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Brésil / Les conflits fonciers à Rio de Janeiro : les habitants du « Horto Florestal » contre l’administration du Jardin Botanique : Urbanités

Brésil / Les conflits fonciers à Rio de Janeiro : les habitants du « Horto Florestal » contre l’administration du Jardin Botanique

Rafael Soares Gonçalves

 

 

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En dix ans, la ville de Rio de Janeiro a accueilli presque tous les grands événements internationaux, depuis les Jeux panaméricains de 2007 jusqu’aux Jeux Olympiques de 2016. Ces événements ont donné une nouvelle visibilité internationale à la ville et ont suscité une forte valorisation immobilière dans certains quartiers. Cette valorisation a renforcé les conflits fonciers et le retour d’expulsion des favelas des zones les plus aisées de la ville comme dans les années 1960-1970, lorsque 140 000 habitants de favelas ont été expulsés vers la banlieue. Plusieurs conflits fonciers à Rio de Janeiro sont liés à l’enjeu environnemental. Cependant, le discours qui tend à mettre en avant les notions de risque écologique ou de nécessaire conservation des aires protégées est en réalité souvent utilisé de manière sélective. Ainsi, lors de la préparation de la ville pour les Jeux olympiques, la mairie a éradiqué plusieurs favelas pour des raisons environnementales.

Cet article vise à examiner le conflit impliquant l’administration du Jardin Botanique de Rio de Janeiro et les habitants du lieu du Horto Florestal, contigu au Jardin Botanique. Le conflit date des années 1980, mais n’a repris d’ampleur que pendant la préparation de la ville pour les Jeux Olympiques. Alors que le discours environnementaliste et la protection du patrimoine sont aujourd’hui présentés comme un nouveau tournant dans les politiques urbaines des métropoles mondiales, le cas du conflit entre l’administration du Jardin Botanique et les habitants du Horto Florensal à Rio montre que ces discours participent aussi d’une politique de légitimation d’expulsions de quartiers populaires.

Historique du Jardin Botanique et du Horto Florestal de Rio de Janeiro

Le Jardin Botanique de Rio de Janeiro a été créé en 1808. Il s’agissait d’une des premières initiatives du Prince Régent du Portugal Dom João VI sur les terres brésiliennes. Quelques exploitations agricoles existaient déjà dans la région, comme celle du Engenho de El Rey, qui remonte à 1575. C’est le cas aussi de la Plantation de Café « dos macacos », dont l’ancien siège est le bâtiment connu aujourd’hui sous le nom de Solar da Imperatriz (Manoir de l’Impératrice), et qui abrite actuellement l’École de Botanique du Jardin Botanique. L’espace actuel du Horto Florestal (jardin forestier) était, jadis, un chemin d’évasion pour les esclaves cherchant à atteindre les Quilombos de la région1. Après l’abolition de l’esclavage, quelques usines se sont installées dans la région (comme l’usine de textiles Carioca et la América Fabril), conférant à ce secteur de la ville une physionomie ouvrière et populaire. Le Service Forestier du Brésil, organisme du Ministère de l’Agriculture,responsable de la gestion des jardins forestiers dans tout le pays, a œuvré sur la zone du Horto Florestal. La carte ci-dessous (Fig. 1) montre la zone du Horto Florestal. La petite carte située en haut et à gauche montre que cette zone a historiquement été séparée du Jardin Botanique.

1. Carte du Horto Florestal de 1995
Source : http://www.museudohorto.org.br/5830?acervoId=0 (décembre 2017)

Au fil des années, l’occupation de certaines zones du Horto Florestal par des fonctionnaires du Service Forestier du Brésil et du Jardin Botanique a été autorisée, aboutissant à la création de ce que nous appelons aujourd’hui la localité du Horto Florestal. Comme l’indique Miranda Filho (2012 : 497), l’installation d’habitations sur ces lieux reflétait une simple commodité : la proximité de la main-d’œuvre demandée dans la région. Cette occupation s’est poursuivie, au fil de l’histoire, moyennant des autorisations de la part des pouvoirs publics et ne posait donc aucun problème quant à une éventuelle dégradation de l’environnement.

