Brésil / Stratégies et transformations du territoire : la construction sociale d’une copropriété populaire à Rio de Janeiro

Maira Machado-Martins

 

 

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Comme dans la plupart des villes, l’urbanisation de Rio de Janeiro a démarré, dès le XVIe siècle, par le centre-ville. La ville s’est étendue selon un modèle d’extension concentrique, tout en conservant un tissu orthogonal, gagnant progressivement les montagnes et les marais par remblaiement des terrains. Ensuite, le processus d’expansion de la ville a pu être caractérisé par deux axes principaux depuis la zone du centre-ville : un vers le Nord et l’autre vers le Sud. Ce dernier a abouti dans la zone balnéaire, qui a bénéficié d’une planification urbaine prévue pour accueillir la zone d’habitat la plus sophistiquée de la ville. Du côté de la zone Nord, l’urbanisation s’est faite sans planification. Par exemple, l’implantation par l’État de réseaux de voies ferrées reliant le centre-ville et la périphérie Nord au XIXe siècle et la création des zones industrielles dans les années 1930 n’ont pas été accompagnées d’une programmation de logements. Cette opposition des formes de croissance urbaine, aggravée par les déséquilibres d’investissement de toutes sortes de la part des pouvoirs publics, génère globalement1 deux territoires à Rio de Janeiro. La zone Sud est structurée, riche2 et consolidée par rapport à sa fonction urbaine principale et majoritairement résidentielle. À l’inverse, la zone Nord présente des transformations importantes et constantes en ce qui concerne l’usage des sols, la formation de zones d’habitat et les mouvements de population.

Cet article analyse une des transformations urbaines à l’œuvre dans le territoire de la zone Nord de Rio, en l’occurrence les copropriétés populaires. C’est une nouvelle forme d’habitat qui s’inscrit dans un processus de reconversion en habitat des espaces industriels, générant une forme ressemblant à la copropriété. L’intérêt est de mettre en relation une de ces copropriétés avec le territoire dans lequel elle s’insère, caractérisé par une zone industrielle et par le milieu d’habitat d’origine des habitants, un groupement de favelas dénommé Maré, localisé à environ 400 mètres de ces nouvelles copropriétés. En partant de l’analyse chronologique des transformations et consolidations de la Maré et de la copropriété, on souhaite mettre en évidence le rôle de l’usine dans les processus de construction du territoire : comment l’usine joue-t-elle un rôle d’ancrage tout au long des processus ? Quelles sont les stratégies de permanence de cette population ?

Tout d’abord, nous aborderons les transformations subies depuis son origine par la Maré et leurs relations avec le développement du territoire dans lequel la Maré s’insère. Ensuite nous présenterons les copropriétés populaires dont il est question, pour revenir notamment en détail sur le développement de celle de Monte Castelo, dont la recherche sous une perspective ethnographique, a démarré en 2006 (Machado-Martins, 2014). On souhaite identifier à travers cette analyse les relations entre les transformations du territoire et le développement des formes d’habitat populaire spontanées.

À l’origine du territoire : la Maré

La région est localisée dans la zone Nord de Rio de Janeiro, où se sont implantés les réseaux de voies ferrées depuis la fin du XIXe siècle pour distribuer dans la capitale les produits agricoles et, plus tard, transporter la production industrielle. La Maré est ainsi localisée dans une partie de la ville qui a accueilli la plupart des industries au XXe siècle.

Le territoire où se trouve aujourd’hui la Maré est situé dans une zone à l’origine inondable, face à la Baie de Guanabara, et devenue ainsi espace d’habitation pour les plus pauvres, puisque c’était une zone libre, délaissée par la spéculation immobilière et proche des usines. Une grande partie de la population de ces territoires s’est installée dans des logements construits sur des sortes de pilotis en bois, enfoncés dans le sol en raison du mouvement des marées, alors que d’autres occupaient une petite butte, qui les protégeait de l’eau. Ces derniers sont à l’origine de la première communauté qui s’est constituée dans la Maré, qui s’appellera plus tard Morro do Timbau.

