La reconversion par la culture à Leipzig : d’anciennes friches industrielles (fileries) devenues ateliers d’artistes et lieux d’expositions (Daniel Florentin, 2009)

#2 / Le déclin au quotidien : crise perçue et espaces vécus à Leipzig et Detroit

Daniel Florentin et Flaminia Paddeu

L’article au format PDF

Aujourd’hui Scott part en avance, il a décidé de prendre le bus. Sur le chemin, il emprunte Trumbull Street. Le feu est cassé. Cela fait trois ans qu’il ne fonctionne plus et que la mairie ne l’a pas changé. C’est la même chose pour les milliers de maisons abandonnées partout dans la ville, qui n’ont pas été rasées. Finalement, c’est encore un échec, le bus ne passera pas ; il faudra aller au travail à pied, ou faire du stop. Comme hier. Comme la semaine dernière. Pourtant aujourd’hui, Scott aurait bien aimé voir Detroit remise sur pieds, vigoureuse et vaillante, sortie de la spirale du déclin. Par bien des aspects, il aurait pu affronter la même réalité dans d’autres villes américaines ou européennes. Ce qu’il vit aujourd’hui trouve un écho dans le quotidien de beaucoup d’habitants de ces villes, aussi bien à Detroit, à Flint, à Cleveland qu’à Leipzig, Magdeburg ou dans certains quartiers de Glasgow.

Une avenue vide dans le quartier de North End à Detroit (Paddeu, 2012).

Une avenue vide dans le quartier de North End à Detroit (Paddeu, 2012).

Les villes de Leipzig (Saxe, Allemagne) et Detroit (Michigan, Etats-Unis) sont deux exemples marquants d’un déclin de longue durée, qui a fait d’elles des archétypes de shrinking cities1. Elles qui se sont longtemps rêvées capitales, s’acceptent mal marginales. Du « Petit Paris » de Goethe, Leipzig veut désormais devenir « a better Berlin », comme le vante une campagne publicitaire audacieuse menée par la ville. Detroit, quatrième ville des Etats-Unis en 1950, se rêve toujours parfois comme la capitale de la « Foundry », le cœur industriel du pays, cette manufacturing belt aujourd’hui rouillée. La spirale de ce déclin est aujourd’hui bien connue : un tissu économique qui se désagrège dans un contexte de désindustrialisation, un chômage important, le départ des jeunes actifs les plus mobiles et qualifiés, des ressources fiscales qui diminuent, des services urbains de base qui ne sont souvent plus assurés. Ce déclin protéiforme, aussi bien économique, démographique, social qu’urbain, transforme ces espaces pour en faire des villes à l’accessibilité diminuée, qu’il s’agisse d’un accès à des services municipaux se délitant, aux commerces, aux infrastructures culturelles2 ou même à un marché de l’emploi dynamique3 et à une certaine mobilité économique et sociale. Le marché immobilier et foncier de ces villes y est en berne : une maison à Detroit peut s’acheter pour 500$.

Ce type de déclin urbain n’est pas propre à ces deux villes, mais se retrouve dans de nombreuses villes du Nord. Il constitue en fait un effet local lié au phénomène de métropolisation, et peut être compris comme l’une des faces cachées de la mondialisation. Les effets de la transformation post-socialiste, la concurrence de l’Allemagne de l’Ouest d’un côté, la main d’œuvre meilleur marché du Sud des Etats-Unis puis des pays émergents de l’autre, ont été autant de catalyseurs de cette mise en concurrence des villes, puis du déclin de certaines. Le phénomène met du temps à être identifié, et surtout à être accepté. A Leipzig comme à Detroit, on note le même décalage constant entre le début du déclin, et le moment de reconnaissance et d’acceptation de celui-ci. Ville allemande la plus touchée (perte de 100 000 habitants en dix ans), Leipzig fut la première collectivité à reconnaître l’existence du déclin, pour mieux le gérer. Le chargé d’urbanisme de la ville, Engelbert Lütke Daldrup, est même allé jusqu’à parler de « ville perforée », cauchemar par excellence des urbanistes, qui traduit une ville morcelée par les friches urbaines et industrielles. Cette reconnaissance publique du déclin en fait à la fois un cas d’étude du déclin et un modèle de gestion de ce processus. Detroit est la plus grande ville au monde à avoir connu un déclin d’une telle ampleur et la plus grande ville états-unienne à avoir été déclarée en faillite. Ces villes sont ainsi devenues à la fois des laboratoires d’observation du déclin et de création de solutions anti-déclin.

