Lu / Marseille, « ville – nature ». Sociologie d’une requalification environnementale et urbaine en tension, par Carole Barthélémy
Claire Fonticelli
L’ouvrage Marseille « ville-nature ». Sociologie d’une requalification environnementale et urbaine en tension, issu de l’habilitation à diriger des recherches de Carole Barthélémy, sociologue de l’environnement au Laboratoire Population Environnement Développement (LPED), interroge les relations entre environnement, urbanisation et pratiques habitantes à Marseille. L’ouvrage part d’un paradoxe : Marseille est fréquemment représentée comme une ville méditerranéenne proche de la nature, marquée par la présence de la mer, des calanques et des massifs, alors même qu’elle demeure traversée par de fortes inégalités socio-spatiales et environnementales, et des difficultés d’accès à la nature. La représentation de Marseille « ville-nature » fait aujourd’hui pourtant l’objet d’une forte réappropriation institutionnelle, à travers des projets de valorisation environnementale et métropolitaine. Comme le pointe l’autrice, toute une communication institutionnelle s’est emparée de cette idée pour en faire « une Silicon Valley de l’écologie » au travers de grands projets comme « Odysseo ». Marseille n’est pas en cela un cas unique, et l’autrice souligne le mouvement plus large d’intérêt de la nature en ville, qu’elle lie à une néolibéralisation de la nature en ville tant dans les pratiques de production ou de maintien de cette nature que dans leur gestion (Erwein, 2019).
Mais ce n’est pas tellement cet angle que l’autrice a souhaité investiguer dans l’ouvrage : à partir d’une approche mêlant histoire urbaine, ethnographie et analyse des mobilisations, Carole Barthélémy montre que la nature urbaine constitue moins un décor consensuel qu’un espace de tensions, de pratiques et de conflits. L’autrice s’intéresse particulièrement à l’analyse des rapports à la nature dans les quartiers périphériques de Marseille, avec des terrains identifiés, permettant d’interroger le contour de cette « ville-nature ». Outre les balades urbaines à l’échelle de la ville, l’autrice mobilise deux terrains principaux : la création d’un jardin partagé dans les quartiers nord et le littoral sud marseillais, proche des calanques, dans un quartier à l’origine ouvrier en cours d’embourgeoisement. Elle veut partir des représentations « par le bas » des habitant.e.s pour venir comprendre les relations spécifiques à la nature tissées et comment elles participent à une politisation des habitant.e.s.
L’ouvrage s’organise en trois parties. La première retrace l’histoire socio-environnementale de Marseille, depuis les bastides agricoles jusqu’aux recompositions urbaines contemporaines marquées par la privatisation des espaces résidentiels et les inégalités d’accès à la nature. La deuxième partie analyse l’émergence d’une « movida environnementale » portée par des artistes, marcheurs.euses et acteurs.rices culturels, notamment autour du GR2013 et des dispositifs de balade urbaine, s’appuyant sur de l’observation participante et des entretiens. Enfin, la troisième partie repose sur plusieurs enquêtes ethnographiques menées dans les quartiers nord et sur le littoral sud marseillais à partir de 2010, autour de jardins partagés, de pratiques habitantes de la nature et de conflits environnementaux liés à des projets urbains ou à des friches industrielles polluées.
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Entre calanques, quartiers populaires : quel accès à la nature ?
L’un des principaux apports de l’ouvrage réside dans sa capacité à articuler les questions environnementales aux inégalités socio-spatiales, et à questionner des certitudes. Carole Barthélémy montre notamment que les rapports à la nature dans les quartiers populaires ne se limitent pas à un déficit d’accès aux aménités environnementales, mais reposent également sur des pratiques ordinaires : jardinage, pêche, cueillette, promenade… souvent invisibilisées par les politiques environnementales urbaines. L’analyse des quartiers périphériques marseillais permet ainsi de nuancer certaines approches classiques des inégalités environnementales uniquement centrées sur la répartition des espaces verts ou des nuisances. L’ouvrage insiste au contraire sur la coexistence de situations ambivalentes, où des populations populaires peuvent bénéficier d’une proximité avec certains espaces naturels tout en restant exposées à de fortes pollutions industrielles – comme c’est le cas dans les Calanques – ou à des formes de relégation urbaine – comme dans certains quartiers nord.