En 1916, le président de la République de l’époque, Venceslau Braz, a autorisé, suite à la publication du décret nº11.904 du 19 janvier 1916, l’annexion légale et formelle du Horto Florestal au Jardin Botanique de Rio de Janeiro, de sorte qu’il s’est théoriquement transformé en une section de celui-ci (Miranda Filho, 2012 : 498). Cependant, dans la pratique, le Jardin Botanique et l´Horto Florestal se sont maintenus séparés avec des modalités de gestion et des limites spatiales bien définies, comme en rend compte la collection cartographique du Musée du Horto.2 Sous l’administration du Ministère de l’Agriculture, les terrains du Jardin Botanique et du Horto Florestal étaient toujours enregistrés comme patrimoine de l’Union Fédérale. De telle sorte qu’en 1965 le gouvernement fédéral a cédé gratuitement à Central Elétrica Furnas (décret nº56.911) une vaste zone à l’intérieur du Horto Florestal pour l’installation de lignes à haute tension et en 1968 (décret n°62.551), une autre zone majeure a été cédée au SERPRO (Service de traitement de données du Gouvernement fédéral).

Une première tentative d’éviction des résidents du Horto Florestal a eu lieu à partir des années 1960, afin d’installer un nouveau cimetière destiné aux habitants de la Zone Sud de la ville. Des pourparlers se sont tenus à cette occasion entre le Gouvernement fédéral et le gouverneur de l’État de Guanabara3, Carlos Lacerda, en vue de transférer la propriété de ce terrain à l’État. Le projet ne prévoyait que l’usage des terrains du Horto Florestal sans toucher aux terrains historiquement utilisés par le Jardin Botanique. Le procès-verbal de la réunion du Secrétariat de Guanabara daté du 17 juin 19634 fait allusion à cette zone sous le nom de « Favela da Reserva Florestal dos Macacos »5 et fait savoir qu’elle était occupée par des fonctionnaires appartenant au Département des eaux ainsi qu’au Ministère de l’agriculture moyennant des permis octroyés par l’administrateur du Horto Florestal. Lors de ladite réunion, les autorisations octroyées par le gouvernement fédéral ont été durement critiquées. Il a été décidé qu’il fallait faire photographier toutes les constructions existantes puis diffuser ces images dans les médias afin de susciter les protestations de la part de l’opinion publique. Selon le procès-verbal de la réunion : « Nul ne peut construire, même sur des terrains fédéraux, sans un permis du Secrétariat des constructions [de l’État de Guanabara] ».

Une autre tentative d’accaparement des terres du Horto Florestal a eu lieu quelques années plus tard. Un lot de terrains a été cédé à la BNH (Banque nationale du logement) pour la construction de 32 ensembles résidentiels de cinq étages (décret présidentiel nº62.698 du 14 mai 1968) (Bizzo et al., 2005 : 92). Comme nous le verrons ci-dessous, ce don a suscité une forte réaction de la part des résidents de la région, en particulier de la part des propriétaires aisés qui commençaient à s’y installer, de sorte que ces logements sociaux n’ont finalement jamais été construits. Le quartier ouvrier et populaire s’est rapidement embourgeoisé dans le sillage des destructions des favelas des quartiers environnants, et en particulier celles qui étaient situées sur les bords de la lagune Rodrigo de Freitas (Fig. 2).

2. Photo satellitaire du quartier du Jardin Botanique (Image Google Earth)
La zone verte au cœur du quartier est composé par le Jardin Botanique proprement dit (désigné en lettres vertes sur la carte) et le Horto Florestal à sa gauche (désigné par la flèche rouge)

Le risque d’expulsion et de relogement des habitants du Horto Florestal a refait son apparition dans les années 1980, lorsque l’Union Fédérale a demandé en justice l’expulsion de 236 familles et la saisie de leurs maisons. Dans ce contexte, les habitants, constitués en associations, se sont organisés afin de défendre des positions et des intérêts antagonistes. D’une part, l’Association des habitants du quartier du Jardin Botanique (AMA-JB), constituée par une catégorie de population à revenus élevés, plaide en faveur de l’éradication des maisons dans la zone du Horto Florestal. D’autre part, celle des habitants du Horto Florestal (AMAHOR), constituée par une population à plus faibles revenus, résidant sur des terrains du Horto Florestal, lutte pour le droit de ses membres à continuer d’habiter sur place.

