#7 / Le Bal des Débutantes : un événement mondain caractéristique de la Classe Capitaliste Transnationale.

Axelle Rouge-Masliah

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La notion d’événement mondain désigne ce qui relève de la société des gens en vue, c’est-à-dire la classe sociale composée des individus et de leurs familles détenant une très forte influence économique, politique et culturelle dans une société circonscrite (Rouge, 2014). Lieux d’expression constitutifs de la classe sociale dominante, les soirées mondaines sont, par excellence, les espaces de rencontre de tous ceux qui font partie de cette société influente. Ils sont aussi les lieux de mise en scène de l’ostentation permettant de montrer le mode de vie dispendieux adopté par les puissants et les riches par goût du plaisir et par inclusion.

Enracinés dans les traditions aristocratiques et bourgeoises européennes, certains de ces événements ont pris, depuis l’ouverture des marchés économiques internationaux et avec la diffusion du capitalisme comme modèle économique dominant après la chute du modèle communiste début des années 1990, un caractère cosmopolite, désignant ainsi la bonne société contemporaine comme internationale (Pinçon-Charlot, 2003 : 80-81). Ces soirées permettent aussi l’affirmation de cette classe au travers d’une ostentation socialement valorisée (Assouly, 2011 : 17), les participants étant présentés comme des égéries « glamour » par les médias, et des modèles à suivre.

Les soirées mondaines étant des lieux de divertissement élitistes réservées à une population faisant partie de la classe sociale dite « supérieure », détentrice d’une influence politique et économique, elles s’avèrent être aussi des espaces de reconnaissance, et donc attirent la classe à laquelle ces événements sont destinés. En même temps qu’elles se sont ouvertes à une population internationale, ces manifestations se sont aussi ancrées dans certaines grandes métropoles mondiales hors de la scène occidentale. Ce faisant, ces événements désignent les villes adaptées ou non aux élites, que nous appellerons ici la Classe Capitaliste Transnationale, selon la définition de Leslie Sklair : « Une classe sociale dont l’aspect le plus fondamental est l’intérêt économique partagé par ses membres au niveau mondial, dont ils sont les références. Ces membres partagent des modes de vie similaires, luxueux et élitistes. Leurs perspectives et leurs conceptions du monde sont plus globales que locales et ils se définissent eux-mêmes comme citoyens du monde (Sklair, 2013) ». Cette expression est choisie dans un contexte où certaines villes cherchent à attirer cette classe en démontrant leurs capacités à accueillir des individus exigeants et habitués au luxe. Le cas du Bal des Débutantes de Paris en est un exemple : historiquement enraciné dans les traditions de l’aristocratie occidentale, il accueille désormais une population internationale et a été reproduit dans divers contextes culturels.

L’article repose sur les recherches effectuées lors de mon terrain de thèse1 . Cette recherche a duré un an et demi, entre mai 2014 et juin 2015, et a été l’occasion de mener une série d’entretiens avec d’anciennes débutantes ainsi qu’avec l’organisatrice du Bal, Ophélie Renouard. L’étude du cas du Bal des Débutantes de Paris permettra de voir comment un événement mondain participe à la pratique et à la fabrique de l’ostentation dans un espace défini, avec comme toile de fond la ville. Elle questionnera la nature de l’événement et ce qu’est une soirée mondaine internationale de cette envergure, ainsi que le caractère distinctif et inclusif permettant l’existence et la valorisation de ces modes de vie et comportements.