La station de S-Bahn de Grünau en 1985, un quartier jeune et dynamique (Schönfelder, M.-K., & Kirschner, H. (2006). Grünau Fotolesebuch. Pro Leipzig.)

La station de S-Bahn de Grünau en 1985, un quartier jeune et dynamique (Schönfelder, M.-K., & Kirschner, H. (2006). Grünau Fotolesebuch. Pro Leipzig.)

La station de S-Bahn de Grünau en 2005, déclin démographique et vieillissement (Schönfelder, M.-K., & Kirschner, H. (2006). Grünau Fotolesebuch. Pro Leipzig.)

La station de S-Bahn de Grünau en 2005, déclin démographique et vieillissement (Schönfelder, M.-K., & Kirschner, H. (2006). Grünau Fotolesebuch. Pro Leipzig.)

Malgré la pérennité ce déclin, dans ses interstices, naissent des opportunités, pour des projets de redéveloppement culturels et sociaux, d’expérimentations artistiques ou d’agriculture urbaine. Les circonstances du déclin permettent paradoxalement l’avènement de pratiques culturelles, sociales ou économiques alternatives et proposent des pistes pour de nouveaux modèles urbains. Elles deviennent des opportunités à partir du moment où elles sont vécues comme telles par certains habitants.

Ce qui nous importe ici, c’est de montrer que la crise s’incarne dans des trajectoires de vie, celle des habitants de ces villes et de leur quotidien. C’est moins sur le paysage urbain décadent, propice au ruin porn, que sur les mondes brisés, les sociabilités amenuisées, l’effilochement démographique et les nouveaux projets que nous voulons insister. Il ne s’agit pas de faire un tableau sinistre et misérabiliste, mais au contraire d’élaborer, à travers quelques vignettes de vie, les trames d’un déclin au quotidien, loin des poncifs et au plus près des espaces tels qu’ils sont vécus par les habitants.

« Ils m’ont cassé mon monde »

Dans une ville qui se vide de ses habitants, on retrouve chez beaucoup un rapport nostalgique au passé, associé à un monde révolu. S’y mêlent à la fois les souvenirs de la ville d’avant ; le sentiment douloureux de la perte de la sociabilité, voire du déclassement social ; le goût amer qu’il y a des vainqueurs et des vaincus ; et l’assignation d’une responsabilité floue à ce désastre.

Le monde de John fut celui de l’effervescence liée à l’industrie automobile, un temps qui lui semble désormais bien loin. Retraité de chez General Motors, il travaillait à l’usine, à son usine, celle qui employait à l’époque 30 000 personnes et qui n’en emploie plus que 5 000 aujourd’hui, et où beaucoup de machines ont remplacé les ouvriers. « Ah, ça n’est plus comme avant, non. Les usines de production sont parties, dans le Sud, au Mexique, en Chine. Ici il ne reste plus que les fonctions de conception, et encore, elles sont en banlieue, pas à Detroit ». Avec ce qu’il lui reste d’outils et d’allant, il anime un atelier de menuiserie dans le woodshop d’un centre social créatif de l’East Side de la ville, qui s’est constitué sur le modèle des FabLabs4. Le monde qu’il a perdu, c’est aussi celui des quartiers résidentiels fourmillants d’ouvriers, aux maisons individuelles entourées de barrières blanches soignées. Ce monde, c’est celui du rêve américain quand il semblait encore accessible à tous. « A l’époque, on voyait de la fumée sortir des cheminées d’usine. Et c’était bruyant ! J’entendais le fracas des machines qui battaient en cadence dans les usines d’assemblage d’à côté, en face de chez nous, ça faisait un de ces boucans ! Mais bon Dieu c’était vivant, c’était ça vivre ici. ». La désindustrialisation a effacé ces rêves de la carte, et la maison de John ne vaut plus rien aujourd’hui, à peine quelques milliers de dollars : pas moyen d’en tirer quoique ce soit. Elle est entourée de maisons qui pourrissent sur place.