Lorsque le Jardin Botanique est devenu, à partir de 2001, un organe public à gestion indépendante relié directement au cabinet du Ministre de l’Environnement (loi no 10.316/2001), le conflit s´est renforcé et a pris une nouvelle envergure. Le service fédéral qui s’est occupé, les dernières années, du conflit foncier entre le Jardin Botanique et les habitants du Horto Florestal fut la Surintendance du Patrimoine de l’Union fédérale (SPU), un organe relevant du Ministère au Plan6. La SPU a initialement proposé en 2010 un projet de régularisation foncière d’intérêt social des habitants du Horto Florestal. Ce projet a été préparé par la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (FAU/UFRJ) et plaidait le droit de permanence d’une grande partie des habitants du Horto Florestal.

Face à ce projet, une Chambre de Conciliation a été installée pour chercher une solution extra-judiciaire au conflit (Filho, 2012 : 499). Néanmoins, comme le décrit le juriste Edésio Fernandes7), un fait sans précédent dans l’histoire brésilienne est apparu : l’entrée en scène dans le conflit de la Cour des comptes de l’Union fédérale (TCU), organe de contrôle interne de l’administration publique. Sous la pression de l’Association des habitants du quartier du Jardin Botanique (AMA-JB), la TCU a défendu l’annulation du projet de régularisation et a exigé une nouvelle délimitation du site du Jardin Botanique avec l’enregistrement sur son nom de tous les terrains directement utilisés par le Jardin Botanique ainsi que les terrains historiquement occupés par les habitants du Horto Florestal. Comme nous l’avons souligné ci-dessus, tous ces terrains appartenaient à l’Union Fédérale sans être expressément enregistrés sous le nom du Jardin Botanique.

La TCU a également déterminé que de nouvelles actions en justice devaient être engagées pour expulser toutes les familles qui n’avaient pas encore fait l’objet d’un procès en justice8. Une nouvelle délimitation a été réalisée par une Commission formée par le Ministère de l’environnement (MMA), la SPU et l’Institut du patrimoine historique artistique et national (IPHAN), le parc étant classé. Les limites traditionnelles existantes entre le Horto Florestal et le Jardin Botanique ont été supprimées ce qui, de fait, a condamné plus de 520 familles à l’expulsion9. En raison des changements politiques survenus après la destitution de la Présidente Dilma Roussef, la SPU elle-même, qui avait initialement parrainé la régularisation foncière, a changé de position. Les procès de réintégration de possession ont repris et certaines familles ont déjà été expulsées au cours des derniers mois.

Le discours environnementaliste et la légitimation d’expulsion des habitants du Horto Florestal

Lors d’une interview du 18 mai 2016 concédée au journal O Globo, Samyra Crespo, alors présidente du Jardin Botanique, a déclaré qu’elle avait envoyé un document à la Police fédérale, où elle faisait état « de signes clairs d’une escalade de la violence et des stratégies de guerre urbaine » employée par les habitants de l’Horto Florestal et demandait l’établissement d’un plan de sécurité d’urgence. L’ancienne présidente du Jardin Botanique soulignait, dans ce même rapport, les conséquences de l’occupation :

La présence de résidents dans [la zone classée] de l’Arboreto et dans l’espace forestier qui relie l’Arboreto à l’Horto, comme c’est le cas aujourd’hui, est un scandale incompatible avec la fonction d’un Jardin Botanique consacré à l’éducation, à la science et au tourisme scientifique. De plus, la frange du Parc National de Tijuca ne peut pas être « favelisée ». Les dernières pluies d’été ont fait descendre des tonnes de déchets provenant de la communauté du Horto dans le Jardin, qui ont ensablé nos ruisseaux et nos canaux. C’est un conflit difficile à gérer et les habitants sont hostiles. Nous avons plusieurs documents prouvant l’invasion du Jardin et les menaces proférées à l’endroit de nos fonctionnaires.