Les favelas construites à la suite du Morro do Timbau sont considérées une véritable réussite des habitants à l’époque. La zone étant complétement inondable, les habitants ont réalisé le remblaiement d’une partie de ce territoire. Avec son labyrinthe de ponts qui reliaient les maisons construites sur les pilotis en bois, le tissu urbain des trois premières favelas a gardé l’aspect irrégulier caractéristique de l’occupation spontanée qu’on retrouve dans d’autres favelas de Rio de Janeiro. Il faut également souligner les difficultés auxquelles les habitants ont dû faire face quand ils n’avaient pas accès aux services essentiels (eau, assainissement, électricité). Les branchements illégaux réglaient le problème dans un premier temps, jusqu’à que le réseau officiel d’électricité soit installé. Pour l’eau, des branchements illégaux ont été mis en place, mais le nombre de robinets étant trop peu nombreux, les files d’attente étaient très longues. Le réseau d’évacuation des eaux usées a été construit par les habitants, mais il était assez précaire. Il n’était présent que dans les logements situés dans la partie sèche et l’égout se déversait directement dans la Baie de Guanabara (Vaz, 1994).

Ainsi, l’occupation de la Maré a démarré en 1940, avant même la construction de l’Avenida Brasil (1946), voie principale d’accès à l’ensemble et qui traverse la ville de Rio de Janeiro d’Est en Ouest. Les 16 communautés qui composent le territoire de la Maré aujourd’hui peuvent ainsi être analysées en fonction des périodes d’arrivée des habitants et des modes d’occupation correspondant. Les premières, chronologiquement, sont celles qui sont issues d’une occupation spontanée des terrains, organisées par leurs habitants. Cette phase dure de 1940 à 1980. On peut les distinguer des communautés qui ont surgi à partir des projets d’habitat social ou provisoires mis en place par les pouvoirs publics par la suite. À partir des années 1980, l’État construit l’habitat social, sous forme de lotissement ou d’appartements. Ces projets ont subi des transformations, soit parce que les terrains environnants ont été occupés à leur tour, soit parce que les maisons se sont agrandies, générant de nouvelles favelas. Connu aussi sous le nom de Complexo da Maré, le territoire s’étend sur 4,27 km2, et constitue un des plus grands groupements de favelas de la ville de Rio de Janeiro. Région Administrative depuis 1988, puis reconnue officiellement comme quartier de la ville en 1994, la Maré compte, d’après le recensement de l’IBGE3 2010, 129 000 habitants et 41 759 unités d’habitation.

1. Carte avec les 16 favelas qui composent la Maré (Machado-Martins, 2011)

La recomposition de la région

Les transformations concernant le territoire d’insertion des copropriétés populaires révèlent deux moments-clés, caractérisés par une recomposition fonctionnelle et démographique de cette zone. Le premier moment est marqué par l’inauguration de l’Avenida Brasil, en 1946, un grand axe routier d’accès à l’ancienne capitale du Brésil, le long duquel sont implantées des usines de production. C’est le moment du grand développement industriel du pays, notamment à Rio de Janeiro, qui attire alors des populations migrantes venues d’autres régions du Brésil. La croissance du secteur dans cette partie de la ville attire ainsi les ouvriers, qui s’installent de manière spontanée à proximité des lieux de travail. De 1947 à 1970, six groupements d’occupation spontanée et deux lotissements construits par le Programme d’Habitation Provisoire (CHP)4, mené par les pouvoirs publics, sont implantés sur la région de la Maré. Le territoire est ainsi constitué à la fois par du bâti à destination résidentielle et à destination productive.

Dans la ville de Rio de Janeiro, il faut noter que la population des favelas était essentiellement composée d’ouvriers de l’industrie entre 1940 et 1960. Plus de la moitié des travailleurs de ces favelas exerçaient leur métier dans le voisinage de leur lieu d’habitat (Silva, 2005). À partir des années 1960, la chute de la production industrielle à Rio de Janeiro – conséquence du transfert de la capitale à Brasília et des investissements de la ville de São Paulo pour attirer la sphère productive – entraîne la chute de la part de la population des favelas qui travaille dans le secteur industriel.

