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Lu / Dogopolis : comment les relations entre les Hommes et les chiens ont fabriqué les métropoles modernes de New York, Londres et Paris : Urbanités

Lu / Dogopolis : comment les relations entre les Hommes et les chiens ont fabriqué les métropoles modernes de New York, Londres et Paris

Manon Faucher

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« Le chien est le meilleur ami de l’homme » comme le dit l’adage. Cependant, la relation homme-chien n’est pas aussi intemporelle et innée que l’expression veut nous le faire croire mais ancrée dans des logiques aussi bien historiques que sociales. En choisissant cette approche socio-historique des relations entre les chiens et les hommes, l’ouvrage Dogopolis : How dogs and humans made modern New York, London and Paris explore comment elles sont imbriquées dans les histoires émotionnelles de l’urbanisation occidentale. Chris Pearson, historien à l’Université de Liverpool, propose un modèle de cette relation qu’il nomme la dogopolis en comparant les villes de New York, Londres et Paris sur une période s’étalant de 1800 à 1939. L’ouvrage nous offre un retour sur les sites-clés de la transformation des relations homme-chien en s’attachant à décrire les contextes et les conflits engendrés par cette cohabitation urbaine inter-espèce.

La dogopolis : un modèle de cohabitation homme-chien ?

L’objet de l’ouvrage de Chris Pearson est de s’interroger sur la place des chiens dans les processus d’urbanisation modernes. Alors que les métropoles mutent, la question de la place des chiens dans la ville se pose de plus en plus. New York, Londres et Paris, en tant que capitales occidentales de l’urbanisation, sont prises par l’auteur comme modèles de la transformation de cette relation. L’auteur y mêle l’histoire de l’urbanisation à celle des émotions. L’argument soutenu par Chris Pearson est que les réactions émotionnelles suscitées par les actions des chiens – telles qu’errer, mordre, souffrir, réfléchir et déféquer – furent des leviers d’action dans la fabrication de l’urbanité moderne. Bien que les réponses émotionnelles à la présence des chiens fussent spécifiques à chacune des trois villes, certaines furent partagées, notamment concernant les questions de santé publique, et de soin aux chiens et l’auteur soutient qu’il y a assez de cohérence au sein des classes moyennes des trois villes pour produire un modèle de relation homme-chien qui corresponde à leurs valeurs. Une distinction émerge et s’impose au tournant du XIXe siècle entre les chiens domestiques issus de pédigrés qui véhiculent des idéaux de civilité, de domesticité et de pureté et les chiens errants qui caractérisent la maladie, la saleté et le désordre dont la classe moyenne veut se débarrasser avec la modernisation des métropoles. La dogopolis serait donc le consensus qui émerge entre ces métropoles sur la manière dont les chiens et les hommes devraient cohabiter de manière civilisée, saine et paisible. En somme, comme l’explique Pearson « la modernité urbaine occidentale créa et fut créée par la dogopolis » (p. 9).

Errer, mordre, souffrir, penser et déféquer : le contrôle des actions canines

L’ouvrage est construit en cinq chapitres qui reviennent chacun sur les émotions suscitées par les actions quotidiennes des chiens. L’auteur propose de commencer le récit en abordant la problématique de l’errance canine puis se penche tour à tour sur les autres questionnements qui caractérisent la cohabitation chien-homme en ville : mordre, souffrir, penser et déféquer.

À partir de 1800 se pose la question de la place des chiens errants dans la ville moderne. Sont-ils des créatures acceptables dans le processus de modernisation de la ville ? Doivent-ils être contrôlés ou bien être éliminés ? Pour de nombreuses personnes la prolifération des chiens errants dans les rues ne va pas de pair avec l’image de villes modernes et civilisées que les métropoles européennes et nord-américaines veulent promouvoir. Le désir de se débarrasser des chiens des rues s’explique aussi par une peur grandissante de la maladie provoquée par l’épidémie de rage qui touche les deux continents. L’enjeu qui se pose alors de manière centrale dans l’émergence de la dogopolis est de comment se débarrasser de ces chiens potentiellement malades d’une manière qui s’accorde avec les valeurs des classes moyennes. En effet, comme le souligne Pearson, le questionnement sur la souffrance animale, et plus particulièrement canine, se fait plus présent à partir du XIXe siècle.

Des campagnes anti-errance sont progressivement appliquées dans les trois villes. Elles se matérialisent par l’élaboration de taxes pour contrôler la population canine, la mise en fourrière et par une grande violence à l’encontre des chiens. Par exemple, en 1796 une taxe est établie en Grande Bretagne, la British Dog Tax, qui vise les propriétaires de chiens de luxe et épargne ceux de la classe pauvre. En 1830, celle-ci est amendée pour constituer cette fois un obstacle aux classes pauvres. En effet comme l’explique l’auteur, c’est ces dernières qui sont pointées du doigt comme étant la principale cause de la présence des chiens errants en ville. De plus, le lien qui est fait entre l’errance et la pauvreté renforce les distinctions de classes ainsi que les dominations dans les sociétés déjà profondément inégalitaires du XIXe siècle. Au même moment à New York, des personnes sont chargées d’enregistrer les chiens et de collecter une taxe de trois dollars par chien. La taxe sur les chiens arrive plus tard en France. En 1855, une proposition de taxe est faite afin d’empêcher les classes pauvres d’en posséder. Cette proposition promet de faire diminuer le nombre de chiens errants de 3 millions à 1,5 million en forçant les propriétaires à les déclarer et à payer une taxe (p. 18). Ce que l’auteur montre c’est que ces mesures financières se montrent inefficaces pour répondre aux attentes de diminution des chiens errants. Pour cause, la mobilité des chiens est trop importante et de nouvelles solutions sont donc expérimentées dans les trois villes.