Le Bal des Débutantes de Paris : une soirée emblématique de la mondanité internationale

Résurgence d’un rite mondain de la monarchie britannique qui servait à intégrer les jeunes femmes de bonne famille à la cour, le Bal des Débutantes permettait de s’assurer de la respectabilité, c’est-à-dire de la bonne naissance et des mœurs, des débutantes et de leur famille, les confortant ainsi sur leur statut social dans une société très hiérarchisée (Beckett, 1988). La première édition du bal, appelé aussi « The Queen’s Charlotte Bal » a été initiée par le roi Georges III à l’occasion de l’anniversaire de la Reine Charlotte en 1780, entamant une tradition qui perdura jusqu’en 1953 en Grande-Bretagne. Chaque édition servait de prétexte à une levée de fond au profit d’une œuvre caritative. Le bal des Débutantes « démarrait » la saison mondaine, c’est-à-dire un calendrier d’événements et de rassemblements des membres de la bonne société britannique incluant les bals, rendez-vous sportifs, etc. Le bal des Débutantes permettait donc d’introduire les jeunes femmes de 16-17 ans qui n’avaient pas encore eu l’occasion de faire leur entrée dans le monde. Le but de ce rituel était essentiellement matrimonial en officialisant l’entrée des jeunes femmes à l’âge nubile et permettait de codifier les rencontres entre jeunes gens d’un même milieu.

Supprimée par la Reine Elisabeth II, la tradition s’implanta en France dans les années 1950. Les débutantes en robes blanches, gants blancs et diadèmes, étaient présentées sur la scène de l’Opéra Garnier ou à Versailles. Les événements de 1968 mirent un terme à cette soirée qui réunissait le « tout-Paris » de l’époque. Cependant, le rituel perdure aux Etats-Unis sous le nom de l’International Debutante Ball de New York. Les familles achètent la place de la jeune femme à cet événement (16 000 $ ou 14 331 €) après que le comité du bal l’a reconnue dotée des qualités indispensables pour y participer, à la différence du Bal britannique traditionnel où les jeunes femmes étaient invitées par la famille royale. La sélection des jeunes femmes à l’International Debutante Ball se fait sur un double critère, la bonne naissance et les capacités financières, deux conditions qui vont souvent de pair.

Après sa suppression en 1953 en Angleterre et en 1968 en France, le concept du Bal est réintroduit à Paris dans sa version contemporaine en 1992, et accueille depuis chaque année une vingtaine de jeunes filles entre 16 et 22 ans, de nationalités différentes, bien qu’essentiellement originaires d’Europe et d’Amérique du Nord (73 % en moyenne sur les dix dernières éditions2.

Répartition en pourcentage des débutantes de chaque édition en fonction de leur aire géographique d’origine (issu de la thèse « Sociabilités des lieux de la mondialisation noble : le cas des cosmopolites parisiens dans un monde en réseau », janvier 2016)

Répartition en pourcentage des débutantes de chaque édition en fonction de leur aire géographique d’origine (issu de la thèse « Sociabilités des lieux de la mondialisation noble : le cas des cosmopolites parisiens dans un monde en réseau », janvier 2016)

 

Si, lors des premières éditions, la majorité des débutantes étaient françaises, le Bal s’est ouvert au fur et à mesure sur le monde, et les Françaises ne représentent plus, depuis une dizaine d’années, que 10 % des débutantes, le taux fluctuant selon les éditions.

L’une des particularités du Bal des Débutantes de Paris est la gratuité du Bal pour les débutantes. L’indépendance financière de l’événement vis-à-vis des débutantes lui permet de se montrer très sélectif dans ses choix, et de n’inviter que les débutantes qui correspondent à ses désidératas. En outre, le Bal des Débutantes a pour arrière-plan une justification caritative ; les parents des débutantes se doivent de financer une association à laquelle le Bal est dédié.

Bien que trop jeunes dans leur immense majorité pour avoir pu faire quoi que ce soit de notable, les débutantes sont cependant qualifiées dans la presse, en l’occurrence par Paris Match en novembre 2014 de « débutantes exceptionnelles », et sont considérées comme des jeunes femmes à part, au parcours remarquable. Les critères de sélection du Bal sont clairs, ainsi que l’explique le même article : « tenues, éducation, valeurs morales communes, et un parcours à part », ce discours étant tenu par les différents magazines et web-magazines qui suivent le Bal. Le but avoué est de nouer des amitiés entre jeunes femmes appartenant à une même élite. Les jeunes femmes s’avèrent souvent être filles ou petites filles d’hommes politiques, d’industriels ou d’artistes internationalement reconnus. Elles ne doivent donc leur présence qu’à leur filiation et à une certaine photogénie : « avant de choisir une fille, je me dis toujours : est-ce qu’elle est intéressante ? Est-ce qu’elle correspond aux critères ? Est-ce qu’elle est jolie ? Va-t-elle rentrer dans la robe Haute-couture ? Parce que les maisons de Haute Couture ne veulent pas prêter leurs robes à n’importe qui ! »3.