Son discours contient une série d’indices qui nous permettent de réfléchir sur la façon dont la question environnementale a servi d’excuse pour justifier l’expulsion des habitants. Premièrement, la notion de protection de l’environnement est devenue une expression vague et dangereuse. Souza (2015 : 28) considère que Rio de Janeiro est l’exemple le plus éloquent au Brésil d’une géopolitique urbaine qui se sert de discours écologiques, ce qu’il appelle l’« écogéopolitique » urbaine, pour promouvoir des objectifs de contrôle du foncier et de contrôle social, ceci d’une manière apparemment compatible avec une « démocratie » représentative à la brésilienne. Cela se manifeste aussi par l’emploi du discours de risque environnemental, qui a historiquement été convoqué pour justifier l’expulsion des favelas à Rio de Janeiro (Gonçalves, 2013 et Gonçalves, 2015). Or, à partir du discours susmentionné de l’ancienne présidente du Jardin Botanique, on perçoit la volonté d’associer les habitants du Horto Florestal à des « favelados ». La catégorie « favela » devient, selon Motta (2014), une manière d’homogénéiser et de confondre les différentes formes d’occupation de l’espace à Rio de Janeiro dans le but de supprimer le droit au logement de leurs habitants.

Pourtant, il est difficile de classer la localité du Horto Florestal comme une favela proprement dite ou même comme un espace en train de se faveliser. Certes, comme le met en lumière Miranda Filho (2012 : 500), le nombre de maisons présentes sur ce site s’est accru. Selon les données du cadastre immobilier de l’ITERJ (Institut des terres brésiliennes de l’État de Rio de Janeiro), le nombre de maisons a fait un bond, passant de 377 en 1975 à 589 en 2007. Néanmoins, le Maire de l’époque, Cesar Maia, envoya une lettre le 23 décembre 2005 au Surintendant du Patrimoine de l’Union fédérale à Rio de Janeiro, reconnaissant l’occupation historique des habitants. Il a par ailleurs manifesté que « le village (du Horto Florestal) n’abrite aucun criminel, il n’est pas « favelisé » ni n’abrite des trafiquants de drogue, mais fait face à certains problèmes sociaux liés au logement, à la citoyenneté et à l’identité »10. Cependant, d’après le Système des établissements humains à faibles revenus (SABREN) de la Municipalité de Rio de Janeiro, ce secteur est nommé « Favela do Horto »11).

Nous n’avons pas la prétention ici de nous étendre sur la façon de classer une favela mais nous voulons plutôt comprendre la raison pour laquelle les administrateurs du Jardin Botanique et les médias, tout particulièrement le journal O Globo12, ont cherché à qualifier les résidents comme des habitants de favelas, stratégie destinée à les disqualifier. Tout acte de qualification, comme l’explique Strauss (1999), a le mérite de fournir une ligne d’action. En somme, classer ou non la localité du Horto Florestal comme une favela fait partie des stratégies des acteurs pour justifier leurs positions dans la dispute.

La question du risque environnemental a aussi joué un rôle important dans le conflit. Dans un reportage du journal O Globo, du 5 février 2012, le Département des Forêts du Ministère de l’environnement avait évoqué les risques subis par les maisons construites à l’intérieur des zones de protection permanente du Horto Florestal, comme celles qui sont érigées sur les bords du fleuve dos Macacos et sur les pentes de Grotão. Cette même question avait déjà été soulevée par l’Association des résidents du quartier du Jardin Botanique (AMA-JB) dans une lettre adressée au Ministre de la Cour des Comptes de l’Union Fédérale, Valmir Campelo. Celui-ci rapporte expressément dans son avis qu’il avait reçu la demande provenant de l’AMA-JB d’accorder une attention particulière au rapport préparé par le Secrétariat de la biodiversité et des forêts du Ministère de l’environnement en ce qui concerne l’inspection des zones de préservation permanente et des zones de risque dans les terrains du Horto Florestal (Cour des comptes de l’Union fédérale, 2012 : 68).