Anita, Bernt et Michael ont plus de cinquante ans, ne se connaissent pas, mais racontent des histoires similaires sur cette impression d’un monde détruit, à Leipzig. « Nous avions une zone industrielle incroyable. Tout a été cassé, c’était une erreur. On aurait dû en sauver une partie, c’était criminel de tout détruire comme cela. Cela en a énervé plus d’un. Maintenant qu’ils ont tout mis par terre, c’est très compliqué de trouver quelque chose, quel que soit votre âge. Mon fils est par exemple parti en Suisse, parce qu’il faut bien nourrir sa famille. On ne trouve plus d’emplois stables ici. » Les uns ou les autres ont dû connaître le chômage, avec la fermeture des grands groupes industriels. Bernt avait une position de cadre, et, ne trouvant rien, il a décidé de se reconvertir pour devenir chauffeur de taxi. Son changement, subi plus que pleinement choisi et réfléchi, est en fait un terreau pour de plus amples frustrations.

Les paysages de la ville perforée : une friche en pleine ville, à Plagwitz (Florentin, 2008)

Les paysages de la ville perforée : une friche en pleine ville, à Plagwitz (Florentin, 2008)

 

La saignée démographique

Les shrinking cities se caractérisent par une perte de  population importante, qui laisse à ceux qui restent un sentiment étrange : celui d’avoir assisté à une saignée démographique5. Elle prend plusieurs couleurs : le départ des gens, l’appauvrissement de ceux qui restent, et la création d’un entre-soi par défaut, ville des noirs à Detroit, ville des vieux à Leipzig.

Greg a une quarantaine d’années, il vit à Detroit dans le quartier de Genesis-Messiah. De son groupe d’amis de ses vingt ans, ils ne sont plus que deux à être restés. Les autres sont partis, faire leur vie et leur carrière ailleurs. « Pendant longtemps, on a fonctionné en vase clos, on croisait toujours les mêmes personnes. Ceux qui sont restés comme nous, on les connaît tous ici. » Le déclin démographique a fait partir les gens diplômés et Greg rappelle que dans son quartier, les habitants sont à 60% en dessous du seuil de pauvreté avec en majorité des personnes âgées, des mères célibataires, des personnes handicapées, des anciens drogués. « C’est vrai que maintenant, de nouveaux gens commencent à arriver, ça fait du bien, c’est revigorant. » Katie renchérit : « Les nouveaux arrivants sont souvent jeunes et blancs. Ca n’est pas anodin, la race à Detroit. Ca prend encore de la place dans l’inconscient des gens, ça se sent dans leurs discours. Aujourd’hui, tout le monde ne voit pas forcément d’un bon œil les « young white kids » à vélo qui plantent des jardins et deviennent propriétaires… ». Ici, on se souvient du blockbusting6, des émeutes de 1967, du white flight7, de la politique de busing8 qui a abouti à la situation contemporaine, une ville noire à 85% entourée de suburbs majoritairement blanches. La question insidieuse, c’est souvent celle des responsables du déclin de la ville, les noirs, les blancs ? Katie raconte comment les discours de la genèse du déclin urbain font s’opposer les races : « regardez ce qui se passe quand on laisse une ville aux Noirs, habitée et gérée9 par eux… » et de l’autre côté de la barrière raciale, on entend souvent la riposte du « voilà ce qui arrive quand les Blancs aisés quittent une ville et arrêtent d’y payer des impôts ».

Matthias a 55 ans, et est né à Leipzig, où il a passé toute sa vie. Les trente-cinq dernières années, il les a passés, avec sa femme, à Grünau, le deuxième quartier de grands ensembles le plus important après Marzahn à Berlin. Pour lui, depuis la réunification et l’accélération des processus de déclin, le contexte social a changé : « quand nous avons emménagé, nous étions tous des jeunes couples, parfois avec des enfants. Mais de ceux qui étaient là à l’origine, peu sont restés : certains sont morts, d’autres sont partis, d’autres se sont fait construire leur propre maison. Maintenant, nous avons vieilli, et de nouvelles personnes ont emménagé. Ce sont soit des jeunes, soit des gens pauvres, sans emploi. Du coup, il n’y a plus la communauté qu’il y avait avant, quand on faisait des fêtes tous ensemble, qu’on prenait une bonne bière avec les voisins. » Lui comme d’autres regrettent le fait que les jeunes ne restent plus dans ces quartiers où a émergé le confort moderne et où les diversités générationnelle et sociale étaient plus fortes.

Pas d’assignement résidentiel… mais un attachement aux lieux

Ces jugements à voix nue sur l’évolution de la ville au cours des décennies n’empêchent pour autant pas les habitants de manifester un attachement profond à leurs lieux de vie, en dépit des crises qu’ils ont dû traverser. Pour un œil extérieur, les habitations de ces deux villes portent les stigmates du déclin économique et social. Pourquoi les conserver ? Malgré les crises, cela reste un espace qui leur est cher.