La deuxième période dans l’histoire de La Maré, entre les années 1970 et 1990, est marquée par le départ des industries, qui aboutit à l’abandon de terrains. L’évènement est à l’origine des paysages de friches industrielles qui caractérisent les abords de l’Avenida Brasil actuellement. Au moment de la fermeture des usines, les favelas étaient consolidées et les liens de voisinage établis par leurs habitants étaient déjà assez solides. L’éloignement de l’habitat et du lieu de travail a soulevé de nouveaux enjeux pour les anciens habitants, mais cela n’a pas empêché l’installation de nouveaux habitants. Auparavant, la population cherchait à s’installer à côté de son lieu de travail, notamment des usines, compte-tenu du fait que les réseaux de transport étaient beaucoup moins développés.

La Maré continue, à cette époque, à se développer et à accueillir de nouveaux habitants. Cette croissance n’est pas restreinte à l’occupation des terrains vides pour la construction des nouvelles maisons, elle est caractérisée notamment par la verticalisation du bâti : la construction d’étages sur les maisons, qui peuvent accueillir les enfants qui se marient, ou créer une nouvelle forme de revenu familial par le développement du marché locatif. Les copropriétés populaires surgissent dans ce contexte et inaugurent une troisième phase de l’évolution de ce territoire.

 

Les copropriétés populaires de l’Avenida Brasil

Les copropriétés populaires de l’Avenida Brasil sont une forme très peu connue et relativement récente d’habitat populaire dans la ville de Rio de Janeiro. Elles renvoient à un mouvement d’occupation des terrains et immeubles industriels abandonnés par une population économiquement modeste, et à leur reconversion par les occupants eux-mêmes. Ces formes d’habitat ont démarré à la fin des années 1990 et au début des années 2000 et se localisent aux abords de l’Avenida Brasil. Trois copropriétés, très proches les unes des autres, ont été identifiées : Condomínio Areias Brancas, Batidão et Monte Castelo.

Caractérisée juridiquement comme informelle, voire illégale, cette forme d’habitat présente cependant certaines caractéristiques qui la font ressembler à une copropriété : on peut citer notamment celles qui concernent son fonctionnement, telles que les règlements établis par les habitants. Les copropriétés se localisent sur de grands terrains, destinés originellement à la production, où l’on retrouve des bâtiments industriels et des réseaux d’infrastructures implantés et adaptés par et pour les habitants. Les terrains sont entourés par des murs et l’accès se fait par des portes qui sont ouvertes dans la journée et fermées la nuit. Deux copropriétés disposaient jusqu’en 2009 de gardiens qui contrôlaient la circulation des piétons, notamment celle des enfants, qui jouent librement dans les espaces communs du groupement de maisons. Pour répondre à ces dépenses communes et d’autres, telles que les frais de ménage, de réparation et de maintenance, les habitants payent une taxe de copropriété. Cela fait l’objet de controverses car certains réclament plus d’investissements dans les espaces communs de la copropriété. Dans le cas de Monte Castelo, on observe que les premiers habitants sont venus des favelas de la Maré, située en face de la copropriété, de l’autre côté de l’Avenida Brasil. Une grande partie de ces habitants sont nés dans cette favela et ont vécu son processus d’occupation et de développement.

2. Photo satellitaire du quartier du Jardin Botanique (Image Google Earth)
La zone verte au cœur du quartier est composé par le Jardin Botanique proprement dit (désigné en lettres vertes sur la carte) et le Horto Florestal à sa gauche (désigné par la flèche rouge)