Le discours ci-dessus de l’ancienne Présidente du Jardin Botanique fait aussi allusion à la notion d’un continuum entre l’Arboreto (zone de visite du Jardin Botanique) et la localité du Horto Florestal. La question des limites entre le Jardin Botanique et le Horto Florestal est souvent mentionnée pour justifier des positions antagoniques du conflit. L’École municipale Julia Kubistchek, construite en 1961, a été pendant longtemps la frontière entre le Jardin Botanique et le Horto Florestal. Néanmoins, le Jardin Botanique a élargi ses limites au cours des dernières années, jusqu’à inclure le terrain de sports de l’école et quelques maisons de résidents du Horto Florestal dans la zone de visite touristique du Jardin Botanique.

Lors d’un entretien avec le Président actuel de l’AMAHOR (réalisé en mai 2017), celui-ci a déclaré que l’installation en 2001 de l’École nationale de botanique tropicale de l’Institut de recherches du Jardin Botanique dans les locaux du Solar da Imperatriz, a renforcé les prétentions du Jardin Botanique en ce qui concerne l’ensemble des terrains de la localité du Horto Florestal. L’article du 29 août 2011 du journal O Globo renforce cette interprétation, lorsqu’il signale que le Jardin Botanique a dû ouvrir une route dans le Horto Florestal pour relier l’Arboreto au Solar da Imperatriz. Le journaliste Marcos Sá Corrêa fait ressortir également l’importance de l’incorporation du Solar da Imperatriz dans les activités du Jardin Botanique comme moyen de justifier les prétentions de cette Institution à l’utilisation de toute la zone du Horto Florestal. « N’avez-vous pas remarqué que l’Arboreto est officiellement le laboratoire à ciel ouvert d’un Institut de recherche appelé le Jardin Botanique de Rio de Janeiro, dont l’École nationale de botanique tropicale est, d’ailleurs, séparée des laboratoires et des bibliothèques par la favela du soi-disant « Parc Jardin Botanique » ? »13

Finalement, l’ancienne présidente du Jardin Botanique a justifié l’éviction des maisons du Horto Florestal pour que le Jardin Botanique puisse finalement se consacrer entièrement à l’éducation, à la science et au tourisme scientifique (reportage du journal O Globo du 18 mai 2016). Or, on constate, ces dernières années, l’utilisation progressive des espaces naturels protégés en tant qu’actifs économiques dans le contexte de la mise en valeur immobilière ou de celui du marché international du tourisme (Maciel et Gonçalves, 2016). C’est le cas du processus évoqué par Souza (2017) sous le nom, de « conservationnisme gentrificateur ». Le discours de la conservation environnementale justifie l’expulsion des plus pauvres tandis que les attributs environnementaux locaux renforcent le processus de valorisation du quartier. Il est intéressant de souligner que ce même reportage qui utilise comme argument l’importance de l’expulsion des habitants pour assurer l’utilisation publique de la zone du Horto Florestal, considère que ces terres valent la somme impressionnante de 2,6 milliards d’€ (environ R$10,6 milliards).

Selon le juriste Edésio Fernandes,14 l’occupation, par des villas, des zones voisines au Jardin Botanique s’est accrue à partir des années 1980. Le lotissement fermé Canto et Mello, par exemple, destiné à des résidents très aisés, s’est installé à proximité du Horto Florestal au cours des années 1990. Ce lotissement a par ailleurs fait l’objet d’une procédure judiciaire, car il a été construit à l’intérieur d’une zone de préservation environnementale. Ce cas fournit un exemple des inégalités juridiques au Brésil et du fait que le même discours de protection de l’environnement peut être utilisé de façons différentes en assurant ou en supprimant des droits. Cela se retrouve par exemple dans la restitution faite par le journal O Globo du 15 mai 2012 de la procédure judiciaire du lotissement fermé « Canto e Mello ». Le juge Maurício Caldas Lopes explique, en justifiant sa décision, qu’il n’a pas exigé la destruction des maisons du lotissement, parce que cette mesure serait d’un « radicalisme extrême ». Selon le magistrat, les maisons peuvent rester mais la végétation locale devrait être entièrement recomposée. Il a donc été décidé que les résidents pourraient rester, et ne devraient payer qu’une indemnisation pour les dommages subis par la collectivité. Selon la manifestation des procureurs publics de l’État de Rio de Janeiro, le lotissement fermé présente d’innombrables irrégularités urbaines et environnementales et est situé dans une zone de risque environnemental15. Cependant, les journaux ne présentent pas les résidents comme des destructeurs de la nature et ne dit pas davantage que la justice les aurait condamnés à détruire leurs maisons. Ainsi, le même processus d’« environnementalisation » du conflit peut légitimer ou disqualifier les groupes impliqués dans les conflits.