Le Bal des Débutantes de Paris s’inscrit depuis sa création dans le même déroulement ritualisé : arrivée des jeunes femmes dans le Palace Le Crillon, et depuis la fermeture de celui-ci pour rénovation, dans l’hôtel de luxe Raphael, séance d’essayage des robes prêtées de bonne grâce par certaines maisons de Haute Couture et de Couture4, séance photo pour la presse, interviews, suivies d’un cours de valse, cette danse devant ouvrir le Bal. Le lendemain soir, au bras de leur cavalier, les débutantes sont présentées une par une à la presse, aux familles et aux anciennes débutantes présentes pendant que le maître de cérémonie lit quelques phrases de présentation. La présentation est suivie par un diner, puis par le Bal. La débutante la plus connue, ou celle dont le père est le plus connu, est choisie pour ouvrir le Bal avec son père sous l’œil des photographes, avant d’être rejointe par les autres débutantes et par leurs pères, qui laissent rapidement place aux cavaliers pour le reste de la soirée. Si la valse ouvre le Bal, les participants dansent plutôt le Rock’n’roll sur des musiques contemporaines (Dance-Pop et RnB issus des succès commerciaux des dernières années).

Pour la plupart des débutantes, Le Bal est l’occasion d’un premier rapport avec la presse qui suit l’événement, et d’un apprentissage des médias dans un contexte facilité par la justification de l’œuvre de bienfaisance. Les Bals des Débutantes justifient leur existence au travers de la mise en relation de jeunes femmes du même âge et de l’amitié entre les peuples, et surtout des œuvres qu’elles subventionnent. Les jeunes femmes apprennent ainsi à gérer leur image dans ce contexte : « Pour la plupart d’entre nous, c’était notre première interview. Les conditions étaient idéales, alors que mes interviews maintenant sont moins cordiales. Cela permet d’avoir au moins une expérience, ça apprend à gérer5 ». L’œuvre de charité permet de parler de leur participation au Bal comme quelque chose de louable, et non plus uniquement comme un privilège obtenu grâce à leur naissance, et au statut de leurs parents dans la société. Ainsi, l’œuvre caritative permet de justifier une forte exposition de luxe, qui devient alors socialement acceptable, puisque déployé pour une bonne action.

Présenté comme tel par le magazine économique américain Forbes, le Bal s’est construit la réputation d’être l’une des soirées les plus sélectives et les plus attractives au monde, et fait partie de leur liste des meilleures soirées planétaires : « une des soirées les plus recherchées au monde6». Forbes est le magazine de référence de la Jet Set internationale. Par Jet Set, on se réfère à l’expression empruntée à l’anglais jet society, désignant les catégories sociales qui se déplacent en Jet. C’est une population que le géographe Rémy Knafou définit comme « microsociété constamment en mouvement et sautant d’une résidence à une autre selon des itinéraires saisonniers largement préétablis ». La définition varie d’un contexte à l’autre, même si un consensus veut que le terme désigne une catégorie sociale suffisamment riche pour suivre un rythme de vie reposant essentiellement sur le luxe : « La vraie Jet Set est une population privilégiée par la fortune, par la naissance et par sa façon de vivre » (Knafou, 2000).

Forbes s’est spécialisé dans les élites financières internationales et dans les sujets les concernant. Il participe à la mise en concurrence des membres de la Classe Capitaliste Transnationale en les classant et hiérarchisant selon leur fortune et leur influence dans le monde ; le magazine fait de même pour les lieux et les soirées mondaines, en sortant chaque année un classement des individus les plus riches du monde, des personnalités les plus puissantes au monde, des meilleurs Palaces, des soirées les plus courues, etc.