La consolidation des copropriétés populaires manifeste ainsi la prééminence de la fonction résidentielle sur l’activité industrielle : les usines font place aux logements. Certes, elles ne sont plus les lieux de travail, mais la zone où elles se sont développées présente de grands avantages pour la consolidation des copropriétés traitées ici : diversité des commerces et services, proximité avec les réseaux de voisinage à la Maré et desserte par de nombreuses lignes de bus qui relient la localité à diverses zones dans la ville de Rio de Janeiro. Cela est devenu un aspect fondamental pour la population des copropriétés populaires. Les interviewés à Monte Castelo ont révélé avoir occupé divers métiers à différents endroits de la ville, car la progression de l’emploi informel exige la mobilité des individus, comme l’ont démontré les recherches d’Abramo (2009). Pour les couches sociales les plus défavorisées, il n’y a plus de raison de résider à proximité du lieu de travail, car celui-ci change constamment, mais à proximité d’un hub de transports.

 

Le développement de l’habitat, le cas de la copropriété Monte Castelo

On constate alors que l’usine, qu’elle soit abandonnée ou en activité, est au cœur des transformations sur le territoire. Suite à cette analyse, à l’échelle plus étendue, une autre dimension mérite d’être vérifiée : celle du processus de transformation de l’espace à Monte Castelo, et le développement du territoire de la Maré. Certes, les étapes de construction des deux lieux présentent des temporalités et des dimensions différentes, mais leur analyse permet de comprendre les enjeux concernant la construction de l’espace dans les deux cas.

Le processus de transformations dans la copropriété peut être défini en trois moments : le début de l´occupation, la consolidation et le processus de dégradation (Machado-Martins, 2016).

Le premier est celui de l’occupation de fait du terrain. À ce moment, le terrain présentait trois immeubles, un entrepôt de production avec un étage et une mezzanine, et un espace vide, probablement un parking. Les immeubles ont été entièrement occupés et divisés en appartements par les occupants qui arrivaient au fur et à mesure, alors que les entrepôts ont été entièrement lotis de parcelles et les toitures ont été retirées par la suite. L’espace vide a également accueilli la construction de quelques maisons et une partie a été destinée à la zone des loisirs. Les premiers habitants ont affronté plusieurs difficultés pour s’établir sur un espace abandonné depuis des années, sans toilettes, très sale, et sans électricité. Les témoignages ont également révélé des problèmes concernant l’inondation et des dégâts sur les constructions, encore très vulnérables, lors des pluies intenses. À ce moment, la situation de vulnérabilité contribuait à renforcer la proximité et la solidarité parmi les occupants. En même temps, l’entraide lors de la construction des maisons par l’ensemble des occupants était célébrée comme une grande fête, avec une grillade, de la musique et des danses. Ce sont les premiers piliers de construction d’une communauté. L’espace, caractérisé par la reconversion physique et fonctionnelle d’une ancienne usine, devient progressivement un groupement de ménages. À cette époque, la communauté est un groupe encore relativement réduit, comptant environ trente personnes, qui ont en commun la recherche d’un nouvel habitat et le fait d’être venues de la Maré. Les témoignages font ressortir la nostalgie, présente dans les discours de ceux qui ont vécu des moments assez difficiles pour démarrer la copropriété, mais qui ont réussi à les surmonter.

Le deuxième moment, six ans après le démarrage de l’occupation, est marqué par la consolidation de l’occupation : les maisons sont solides, les réseaux sont adaptés, l’occupation a gagné un nom. Le Monte Castelo dispose également à ce moment-là d’équipements collectifs : la piscine, le terrain de sports et la place avec une petite scène pour les représentations. La présence de tous ces équipements distingue le Monte Castelo comme une copropriété sophistiquée, notamment si elle est comparée avec les deux autres, le Batidão et le Condomínio Areias Brancas. Ces aspects contribuent ainsi à l’attraction des nouveaux habitants et les espaces libres du terrain sont progressivement occupés. Le Monte Castelo compte alors 200 unités d’habitation, soit environ 750 habitants.