A Leipzig, les quartiers les plus marqués par le déclin sont les quartiers de grands ensembles (Plattenbauten), qui n’étaient pas des logements sociaux à l’époque socialiste, mais des logements pour la frange supérieure de la classe ouvrière, parmi les rares à bénéficier du confort moderne (douche, salle de bain à l’intérieur, chauffage collectif). Les jugements vont de l’adaptation (je m’y fais) à l’enthousiasme (j’adore) ; de façon quasi unanime, le Plattenbau n’est pas décrié par ses habitants, bien au contraire. Laura, 49 ans, est une inconditionnelle des grands ensembles : « Les grands ensembles ont souvent mauvaise réputation. Nous nous sommes toujours positionnés contre cette idée reçue, même si nous voudrions également quelques petits changements. Depuis des années, je regarde un peu les immeubles, je cherche un appartement et, je dois le dire, je n’ai rien trouvé de mieux. Ici, c’est comparable au style Bauhaus, tout fonctionne à 100%. C’est bien chauffé, bon marché et clair ». Au-delà de l’aspect hagiographique légèrement excessif, l’histoire de Laura fait écho à la plupart des habitants de ces grands ensembles, souvent stigmatisés de l’extérieur, alors que les habitants y voient essentiellement leur « Heimat », leur petite patrie intérieure.

A Detroit, on retrouve cet attachement résidentiel, même dans des quartiers dont beaucoup diraient qu’ils ressemblent à la Nouvelle-Orléans post-Katrina, où à Dresde après les bombardements. Certains quartiers très touchés par le déclin connaissent un taux de vacance supérieur à 80%. Plusieurs plans urbains, pour  remettre à flot la ville comme on le ferait pour une entreprise, ont envisagé un « smart downsizing » c’est-à-dire un « rétrécissement volontaire » censé recréer d’une part des îlots denses et attractifs, et reconvertir d’autre part d’anciens quartiers presque abandonnés à d’autres usages. Mais, lors des réunions de quartier, revient ce leitmotiv dans la bouche de la plupart des habitants : « J’habite ici, je vis dans cette maison, ne m’en faites pas partir, choisissez quelqu’un d’autre, pas moi. Moi je suis encore là, c’est chez moi. ». Dans chaque block, qui autrefois comptait plusieurs dizaines de maisons, et maintenant une poignée, c’est le même discours de l’attachement à sa maison, à son quartier, même si plus rien ne ressemble à la vie dont on avait rêvée.

Un quartier presque intégralement vidé de ses habitants et de ses habitations dans l’East Side de Detroit (Paddeu, 2012).

Un quartier presque intégralement vidé de ses habitants et de ses habitations dans l’East Side de Detroit (Paddeu, 2012).

 

De nouvelles sociabilités

La situation de ces villes à l’accessibilité diminuée constitue de plus en plus un tremplin pour le développement de nouvelles sociabilités, micro-locales (à l’échelle du block ou du quartier) et réticulaires.

Dans le quartier de Brightmoor à Detroit, Deandre, un vieux monsieur du quartier, vient dans un centre social aider à « bidouiller » un vélo pour une petite fille. Sarah, elle, est une inconditionnelle de l’informatique et s’y connaît en hardware. Elle répare les ordinateurs de ses voisins en échange de miel et de légumes du jardin : « On se rend de plus en plus service les uns les autres, surtout quand on sait à quel point la vie ici est difficile. Ca ne nous coûte pas grand-chose, à part un peu de temps, et ça change vraiment le quotidien ». Quinn vient jardiner bénévolement et prêter ses outils à la ferme urbaine qui vient d’ouvrir. Quelques voisins s’organisent pour tondre la pelouse d’un terrain vague, y installer des bancs et des jeux pour enfants. Comme ailleurs aux Etats-Unis, tout passe par la community, ces relations locales tissées par affinités extra-professionnelles, sociales ou raciales qui permettent la mise en place de logiques d’entraide. Dans le contexte actuel de crise, elles constituent des fils de sociabilités.