Ancré historiquement, le Bal des Débutantes est une fusion symbolique entre un rituel aristocratique et une soirée moderne, tout en restant un signe d’appartenance à une société privilégiée. Le Bal a pour particularité de n’être ouvert qu’aux débutantes, à leurs familles et à leurs cavaliers. Ils seront avec la presse le seul public assistant à cette soirée. Les cavaliers sont choisis par les débutantes parmi leurs amis, petits-amis ou membres de leur famille. L’organisatrice peut aussi, au besoin, proposer à une débutante un jeune homme, remplissant lui aussi les conditions de sélection requises par le comité du Bal. À la différence des débutantes, un cavalier peut participer plusieurs fois au Bal. Le rôle d’un cavalier au Bal est de distraire les jeunes femmes en discutant avec elles lors du repas et en les faisant danser durant le Bal.

Malgré ses spécificités (nombre très restreint d’invités, jeunesse des participants, gratuité de la soirée pour les invités), le Bal permet de mettre en lumière un certain nombre d’éléments propres à la mondanité internationale. La sélection et le cosmopolitisme des participants, l’ostentation de l’événement caractérisée par une consommation du luxe revendiqué (robes Couture et Haute Couture, Haute Joaillerie7, préparation dans un Palace8 ou hôtel luxueux que sont Le Crillon et Le Raphael) y sont soigneusement mis en scène pour la presse spécialisée : pose pour les photographes, mise en avant des sponsors dans les discours. Ces caractéristiques se retrouvent aussi dans les événements mondains internationaux comme les soirées du festival de Cannes ou le Met Gala (Gala annuel du Metropolitan Museum of Art de New York). On retrouve dans ces différentes manifestations les mêmes participants, les mêmes enjeux et les mêmes caractéristiques, même si les buts de ces soirées paraissent être différents.

De fait, la participation à ce genre d’événements accrédite l’appartenance à la bonne société (Pinçon-Charlot, 2003), ici, la bonne société internationale ainsi que l’annonce le journal télévisé: français France 2 de décembre 2013 : « Elles (les débutantes) viennent de marquer leur entrée dans le club des privilégiés de la planète ». L’événement est d’ailleurs repris par la presse glamour des pays d’où sont originaires les débutantes, et souvent au-delà9. L’éventail des événements mondains internationaux relayés par la presse et dont le public a connaissance, est relativement limité. Figurant dans la presse spécialisée et dans la presse de mode internationale (repris dans plus d’une vingtaine de pays pour le Bal des Débutantes), les réunions des élites sont peu connues du grand public. En effet, il s’agit d’un événement ayant une portée internationale dans un milieu restreint. Cependant, la renommée des invités et la réputation de l’événement permet d’attirer la population à laquelle il est destiné : les membres de la Classe Capitaliste Transnationale dont l’influence économique est particulièrement prégnante.

Mise en scène ostentatoire de la Classe Capitaliste Transnationale

Les grands événements mondains hébergés par les métropoles participent à leur construction identitaire, faisant du Bal un élément ancré dans la capitale française qui devient un argument marketing (Photo de la tour Eiffel sur le site, références à Paris dans les interviews des débutantes, etc). En ce qui concerne le Bal, cette mise en scène est essentiellement tournée autour des jeunes femmes et des invités, c’est-à-dire leurs familles et les anciennes débutantes désirant assister au rituel. Il s’agit d’exposer ces jeunes femmes et par répercussion leur famille dans une situation socialement valorisante en réutilisant des postures de la monarchie britannique montrant que l’on fait partie d’un monde privilégié. Pour ce faire, la ville et les choix de mise en scène sont systématiquement somptuaires, avec des habits et des bijoux dont les prix ne les rendent strictement accessibles qu’à une population particulièrement fortunée. Prêtés dans les deux cas par les maisons de couture et par le joaillier, le Bal des Débutantes est l’une des rares occasions où les maisons spécialisées dans le luxe peuvent toucher un public qui a les moyens de faire partie de leur clientèle. Il s’agit à la fois de sensibiliser les jeunes femmes à la Haute Couture et à la Haute Joaillerie, tout en faisant la promotion de leur marque auprès d’un public plus large via les réseaux sociaux auxquels les jeunes femmes sont abonnées (Twitter, Instagram), et via la presse spécialisée. Un certain mystère entoure la soirée.