L’ouvrage met également en évidence les ambiguïtés des politiques contemporaines de valorisation environnementale. Les analyses consacrées aux résidences fermées (Dorier et al., 2008), aux projets immobiliers du littoral sud ou encore aux conflits autour des Calanques montrent combien les enjeux environnementaux peuvent s’articuler à des tensions sociales, résidentielles et mémorielles. Loin d’une vision consensuelle de la nature en ville, Carole Barthélémy insiste au contraire sur les conflits d’usage, les attachements différenciés aux lieux et les contradictions produites par l’environnementalisation urbaine.
L’autrice mobilise les travaux d’Anna Tsing autour de la « troisième nature » pour penser Marseille comme un milieu profondément transformé par les activités humaines, mais où persistent malgré tout des formes de vie, d’usages et d’attachements. Elle définit cette troisième nature comme une « altération profonde des milieux naturels, qui résistent, fonctionnent et produisent d’autres assemblages de la viabilité multi-espèces du milieu de la perturbation » (Ting, 2022 : 44). Cette approche permet à Carole Barthélémy de dépasser une opposition classique entre nature et artificialisation, en montrant combien les espaces marseillais étudiés relèvent de formes hybrides mêlant héritages industriels, pollutions, pratiques habitantes et biodiversité ordinaire. Ces figures reviennent tout au long de l’ouvrage, notamment avec la convocation des terrains dans les Calanques, marqués par une pollution lourde, qui ne remettent pourtant pas en question les pratiques de nature développées par les habitant.e.s.
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La « movida environnementale » : artistes-marcheur.euse.s et nouvelles médiations à la nature
L’analyse de la « movida environnementale » constitue également un apport original du livre, éclairant un aspect connu de Marseille d’une manière originale. Carole Barthélémy désigne par cette expression l’émergence, à Marseille, d’un ensemble d’initiatives artistiques, culturelles et habitantes qui mobilisent la marche, les paysages ordinaires et les expériences sensibles pour renouveler les représentations de la ville et les rapports à la nature, dans un contexte de recomposition métropolitaine et d’environnementalisation urbaine. La notion fait explicitement écho à la « movida marseillaise » des années 1990-2000, associée au renouvellement de l’image culturelle et artistique de la ville, dont elle constituerait un prolongement ou un déplacement vers les enjeux environnementaux. Carole Barthélémy montre comment des artistes-marcheurs, des collectifs culturels et des dispositifs comme le GR2013 participent à renouveler les représentations de Marseille et à faire émerger de nouveaux récits territoriaux fondés sur l’expérience sensible des paysages ordinaires. La balade urbaine apparaît ici comme un outil de médiation et de fabrication métropolitaine, permettant de relier des espaces fragmentés et de sensibiliser différents publics aux enjeux territoriaux. L’autrice souligne la spécificité marseillaise de cette dynamique, davantage portée par les milieux culturels que par les institutions classiques de l’aménagement, même si leurs liens sont forts. Toutefois, la portée politique de cette « movida environnementale » demeure parfois difficile à évaluer. Si l’ouvrage montre bien la capacité de ces dispositifs à produire des expériences collectives, des formes ponctuelles de sensibilisation ou des récits alternatifs sur la ville, il interroge leurs effets durables sur les rapports de domination ou les inégalités socio-spatiales restent plus incertains. Cette limite apparaît d’ailleurs dans plusieurs passages consacrés aux actions artistiques, dont les effets semblent souvent localisés, temporaires et dépendants de logiques de projet, l’auteure allant jusqu’à parler « d’éphémère entre-soi ». De ce point de vue, l’ouvrage questionne la capacité transformatrice de ces dispositifs culturels.
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Jardiner, pêcher, contester : rapports habitants à la nature
La troisième partie, centrée sur les enquêtes ethnographiques menées dans les quartiers nord et sur le littoral sud, constitue pour moi la plus forte de l’ouvrage. Les matériaux mobilisés : carnets de terrain, observations participantes, récits de pratiques habitantes … donnent une réelle épaisseur empirique à l’analyse. On suit combien le terrain est connu et reconnu pour l’autrice. Les descriptions des pratiques de jardinage, de pêche, de cueillette ou de cuisine permettent de saisir concrètement et avec finesse la manière dont les relations à la nature s’inscrivent dans des trajectoires sociales, migratoires et résidentielles. Cette attention portée aux pratiques ordinaires de l’environnement constitue l’une des grandes qualités du livre.