L’administrateur du Monte Castelo existait déjà à cette époque : c’était un des premiers habitants de l’occupation, connu par les anciens. C’est lui qui représente les habitants dans les processus de régularisation des réseaux et du terrain. Il est également important car il est l’agent qui établit des normes nécessaires au vivre ensemble dans un milieu d’habitat qui est devenu peuplé et diversifié : interdiction du bruit et de musique forte à partir de 22h, présence d’un gardien à l’entrée qui surveille la sortie des enfants, usage de la piscine les week-ends seulement, etc. Au-delà de l’établissement des normes dans la copropriété, l’administrateur est également responsable de résoudre les conflits, tels que les disputes entre les voisins et entre les couples. La relation des habitants avec l’administrateur se joue sur deux modes. Il y a le groupe de ceux qui sont en faveur des pratiques de l’administrateur, notamment la collecte de la taxe de copropriété, et qui se compose des familiers et amis de l’administrateur. Pour un autre groupe, la relation se joue sur un mode très différent, puisqu’il s’agit de ceux qui sont contre le paiement de la taxe. Ces habitants voient dans la collecte un acte d’extorsion, et se justifient en dénonçant l’absence d’investissement à l’intérieur de la copropriété. On observe alors la rupture d’un système de solidarité « généralisé », car les situations des habitants se sont diversifiées, et présentent désormais des différences sociales, économiques et culturelles.

Le troisième moment de la copropriété est marqué par la reprise des travaux de recherche scientifique et le retour au Monte de Castelo, treize ans après le démarrage de l’occupation. La surface du terrain à ce moment est presque totalement occupée, seule la place est encore libre de constructions. Une grande partie des unités d’habitation est louée par les habitants les plus anciens. Les premiers occupants de l’édifice existant ont délimité leurs espaces d’habitat à l’intérieur lors de leurs arrivées respectives. Des années plus tard, ces habitants ont subdivisé leurs appartements en construisant de petits studios afin de compléter leurs revenus mensuels. La hiérarchie sociale dans l’espace résidentiel reflète l’ancienneté dans la copropriété : ceux qui ont le plus de biens immobiliers sont les plus anciens habitants.

Le changement de gestion et aussi de l’administrateur, en 2013, marque la fin d’un cycle dans la copropriété : l‘ancien administrateur, qui a participé du processus d’occupation et qui connaissait les premiers habitants quitte la ville de Rio de Janeiro, est remplacé par l’administrateur de l’occupation Batidão. Il n’habite pas dans les copropriétés et passe deux à trois fois par semaine dans le Monte Castelo pour recueillir le paiement de la taxe et régler d’éventuels problèmes. L’affichage des règles à l’intérieur de la copropriété révèle désormais les tensions : le non respect du silence après 22h est passible d’une amende, il faut demander une autorisation de l’administrateur pour organiser des fêtes dans les espaces communs, il est interdit de bloquer les couloirs et accès aux maisons avec des chaises et tables et ce sont les habitants qui doivent ramasser les déjections de leurs animaux domestiques. Certaines règles existaient avant, mais c’est à partir du moment où elles sont systématiquement affichées sur les murs de Monte Castelo que les relations se dégradent.

Un autre changement important et déterminant de la morphologie dans le Monte Castelo est à souligner : l’espace collectif commence à être vendu à de nouveaux habitants pour la construction des maisons, et les espaces communs sont progressivement réduits. Tout espace résiduel à l’intérieur de la copropriété devient rapidement une minuscule maison, les espaces de circulation et de loisirs sont alors soit supprimés, soit réduits au minimum. L’image de l’intérieur de la copropriété ressemble de plus en plus à celle des favelas de Rio de Janeiro : des maisons qui grandissent verticalement, les unes au-dessus des autres, et des couloirs de passage entre elles où la lumière et l’air se font rares.