Les parures, et les attitudes encouragées, sont ceux de la « princesse » et du « conte de fée ». Les cavaliers jouent aux chevaliers servants en fleuretant avec les débutantes, bien qu’un comportement décent leur soit fortement suggéré devant les familles, et surtout la presse. Ce n’est qu’après le Bal que les cavaliers emmènent les débutantes s’amuser en boîte de nuit, et terminer la soirée dans un contexte privé. Ces images de perfection sont souvent convoquées dans les interviews, reportages et articles de journaux évoquant le Bal ; ainsi,  dans Paris Match, en novembre 2015 : « Le temps d’une nuit, elles ont vécu un conte de fée. En robes Haute Couture, et face à une Tour Eiffel scintillante », ou dans L’officiel mode en décembre 2014 : « J’ai l’impression d’être dans un conte de fées, d’être une princesse ». Les débutantes et les participants jouent le jeu de la mise en scène d’une soirée parfaite digne d’une publicité.

La mise en scène et le portrait présenté par la presse des débutantes et leurs familles sont ceux d’individus considérés comme appartenant à un même sérail : on voit les débutantes danser avec leur père, des acteurs et actrices de cinéma mondialement connus poser avec des hommes politiques d’envergure internationale (Ancien premier ministre français, PDG de multinationales, ambassadeurs, etc.) et de grands industriels10 ; tous sont au même plan. La présence de membres de la noblesse européenne, en particulier britannique, sert de caution à l’événement et lui conserve son caractère aristocratique, permettant d’introniser les nouvelles élites en les mettant au même plan que l’ancienne aristocratie occidentale. Une forme de légitimation s’installe et un glissement s’opère, ainsi que le décrit Le Point en novembre 2015 : « une élite en chasse bien vite une autre, et aujourd’hui l’aristocratie n’est plus exclusivement synonyme de noblesse. Bien sûr, quelques princesses, duchesses et autres comtesses sont contactées, mais elles partagent désormais la vedette avec des filles d’acteurs, d’hommes politiques ou d’hommes d’affaires ». En adoptant et en passant avec certains de ses membres les rituels de l’aristocratie traditionnelle, ces individus s’affirment comme faisant partie de la même classe sociale, voire d’une nouvelle aristocratie.

Cependant, pour pouvoir participer au rituel, les parents des débutantes ne doivent pas avoir un caractère trop controversé afin d’éviter toute polémique, en particulier en ce qui concerne les politiciens (Dictateurs et personnalités pouvant créer certains débordements : manifestation, sit-in, etc. ne sont pas conviés). Dans la grande majorité des cas, les débutantes devant leur présence au statut de leurs pères ou grands-pères, les mères tiennent un rôle de coulisses : elles s’occupent des préparatifs, sont présentes lors du choix de la robe, mais sont peu mises en avant lors de la soirée.

Malgré des parcours différents, l’argent est le vecteur commun, et la condition sine qua non pour faire partie de la Classe Capitaliste Transnationale. Les aristocrates ont été remplacés par les détenteurs d’une puissance économique et de l’influence qui l’accompagne. Leur participation au Bal peut être considérée comme une forme d’adoubement : en participant à un rituel de la monarchie occidentale traditionnelle, ils s’intronisent symboliquement comme faisant partie des nouvelles élites. Ainsi les codes de l’événement sont-ils parfaitement respectés et les acteurs participent à la continuité d’un rituel mondain historiquement très enraciné dans l’histoire des élites occidentales.