L’éradication des chiens errants va alors passer par des mesures plus violentes avec l’apparition des fourrières à Paris et à New York qui sont des lieux où les chiens errants sont envoyés puis tués. Pearson offre tout de même un contre-exemple à cette violence rhétorique et physique à l’encontre des chiens des rues. À Londres, un refuge est ouvert en 1860 par Mary Tealby, activiste pour le droit des animaux. La Temporary Home for Lost and Starving Dogs présente une solution alternative à la fourrière (p. 24).

Une histoire des émotions

Le livre permet de comprendre comment la place des chiens est constamment négociée dans la création des métropoles occidentales. Les actions des chiens suscitent des réactions émotionnelles telles que la peur, le dégoût ou la tristesse et elles sont les bases des changements instillés dans les villes. L’auteur propose de prendre les émotions comme des élans, des forces de changements en s’appuyant, entre autres, sur les travaux de l’autrice féministe Sara Ahmed (Ahmed, 2004) et de l’historienne Monique Scheer (Scheer, 2012). Pearson note que la perspective historienne n’est pas la plus apte à étudier les émotions des animaux car elle s’intéresse majoritairement aux traces produites par les humains. Cependant, comme il le précise, certains travaux ont tenté de produire une compréhension des vies et des expériences animales à l’instar de ceux d’Éric Baratay (Baratay, 2013) et de Philip Howell et Hilda Kean (Howell et Kean, 2018). Le parti-pris de l’ouvrage n’est pas d’entreprendre une étude des émotions animales mais plutôt d’examiner comment les hommes les appréhendent, quelles sont les émotions provoquées par la présence des chiens et enfin d’analyser comment ces émotions ont transformé les vies des chiens en ville. L’insistance sur les contextes historiques de production des émotions permet également de ne pas tomber dans une vision naturaliste des émotions. Tout au long de l’ouvrage et grâce à des exemple variés Chris Pearson insiste sur les dimensions sociales, genrées et politiques ainsi que sur les discriminations qui produisent la dogopolis.

Conclusion

Avec la création des fourrières, l’intégration des chiens dans la police ou bien encore l’intolérance grandissante à l’encontre des déjections canines, se dessinent les contours de la relation homme-chien dans les villes modernes. Pearson soutient que les chiens ont fait partie de l’aménagement de la vie urbaine et cela s’est traduit notamment par un contrôle plus important des chiens qui implique entre autres l’usage de laisses, de muselières et du recours au dressage. L’ouvrage est détaillé et précis, il nous permet de voyager entre trois villes majeures du XIXe siècle et de comprendre aussi bien les décisions spécifiques que les liens transnationaux qui les unissent dans leurs processus d’urbanisation. L’histoire racontée par Chris Pearson s’arrête en 1939 avant la Seconde Guerre Mondiale et pourtant la présence des chiens en ville continue de poser des questions aujourd’hui. À l’heure des propositions pour une plus grande intégration des animaux dans le cadre des villes durables, nous pouvons nous demander comment les relations avec les chiens domestiques vont évoluer dans les prochaines décennies. Le retour historique offert par cet ouvrage nous laisse prévoir que les enjeux de propreté seront particulièrement déterminants dans ces reconfigurations.

MANON FAUCHER

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Manon Faucher est doctorante en anthropologie à l’Université Paris 8 (UMR LAVUE, équipe Alter). Sa thèse porte sur les pratiques du graffiti dans les espaces vacants en Île-de-France.

Manon.faucher04@etud.univ-paris8.fr

Référence de l’ouvrage : Pearson C., 2021, Dogopolis. How dogs and humans made modern New York, London, and Paris, Chicago : The University of Chicago Press, 248 p.

Couverture : Prise d’un petit chien par les agents de la fourrière (Agence Meurisse, 1932 ; source gallica.bnf.fr)

Bibliographie

Ahmed S., 2004, « Affected Economies », Social Text, 2004, vol. 22, no 2.

Baratay E., 2013, Bêtes des tranchées : des vécus oubliés, Paris, France, CNRS éditions, 350, 16 p.

Howell P. et Kean H., 2018, « The dogs that didn’t bark in the Blitz: transpecies and transpersonal emotional geographies on the British home front », Journal of Historical Geography, 2018, vol. 61, pp. 44‑52.

Scheer M., 2012, « Are Emotions a Kind of Practice (And Is That What Makes Them Have a History)? A Bourdieuian Approach To Understanding Emotion », History and Theory, 2012, vol. 51, no 2, pp. 193‑220.

Pour citer cet article : Faucher M., 2022, « Dogopolis :  comment les relations entre les Hommes et les chiens ont fabriqué les métropoles modernes de New York, Londres et Paris », Urbanités, Lu, mai 2022, en ligne.

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