 

Le discours de la protection du patrimoine historique et l’usage de la mémoire comme instrument politique

Outre la discussion sur la question environnementale, le discours sur la protection du patrimoine historique et du paysage du Jardin Botanique et du Horto Florestal a été un autre élément évoqué pour justifier l’expulsion des habitants de cette localité. Le rapport de la Cour des comptes de l’Union fédérale (2012 : 4) a déclaré que, sur les onze secteurs géographiques esquissés par le projet de la FAU/UFRJ de régularisation des terres, seul le secteur 01 appelé « Dona Castorina » se trouvait hors du polygone de classement du Jardin Botanique et pourrait de ce fait être régularisé.

D’après l’analyse de Miranda Filho (2012 : 498), l’idée de classer la zone a été reprise au moment de la controverse sur le projet de destination du Horto Florestal à la construction des cités de la BNH (Banque nationale du logement). Le classement de l’ensemble paysager du Jardin Botanique et du Horto Florestal a été confirmé par l’instruction de trois actes administratifs, le premier déjà à la fin des années 1930, et le dernier en 1973. Cependant, il n’existe aucune certitude de la part de l’administration publique concernant les limites exactes et le contenu du classement (Filho, 2012 : 510).

De toute façon, la portée du classement de cette zone se restreint à l’acquis scientifique et paysager, aux constructions spécifiques et aux sites archéologiques, mais ne tient pas compte du patrimoine immatériel existant. En somme, la protection du patrimoine suppose l’éviction de la population qui vit dans cette zone depuis des décennies et qui est directement responsable de la construction du quartier et de la protection des bâtiments historiques locaux. L’avis du ministre Walter Alencar dans son rapport à la Cour des comptes de l’Union fédérale (2012 : 70) illustre les rapports qui existent entre la sauvegarde du patrimoine et la protection de l’environnement en tant que dispositifs pour justifier l’expulsion des indésirables des zones nobles de la ville :

À ce sujet, ce qui est en train de se passer au Jardin Botanique de Rio de Janeiro fait parfaitement état de notre niveau d’appréhension par rapport à la signification de la notion de patrimoine public et celle de citoyenneté. Pour établir une comparaison, il serait inconcevable d’imaginer que les zones publiques de Hyde Park, à Londres, ou de Central Park, à New York, ou bien du Bois de Boulogne à Paris, puissent faire l’objet d’une telle attaque. Toute audace semblable à ce qui aujourd’hui est perpétré à Rio de Janeiro ferait l’objet d’une révolte populaire en vue de défendre l’environnement. À titre d’exemple, pour démontrer de façon grotesque cette situation, l’utilisation des zones du Horto Florestal de Rio de Janeiro, à des fins de régularisation des terres, est une hypothèse identique à celle de l’utilisation de la place Nossa Senhora da Paz à Ipanema16 pour y établir les mendiants qui habitent (ou habitaient) cette Place, abrités par des boîtes en carton.