Les changements dans les relations parmi les habitants suivent les transformations de la morphologie et des normes à l’intérieur de la copropriété et attestent, par ailleurs, de la dégradation de l’espace social (Lefebvre, 2000). L’espace à l’extérieur de la maison n’est pas considéré comme un espace appartenant aux habitants. Des objets jetés des fenêtres s’y entassent, parfois jetés par les habitants face à leur propre maison. Dans les premiers temps de la recherche de terrain, le réseau de voisinage existant avait été analysé au prisme des négociations entre les voisins pour poser le revêtement de sols dans le couloir où ils habitaient. Quelques années plus tard, le travail ethnographique mené dans le Monte Castelo constate que cette négociation a disparu : à sa place, on observe une mosaïque de revêtements présents dans les limites des façades de chaque maison, ce qui démontre l’individualité et l’individualisme qui règnent dans les espaces de l’occupation. Les entretiens avec les habitants actuels sont révélateurs : ils ne connaissent plus leurs voisins et la vitesse de la mobilité de résidents ne contribue pas à la construction de ce réseau. La présence de grilles devant les maisons, qui marquent le passage entre l’espace public et domestique, révèle des conflits pour et sur l’espace. De quoi se protège-t-on ? Du voisin indésirable ? De l’espace devenu désagréable ?

Enfin, le dernier aspect révélateur de la transformation et de la dépréciation de l’espace à l’intérieur du Monte Castelo concerne le départ des premiers habitants. Une grande partie des plus anciens a vendu son unité d’habitation et a quitté la copropriété. Tout au long des travaux ethnographiques menés sur place, il a été possible d’observer un mouvement pendulaire des habitants, caractérisé par la vente des maisons dans la copropriété pour revenir dans la Maré, et suivi d’un retour à la copropriété par la location ou l’achat d’une nouvelle maison. Ces mouvements étaient suscités par des évènements comme des divorces ou des mariages, ou liés à des changements de style de vie. La favela est ainsi souvent associée à la fête et à la liberté de faire ce qu’on veut, alors que la copropriété est comprise comme l’espace de la tranquillité, du calme et des normes. La rupture de ce mouvement démontre une transformation de la qualité du milieu d’habitat, ce qui contribue au changement social de la copropriété.

Considérations sur les transformations du territoire et de la forme d’habitat

En considérant la favela comme le modèle d’habitat populaire le plus répandu de Rio, on peut affirmer l’innovation des copropriétés populaires concernant le processus de développement de l’espace, car elles disposent d’une infrastructure préalable sur le terrain. Elle conduit les occupants à une reconversion des espaces et non à une construction complète de la structure d’habitat, comme c’est le cas des premières favelas de la ville, notamment la Maré, l’habitat d’origine des premiers occupants. La favela et la copropriété présentent néanmoins toutes deux une construction collective de l’espace qui est produit sous une perspective de passage à une nouvelle étape du parcours résidentiel. L’investissement individuel, les difficultés surmontées et la mémoire de l’étape de la construction sont communs aux habitants qui ont participé à la fondation de l’espace devenu habitat.

La construction ex-nihilo et l’initiative de reconversion des espaces est directement liée au territoire et révèle son appropriation. La population qui a participé à la construction de la Maré au début de son occupation était essentiellement composée de migrants. Le territoire et son identité ont été entièrement construits par cette population, venue notamment de la région du Nordeste brésilien, caractérisée par la misère et un chômage élevé. L’atout principal du territoire au début de son occupation était l’offre de travail dans les usines, ce qui a duré une trentaine d’années. Le même constat est réalisé par Colette Pétonnet dans son ethnographie concernant les deux générations d’habitants de la banlieue parisienne en 1979, lorsqu’elle analyse deux bidonvilles : « Le terrain n’est jamais choisi au hasard. (…) Nul doute que le facteur temps ait présidé à la création de ‘Moulin Brulé’ et de ‘Four à Chaux’, tous les deux sur le sol même ou si proche de l’usine. On ne peut pas espérer habiter plus près de son lieu de travail » (Pétonnet, 2002 : 64). Par la suite, le développement des communautés de la Maré et la fixation de la population ont produit un territoire constitué par des familles qui forment un réseau social. La génération suivante, née dans la Maré, a participé aux transformations physiques et culturelles du territoire : la fermeture des usines, l’implantation des habitations par les pouvoirs publics, l’amélioration des maisons, l’accroissement de la population, des constructions, des commerces et services. Le réseau social s’étend dans les favelas de la Maré et se répand dans la communauté qui se constitue dans l’occupation Monte Castelo. Ce sont des habitants qui cherchent et qui construisent une nouvelle forme d’habiter.

