et pharmacodynamie des drogues dans la ville, se meuvent les corps-consommant au rythme des neurotransmetteurs, ceux vêtus d’uniformes au rythme des gyrophares, ceux des jeunes revendeurs qui crient à leur approche, ceux des acheteurs naviguant à la recherche d’autres corps qui viennent de plus ou moins loin les fournir ; immense chassé-croisé. Sans rupture majeure de tempo pour autant. Pas si disruptives, les drogues sont dans une certaine mesure contenables par la ville (et participent de la contention ?), qui les absorbe sans en être fondamentalement transformée, peut-être même s’en nourrit, tout du moins les digère6.

La perturbation vient alors de ce qui déborde par trop de visibilité : l’extime (ce surgissement de l’intime) et l’obscène (ce qui ne devrait pas être sur scène) des visages défoncés, des tags sur les murs annonçant les lieux de vente, des traces de consommations qui gisent à leurs abords. Tels des métabolites, dépôts corrélatifs (Leroy, 2012) : seringues décapuchonnées, bouteilles d’eau habilement transformées en pipes à crack, bonbonnes de protoxyde d’azote, plaquettes vides de médicaments psychotropes. Ces résidus produisent leurs effets : agents d’entretien mobilisés, riverains effarés, presse agitée, policiers, travailleurs sociaux et ethnologues aux aguets.

En pistant les traces de la prégabaline, dont nous avons fait un objet témoin (Weber, 2014) de ces dynamiques, nous avons également souligné les résonnances biographiques entre ces jeunes usagers maghrébins et la molécule, aux parcours transnationaux clandestins, circulations hyperlocalisées et visibilité effractante.

Quelle que soit l’échelle où l’on zoome, de la mappemonde jusqu’à la place du Pont, loin de n’être qu’un symptôme de marginalité, les usages et trafics de drogues dessinent ainsi une cartographie multiscalaire des mouvements humains et des frontières matérielles ou symboliques, qui façonnent en partie la ville contemporaine. Nous avons souligné que le territoire n’était ainsi pas qu’une portée neutre, support aux partitions (autres formes de pistes) des acteurs humains et non-humains ; la ville orchestre autant qu’elle résonne de leurs mélodies. Enfin, si les drogues s’insèrent dans un processus plus général de molécularisation de l’existence (Collin, 2021) — qui concerne les médicaments dans leur ensemble et en particulier leurs usages profanes —, le chant du Lyrica© reste celui d’une quête d’inclusion, de conformité, de normalité, pour traverser la vie (« mal de vie » dit Arab à propos des Harraga, 2009), l’égayer ou la supporter, voire performer ; pour arriver, rester ou revenir, en piste.

NINA TISSOT

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Nina Tissot est chercheuse en sociologie, coordinatrice du dispositif TREND pour l’OFDT depuis 2016, éducatrice spécialisée en CAARUD (association Oppelia) depuis 2011. Elle travaille sur la marginalité urbaine, les espaces festifs, le milieu carcéral, le chemsex, les trafics et la réduction des risques.

nina-tissot@laposte.net

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Couverture : Place du Pont, Lyon (Nina Tissot, 2024).

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Bibliographie

Anonyme, 1997, Les rêveries du toxicomane solitaire, Allia, 99 p.

ANSM, 2021, « Prégabaline (Lyrica© et génériques) : modification des conditions de prescription et délivrance pour limiter le mésusage », Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, en ligne.

Appadurai A. (dir.), 1988, The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective. Edition française 2020, La vie sociale des choses – Les marchandises dans une perspective culturelle, Les presses du réel, 400 p.

Arab C. et Sempere Souvannavong J.-D., 2009, « Les jeunes harragas maghrébins se dirigeant vers l’Espagne : des rêveurs aux “brûleurs de frontières” », Migrations Société, 125(5), 191-206.

Battegay A., 2003, « Les recompositions d’une centralité commerçante immigrée : la Place du Pont à Lyon », Revue européenne des migrations internationales, vol. 19 – n°2, 9-22.

Begag A., 1997, « Place du Pont ou la médina de Lyon », Autrement n°96, 83 p.

Bouillon F., 2009, Les mondes du squat, Paris, Presses universitaires de France, 245 p.

Bourgeois L. et al., 2023,  « Etude sur les publics en grande précarité dans le secteur Gabriel Péri. L’intervention sociale au défi des précarités mouvantes », Pluricité. 23 p.

Collin J., 2021, « Médicament et frontières : adaptation, ambivalence, plasticité », Socio-anthropologie n° 43, 9-22.

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Musicographie

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Expression Direkt, 1995 « Dealer pour survivre », La Haine, musiques inspirées du film, Delabel

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Pour citer cet article : Tissot Nina, 2026, « Médoc and the city (Lyrica’s lyrics) », Urbanités, #20 / Dazed and confused : urbanités psychotropes, septembre 2026, en ligne.

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  1. Tendances récentes et nouvelles drogues, dispositif de recherche qualitative visant à produire un état des lieux annuel des consommations chez les populations particulièrement consommatrices (personnes en grandes précarité et usagers des espaces festifs). [↩]
  2. Elle est évoquée dans des textes et chansons d’amour où s’épanchent les tourments sentimentaux de la jeunesse algérienne dans les années 2010. « تاكل الصاروخ وتجيني دايخة وتجيني دايخة / Tu manges la fusée et tu as le vertige et tu as le vertige » Cheb Djalil, « Takoul Saroukh », 2018. [↩]
  3. La notion de « trouble psychiques réactionnels à la précarité » a été introduite par Médecins Sans Frontières et le Comède dans un rapport de novembre 2021. En 2017, environ un quart des MNA reconnus mineurs n’ont pas été pris en charge par l’ASE (aide sociale à l’enfance) avant leur reconnaissance, faisant ainsi l’expérience d’une très forte précarité (vie à la rue ou en centres d’hébergement pour adultes, etc.) (DREES, 2023). [↩]
  4. « Processus addictif collectif, qui nourrit chez tout un chacun un désir irrépressible pour des biens et des formes de vie dont nous savons bien qu’ils nous enchainent alors même que nous les alimentons par nos propres désirs et pratiques, faisant du sujet le plus intérieur le meilleurs allié des puissances les plus extérieures » (Pharo, 2019). Ira-t-on reprocher à ces jeunes de rêver l’Occident et ses produits dérivés (les drogues comme les derniers smartphones ou baskets à la mode) ? [↩]
  5. En 2019, la CGLPL (contrôleur général des lieux de privation de liberté) indiquait que 30 à 50% des jeunes incarcérés en EPM étaient des MNA. Depuis, l’accélération des procédures de (non)reconnaissance de minorité a conduit la plupart de ces profils à une incarcération en centres pour adultes. [↩]
  6. Si « l’on est nourri que par ce que l’on digère » (Gustave Lebon), le PIB se repaît du trafic de drogues à hauteur de 0,12 % selon l’INSEE en 2021. [↩]

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