C’est dans le but de s’opposer au discours élitiste de protection du patrimoine historique, que le Musée du Horto a été créé, suite à une expérience muséale qui se répète dans plusieurs favelas de la ville. Ces musées (Musée de la [favela de la] Maré, Musée das Remoções (des relogements) à la favela Vila Autódromo, Musée des Favelas à la favela du Cantagalo, Musée Sankofa à la favela Rocinha…) constituent une expérience de muséologie sociale qui évoque des expériences et des initiatives organisées pour résister aux tentatives de normalisation, de standardisation et de contrôle perpétrées par certains secteurs culturels et académiques (Chagas et Gouvea, 2014 : 16). Comme l’expliquent les auteurs, la muséologie sociale est engagée dans un processus voué à réduire les injustices et les inégalités sociales à l’aide de la mémoire, du patrimoine et du musée, en faveur des classes populaires (ibid. : 17). Le Musée du Horto ne dispose d’aucun espace physique défini, mais se veut un musée de parcours. Le musée est le propre quartier et sa collection documentaire se trouve sur son site internet (http://www.museudohorto.org.br/) (Fig. 3). Il s’agit donc d’un « musée ouvert » et réflexif, qui cherche à s’auto-examiner de façon à se construire en même temps que la construction culturelle de la communauté elle-même où il est inséré (Oliveira, 2013 : 3).

3. Page principale du site du Musée du Horto
Source : http://www.museudohorto.org.br/ (accès décembre 2017).

Les efforts d’implantation de musées dans les favelas, tels que celui du Horto, se transforment en un instrument politique pour que les mémoires souterraines puissent se poursuivre au sein d’une dispute de mémoire dans un contexte de conflit et de compétition entre des mémoires concurrentes (Pollak, 1989). L’expérience du Musée a fait surgir une nouvelle catégorie dans ce conflit : la revendication d’une partie des habitants de Horto Florestal en tant que population quilombola. De la même façon que Mota (2014 : 42) l’a décrit dans le cas de la population du Morro das Andorinhas à Niterói, les résidents du Horto Florestal « mobilisent leur répertoires de motivations réglées sur la base d’une idée d’ancestralité, et font de leur « tradition » une ressource morale et symbolique de reconnaissance de leurs demandes et de leurs doléances pour accéder au droit de demeurer sur leurs terres ». L’émergence de la catégorie traditionnelle a procuré une nouvelle visibilité positive aux demandes des résidents, par contraste avec l’effort des médias et des autres acteurs impliqués dans le conflit d’exploitation de la catégorie « favela » comme moyen de stigmatiser les résidents du Horto Florestal (Mota, 2014 : 51).

Cette démarche a été perçue et rapidement remise en question par des acteurs impliqués dans la défense des intérêts du Jardin Botanique. L’article du journaliste Marcos Sá Correa, par exemple (O Globo, 3 décembre 2010), a critiqué sévèrement la création du Musée du Horto Florestal et l’effort de mémoire des habitants locaux. De même, il a ironiquement affirmé qu’« il est possible qu’un quilombo soit en gestation au Horto ». Or, reconnaître le Horto Florestal comme un Quilombo rendrait encore plus difficile toute démarche visant l’expulsion des habitants. Faire allusion à la « tradition » est une démarche politique des habitants et leur permet de contrecarrer à la fois les discours sur l’environnement, ainsi que celui sur la protection du patrimoine historique.

Malgré les efforts du Jardin Botanique en vue de promouvoir l’éviction des résidents du Horto ces dernières années, le Jardin Botanique, selon Miranda Filho (2012 : 510), n’a pas encore défini ou spécifiquement précisé quels sont ses besoins réels d’expansion, c’est à dire les équipements qu’il veut mettre en œuvre dans la zone du Horto Florestal. À partir de cette brève discussion sur ce conflit, on a voulu montrer que l’utilisation des discours en faveur de l’environnement et de la protection du patrimoine historique se manifeste davantage comme un dispositif capable de légitimer l’éviction des populations jugées indésirables que comme un moyen d’assurer l’intérêt public de la collectivité.

RAFAEL SOARES GONCALVES

Gonçalves, Rafael Soares. Juriste et historien. Docteur en histoire de l’Université Paris VII. Maître de Conférences à la Pontificale Université Catholique de Rio de Janeiro (PUC-Rio). Coordinateur du Laboratoire des Études Urbaines et Socio-environnementales (LEUS-PUC-Rio).

E-mail : rafaelsgoncalves@yahoo.com.br.

 

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Srauss A., 1999, Espelhos e máscaras. A busca da identidade, São Paulo, EdUSP, 184 p.