Si, auparavant, la zone industrielle attirait cette population grâce à l’offre de travail, aujourd’hui elle contribue à la permanence de cette population sur le territoire tout en créant une alternative d’habitat, car le terrain abandonné comporte des infrastructures qui rendent plus facile la conversion de l’espace en habitat et le réseau des familles et attaches du territoire sont préservés par la proximité.

MAIRA MACHADO-MARTINS

Maira Machado-Martins est architecte-urbaniste, docteure en Aménagement de l’Espace et Urbanisme (Université Paris-Est). Professeure à Pontifícia Universidade Católica de Rio de Janeiro (PUC-Rio), chercheure au Laboratório de Etnografia Metropolitana (LeMetro/IFCS-UFRJ) et chercheure associée au Lab’Urba (Université Paris-Est). Elle travaille sur l’habitat informel et les formes d’appropriation des espaces publics dans la ville sous la perspective de la sociologie et anthropologie urbaines.

maira_martins@puc-rio.br

Bibliographie

Abramo P., 2009, « O mercado informal de solo em favelas e a mobilidade informal dos pobres nas grandes cidades : um marco metodológico » in Abramo P. (coord), Favela e mercado informal : a nova porta de entrada dos pobres nas cidades brasileiras, Porto Alegre, ANTAC, 14-47.

Abreu M., 1997, A evolução urbana do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, IplanRio, 155 p.

Lefebvre, H., 2000, La production de l’espace, Paris, Anthropos, 487 p.

Machado-Martins M., 2014, Habiter une ancienne usine à Rio de Janeiro : les invasões de l’Avenida Brasil, Paris, L’Harmattan, 162 p.

Machado-Martins M., 2016, « Conflitos na moradia popular informal : observações sobre a trasnformção dos ‘condomínios populares’ da Avenida Brasil » in Cunha N. et al (org), Antropologia do conflito urbano, conexões Rio-Barcelona, Rio de Janeiro, Lamparina, 201-212.

Pétonnet C. 2002, On est tous dans le brouillard, Paris, Éditions du C.T.H.S, 394 p.

Silva M. L., 2005, Favelas cariocas, 1930-1964, Rio de Janeiro, Contraponto, 256 p.

Vaz, L. (coord), 1994, História dos bairros da Maré : espaço, tempo e vida cotidiana no Complexo da Maré, Rio de Janeiro, UFRJ, 185 p.

Photo de couverture: Vue de la copropriété Monte Castelo depuis l’Avenida Brasil. Machado-Martins, 2008.

  1. On dit globalement parce qu’on ne développera ici l’apparition des favelas dans la zone Sud au cours du XXe siècle et les enjeux de leur consolidation sur ce territoire. Il faut pourtant souligner que leur existence crée, bien évidemment, des contradictions dans les quartiers où elles se sont insérées, ce qui pourrait compléter cette analyse des territoires de la ville. Pour en savoir plus sur le processus d’évolution urbaine à Rio de Janeiro, voir Abreu (1997). []
  2. D’après les données de recensement de 2010 (IBGE, 2010), dans la zone Sud, la moyenne de revenus mensuels perçus par ménage est la plus élevée de la ville de Rio de Janeiro. Dans la zone Nord, cette moyenne atteint jusqu’à 5 fois le salaire minimum brésilien, alors que dans la zone Sud elle atteint de 15 à 20 fois le salaire minimum. []
  3. IBGE: Instituto Brasileiro de Geografia e Estatísticas, Institut homologue de l’INSEE. []
  4. Cette politique a été menée par le gouverneur Carlos Lacerda (1961-1965), avec l’objectif de déplacer des populations des favelas localisées dans les parties considérées plus nobles de la ville, vers les zones plus distantes et moins valorisées, comme la région où se localise la Maré. Les CHPs étaient, à l’origine, une solution provisoire qui est devenue permanente. []

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