En accueillant une population cosmopolite, le Bal des Débutantes indique que les individus considérés comme faisant partie des nouvelles élites ne sont plus exclusivement occidentaux, près d’un tiers des débutantes ne l’étant pas. Cette population s’est mondialisée, et avec elle les modes de vie de la Classe Capitaliste Transnationale. En participant très jeunes à ce genre d’événements et en côtoyant d’autres membres de leur âge, les jeunes gens issus de cette classe s’habituent à une même norme qu’ils retrouvent dans les différentes métropoles qu’ils fréquentent. Ils participent à l’homogénéisation des signes de réussite et des lieux où les arborer : les marques extérieures de richesse sont similaires d’une métropole à l’autre (Assouly, 2011). Le Bal peut apparaître finalement comme un épiphénomène face à l’existence, d’une métropole à l’autre, de Palaces, de boîtes de nuits, de grands restaurants, de boutiques de luxe aux styles similaires, voire identiques. Ceux-ci se révèleraient comme autant d’indices de l’existence d’un mode de vie similaire de part et d’autre de la planète.

Cependant, les occasions où l’on peut faire la démonstration efficace de sa réussite sociale et financière sont assez limitées. Si le Bal le permet, il ne concerne qu’un tout petit groupe d’individus ; sa renommée et son exposition médiatique ont permis l’émergence d’un certain nombre de reproductions de la soirée et de son cérémonial, à l’instar des « Shanghai International Debutante Ball » ou du « Russian Debutante Ball ». Bien que moins connus, ces événements tentent de rehausser leur prestige en privilégiant la présence de débutantes issues de l’aristocratie européenne, celle-ci revêtant encore un certain prestige symbolique, malgré l’incarnation de la réussite par les nouveaux capitaines d’industrie, à l’instar des nouveaux milliardaires chinois ou russes. L’existence d’événements similaires montre que les signes et rituels d’intronisation à la Classe Capitaliste Transnationale se sont diffusés, et que les pratiques permettant de manifester son affiliation à ce groupe se sont propagés de la même façon, touchant les métropoles mondiales l’une après l’autre.

La participation à un événement mondain tel que le Bal permet de confirmer l’appartenance d’un certain nombre au groupe particulier qu’est la Classe Capitaliste Transnationale de façon quasiment officielle, parce que le Bal possède un caractère distinguant. À travers sa mise en scène, l’utilisation de signes extérieurs de richesse, le passage par un rituel aristocratique et la mise en avant de jeunes femmes venant de familles particulièrement privilégiées, le Bal affiche la supériorité symbolique d’un groupe sur les autres en présentant ses participants comme des modèles à suivre.

En plus de la participation à ces soirées mondaines, il existe d’autres manières d’affirmer son appartenance au groupe : les prix pratiqués et les standing imposés par les lieux et les établissements de grand luxe limitent l’accès de ceux-ci aux membres de cette Classe Capitaliste Transnationale. Ces lieux sont identifiables, et même s’ils ne sont pas mis en scène et médiatisés de la même manière que l’est le Bal des Débutantes, ils participent néanmoins à sa construction identitaire. Le message envoyé via les médias et la renommée acquise de cette manière tend à les faire voir, à tort ou à raison, comme la nouvelle aristocratie mondiale.

AXELLE ROUGE-MASLIAH

Axelle Rouge-Masliah est doctorante en sociologie au CREDA. Ses travaux portent principalement sur les élites transnationales et leurs lieux de loisirs.

axellerouge(at)hotmail(dot)com

Couverture : Présentation des débutantes en 1962 (Capture d’écran du documentaire « La perle des débutantes » sur le Bal des Débutantes du 6 décembre 1962)

Bibliographie

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Assor C., et Wysocky J., 30/11/2015, « 6 choses à savoir sur le Bal des débutantes », in Le Point

Assouly O., 2011, Le luxe. Essais sur la fabrique de l’ostentation, Editions IFM/Regard, Paris, 546p.

Banay S., 9/08/2005, « World’s Hottest Parties », in Forbes.