Photo de couverture : Le lieu du Horto Florestal (Rafael Soares Gonçalves, 2017) « Tant de gens sans maison et plus une maison sans personne. »

  1. Région où se concentraient les esclaves fugitifs. Suite à un rapport anthropologique, la constitution de 1988 a concédé aux groupes qui s’auto-identifient comme quilombolas le droit collectif à la terre. Il s’agit plutôt d’un droit de réparation aux descendants des personnes victimes de l’esclavage. Une grande partie des Quilombos ont été reconnus dans les zones rurales, mais il y a déjà des cas de demandes dans les zones urbaines, même à Rio de Janeiro, comme dans les cas des Quilombos de Sacopã au quartier de la Lagoa ou alors dans celui de Pedra do Sal dans la Zone Portuaire. []
  2. C’est une initiative des résidents et des amis du Horto. Le Musée présente l’histoire de la communauté du Horto Florestal et de ses habitants traditionnels. Comme nous le verrons par la suite, il s’agit d’un musée de parcours, sans espace physique défini, dont la mission est de préserver le patrimoine culturel matériel et immatériel riche et diversifié du quartier à l’aide des acquis de son site et qui intègre des initiatives de visites guidées et des initiatives culturelles sur place. Pour ce qui a trait à la question des limites entre le Horto et le Jardin Botanique, voir le lien « cartographie » de la section des acquis de la page du Musée : http://www.museudohorto.org.br/Acervo?acervoId=2550 []
  3. Après le transfert de la capitale à Brasilia, en 1960, la ville de Rio de Janeiro est devenue une ville-état (Guanabara) jusqu´en 1975. []
  4. Fond Carlos Lacerda, Archives de l’Université nationale de Brasilia, Boîte  nº116. []
  5. Fond Carlos Lacerda, Archives de l’Université nationale de Brasilia, Boîte n° 116. []
  6. À partir de 2003, au début du gouvernement du président Lula, la SPU a donné la priorité à la fonction socio-environnementale des biens immobiliers de l’Union fédérale de façon harmonisée avec la fonction historique de perception exercée par cet organe. []
  7. Voir http://www.canalibase.org.br/os-falsos-argumentos-para-a-remocao-do-horto/ (accès en novembre 2017 []
  8. Selon Bizzo et al. (2005 : 25), le cadastre de l’Instituto de terras do Rio de Janeiro, de 2004, a compté 589 habitants dans l’Horto Florestal (Bizzo et al, 2005 : 25). En fait, comme nous allons le voir ci-dessous, une seule petite partie de la localité du Horto Florestal, située sur la rive gauche du fleuve dos Macacos de l’autre côté de la rue Pacheco Leão (Secteur Dona Castorina) n’a pas été enregistrée au nom du Jardin Botanique et ne court pas le risque de relogement. []
  9. Voir cette interview sur le site (http://www.canalibase.org.br/os-falsos-argumentos-para-a-remocao-do-horto/). (Accès en novembre 2017). []
  10. Voir : http://www.museudohorto.org.br/Carta_de_apoio_do_ex-prefeito_Cesar_Maia_%C3%A0_cria%C3%A7%C3%A3o_da_AEIS_do_Horto (accès novembre 2017). []
  11. Voir : http://pcrj.maps.arcgis.com/apps/MapJournal/index.html?appid=4df92f92f1ef4d21aa77892acb358540 (accès en novembre 2017 []
  12. Le siège du groupe de communication O Globo est dans le quartier du Jardin Botanique. Ce groupe joue un rôle important dans le conflit en se manifestant ouvertement contre la présence des habitants. []
  13. Voir http://www.oeco.org.br/colunas/marcos-sa-correa/24578-que-belo-horto-para-plantar-favela/ (accès en novembre 2017). []
  14. Voir http://www.canalibase.org.br/os-falsos-argumentos-para-a-remocao-do-horto/ (accès en novembre 2017). []
  15. Voir : https://mp-rj.jusbrasil.com.br/noticias/3136944/mprj-obtem-condenacao-de-moradores-de-mansoes-na-gavea-por-dano-ao (accès décembre 2017). []
  16. Cette place est probablement l’un des lieux les plus aisés de la ville de Rio de Janeiro. []

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