L’analyse des conflits environnementaux apparaît particulièrement intéressante, car elle éclaire dans la finesse une diversité de postures, avec des motifs environnementaux plus ou moins affichés. L’autrice évoque ainsi le cas du projet « Jardin possible » dans le quartier du Grand Saint-Barthélémy qui montre bien comment des projets culturels et écologiques peuvent être perçus comme des formes d’imposition symbolique lorsqu’ils ne prennent pas suffisamment en compte les attentes habitantes, loin d’une posture où la culture et l’agriculture urbaine seraient a-conflictuelle. Dans un contexte déjà conflictuel de rénovation urbaine, l’arrivée d’artistes et de paysagistes pour porter un projet voulu par la maitrise d’ouvrage et imaginé comme consensuel, a suscité des réactions habitantes et des associations en place remettant en question le projet. L’autrice met en évidence et questionne les tensions entre participation affichée, rapports de classe et enjeux de reconnaissance locale. De la même manière, les développements consacrés aux friches industrielles du littoral sud et aux conflits autour des projets immobiliers permettent de montrer comment les questions environnementales s’articulent à des enjeux sanitaires notamment, et de questionner les relations des habitants vis-à-vis du parc national des Calanques et des interdits qu’il génère.
L’ouvrage accorde une place importante aux enquêtes de terrain, qu’on devine menées au long cours. Les extraits de carnets de terrain, les descriptions des balades urbaines ou encore les récits liés aux pratiques de jardinage, de pêche ou de cueillette donnent une forte épaisseur empirique à l’analyse. Cette attention portée aux expériences vécues permet à Carole Barthélémy de restituer la complexité des rapports à la nature dans les espaces urbains populaires, sans les réduire à une simple question d’accès aux aménités environnementales. Le recours aux carnets de terrain et aux descriptions situées contribue également à produire une écriture incarnée, où l’autrice rend visible sa propre position d’enquêtrice et les relations tissées au fil des terrains. L’autrice n’hésite pas à situer sa posture, on devine des proximités, des attachements construits au fil des terrains. Cette dimension réflexive renforce la qualité de l’ouvrage, le plaisir pris à le lire, sans nuire à sa rigueur analytique.
Marseille « ville-nature » constitue ainsi une contribution aux recherches sur les relations entre ville, nature et inégalités environnementales. En articulant histoire urbaine, ethnographie et analyse des conflits, Carole Barthélémy propose une lecture sensible et incarnée de Marseille, attentive aux pratiques habitantes comme aux tensions produites par la montée en puissances des politiques environnementales. Le lecteur y retrouvera des spécificités connues de Marseille, notamment autour des artistes marcheur.euse.s, mais découvrira aussi d’autres aspects de cette ville, liés à son environnement particulier. L’ouvrage intéressera aussi bien les chercheurs en études urbaines et environnementales que les acteurs de l’aménagement confrontés aux enjeux de justice environnementale et aux contradictions des politiques de valorisation de la nature en ville. Particulièrement agréable à lire, il éclaire une autre vision des pratiques ordinaires marseillaises, en s’attachant à parler de la construction de la ville, des pratiques, et des rapports à l’environnement.
CLAIRE FONTICELLI
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Claire Fonticelli est maîtresse de conférences en urbanisme et aménagement à Aix-Marseille Université, au sein du laboratoire LIEU. Ses travaux portent sur les friches urbaines et agricoles, les conflits d’aménagement, les politiques de sobriété foncière et les recompositions territoriales liées au Zéro Artificialisation Nette (ZAN), principalement dans le sud de la France. Elle s’intéresse particulièrement aux tensions entre transition écologique, développement territorial et préservation des espaces ouverts.
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Bibliographie
Elisabeth Dorier, Gwenaelle Audren, Jérémy Garniaux, Aurélie Stoupy et Rozbabil Oz, 2008, « Ensembles résidentiels fermés et recompositions urbaines à Marseille », Pouvoirs Locaux : les cahiers de la décentralisation, n° 78 III, 92-98.
Ernwein Marion, 2019, Les natures de la ville néolibérale : une écologie politique du végétal urbain, Grenoble, UGA Éditions, 240 p.
Tsing Anna Lowenhaupt, Schaffner Marin et Stengers Isabelle, 2022, Proliférations, Marseille, Wildproject, 120 p.
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Référence de l’ouvrage : Barthélémy Carole, 2026, Marseille, « ville-nature ». Sociologie d’une requalification environnementale et urbaine en tension, Grenoble, UGA Editions, 182 p.
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Couverture : La porosité entre la cour d’un logement social et le massif des Calanques, Quartier La Cayole, 9ème arrondissement, Marseille (C. Barthélémy, 2013)
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Pour citer cet article : Fonticelli Claire, 2026, « Marseille, « ville – nature ». Sociologie d’une requalification environnementale et urbaine en tension, par Carole Barthélémy », Urbanités, Lu, septembre 2026, en ligne.
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