Beckett J.V., 1988, The aristocracy in England, 1660-1914, Basil Blackwell, Oxford, 496p.

Charlton C., 11/01/16, « The debutantes of China: Dazzling daughters of the world’s richest families are presented at the fourth annual International Ball in Shanghai » in Daily Mail UK

Chen V., 02/2015, « All dolled up », in China Morning Post

Knafou R., 2000 « Mobilités touristiques et de loisirs et système global des mobilités », in Michel Bonnet et Dominique Desjeux (dir.), Les territoires de la mobilité, PUF,  p. 93

Louaguef S., 27/11/2014, « 25 jeunes filles qui font rêver », in Paris Match

Pinçon-Charlot M&M., 2003, Sociologie de la bourgeoisie, Éd. La Découverte, Paris, p.80-81

Ristiguian M., 30/11/2015, « Dans les coulisses du Bal des débutantes 2015 », in Paris Match

Rouge A., 2014, Les élites en France, Uppr,

Simmel G., 2013, Philosophie de la mode, Ed. Allia, Paris, 64p.

Veblen T., 1978, Théorie de la classe de loisir, Gallimard, Paris, 322p.

Site internet : http://www.lebal.paris

  1. Thèse : « Sociabilités des lieux de la mondialisation noble : le cas des cosmopolites parisiens dans un monde en réseau ». []
  2. Statistiques calculées selon les nationalités des débutantes indiquées par éditions sur le site du Bal []
  3. Ophélie Renouard, organisatrice du Bal, interviewée à Paris en Mars 2015 []
  4. Les maisons de Couture et de Haute couture sont inscrites à la Fédération Française de la Couture du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de Mode. Celles-ci accueillent les maisons internationales depuis 1998. Les maisons les plus prestigieuses font partie de la Chambre Syndicale de la Haute Couture à laquelle adhèrent les maisons françaises et étrangères bénéficiant de l’appellation Haute Couture qui est une appellation juridiquement protégée dont ne peuvent se prévaloir que les entreprises figurant sur une liste établie chaque année par une commission siégeant au Ministère de l’Industrie et qui fait l’objet d’une décision ministérielle. []
  5. Une débutante des années 2000, interviewé à Paris en avril 2015 []
  6. « one of the world’s hottest parties »,  Forbes 8 septembre 2005, World’s hottest parties []
  7. Par Haute Joaillerie, on entend des pièces uniques fabriquées, composées des pierres et métaux les plus précieux, et réalisées avec les techniques de sertissage et d’orfèvrerie ultra pointues, propres au savoir-faire de chaque maison. []
  8. Hôtel considéré comme très luxueux. En France, un Palace est un hôtel qui bénéficie de ce label et qui, selon le ministère d’état au Tourisme, fait partie de la vingtaine d’établissements symbolisant « l’excellence et la perfection, le luxe et l’intemporalité » parmi la centaine d’hôtels classée 5 étoiles en France. Il repose sur une grille de critères techniques objectifs et sur l’avis d’un comité composé de cinq sages concernant les critères d’excellence, qui sont subjectifs. []
  9. Le Bal des Débutantes est suivi chaque année par « Teen Vogue US », « Vogue China », « South China Morning Post », « Vanity Fair US », le « Daily Mail UK », etc. Il est aussi suivi épisodiquement par « Hola Venezuala », « Philippine tatler », « Vogue Portugal », « Vogue Brasil », « Marie Claire Lowel Gulf », « la Revue du Liban », « ELLE Arabia », « 25 ans Japan », « Hello Bulgari », « Frau im Spiegel », « Tuniscope », « Voici », « Paris Match », « Hello Russia », « The Australian », etc. []
  10. Dominique de Villepin (Premier ministre français de 2005-2007), Carlos Ghosn (PDG de Renault-Nissan), Michael Spencer (PDG de Icap), Charles Rivkin (ex ambassadeur des USA en France), Bernie Ecclestone (homme d’affaire considéré comme le « patron de la Formule 1), etc. []

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