A Leipzig, dans les quartiers de grands ensembles du WK7 de Grünau, Henning, 57 ans, le rappelle : « ici, c’est comme au village, on sait où sont les enfants, on sait que les autres veillent. C’est comme une communauté villageoise. » La sociabilité d’immeuble, qui était organisée à l’époque socialiste avec des Hausgemeinschaftena été parfois remplacée par de nouvelles formes de communautés qui se développent à nouveau et où l’entraide est la règle. Certaines coopératives de logement, comme la coopérative Kontakt, essaient de favoriser ce renouveau des sociabilités, en mettant à la disposition des habitants de certains quartiers des locaux communs et en organisant des petits événements, qui sont cependant surtout fréquentés par les plus âgés.

Opportunités immobilières : nouveaux propriétaires, nouveaux locataires

Les processus de déclin se lisent aussi dans les transformations du monde immobilier, dont le marché très déprimé ouvre des possibilités d’occupation innovante ou d’opportunités immobilières.

Julia, 24 ans, habite dans l’ancien quartier industriel de Plagwitz-Lindenau. Elle vit dans une Wächterhaus, une « maison gardée ». Elle y a monté un atelier de massage alternatif et partage un atelier avec deux peintres. Elle ne paye qu’un euro symbolique de loyer, en échange de quoi elle doit, avec les autres « gardiens » rénover la maison dans laquelle elle vit et qui était abandonnée depuis quelque temps. Ce type de projet alternatif, émanant de la société civile, lui a permis de se lancer à un faible coût, et a constitué pour elle une opportunité idéale. Cependant, si de nombreux projets de ce type, bénéficiant parfois du soutien financier de l’Union Européenne, ont ainsi vu le jour pour essayer notamment de revitaliser un patrimoine architectural de valeur, ils ne représentent que quelques maisons (une douzaine de Wächterhäuser) pour une ville comptant près de 20% de logements vacants.

La reconversion par la culture à Leipzig : d’anciennes friches industrielles (fileries) devenues ateliers d’artistes et lieux d’expositions (Daniel Florentin, 2009)

La reconversion par la culture à Leipzig : d’anciennes friches industrielles (fileries) devenues ateliers d’artistes et lieux d’expositions (Daniel Florentin, 2009)

Dans la Motor City, les opportunités immobilières sont aussi ambivalentes. Le prix initial des enchères d’une maison appartenant au domaine public est de 500$. Souvent, personne ne renchérit. Simon a acheté une ancienne école et son terrain pour ce prix-là. Il est artiste et il y construit des installations, y fait des expérimentations, y cultive un jardin potager. Nulle part ailleurs aux Etats-Unis il ne le pourrait. Ici, Simon, jeune artiste sans capital, peut devenir propriétaire, comme s’il était dans un Far West urbain, un nouvel eldorado foncier en plein 21ème siècle. Ici comme à Leipzig, on voit apparaître ce profil des « gentrifieurs pionniers » selon les catégories traditionnelles de Neil Smith (1996), sans être sûrs qu’ils seront suivis par une deuxième vague. Mais les opportunités immobilières créées par le déclin urbain sont pleines d’effets pervers. Le prix bas du foncier maintient les propriétaires de longue date dans une immobilité économique et sociale en empêchant tout prêt hypothécaire, car les maisons ne valent rien. Le prix bas de l’immobilier maintient aussi certains quartiers, et la ville en général, dans une situation ambiguë, car les nouveaux propriétaires sans capital n’ont pas les moyens ensuite d’entretenir leur bien. Enfin, c’est aussi la porte ouverte à la spéculation. Carrie reprend ainsi à son compte une légende urbaine, celle du « mystérieux Arménien, ou de ce groupe de Bangladeshi, qui possèderaient des milliers de propriétés à Detroit, en attendant qu’elles prennent de la valeur ». D’autres, à la réputation moins sulfureuse, ont des pratiques similaires.

A l’Est, rien de nouveau ?

Les processus de déclin urbain laissent aussi le champ libre à de nouvelles expérimentations urbaines, à des formes d’urbanités innovantes, qui envisagent la crise comme une réalité finalement pérenne, structurant la ville et ses usages.

Kathryn, 33 ans, participe activement au mouvement pour l’essor d’une agriculture urbaine à Detroit. Elle appartient à un réseau d’agriculteurs urbains et travaille dans une des fermes urbaines de la ville. Elle s’est lancée là-dedans pour des raisons aussi bien politiques que sociales, mais aussi alimentaires et environnementales. « Dans l’agriculture urbaine à Detroit tout est lié, dit-elle. Cela sert à la fois à occuper l’espace vacant, à enrayer la spirale de déclin du block, à embellir le paysage et à maintenir la valeur immobilière des propriétés aux alentours, à recréer du lien social, à proposer une alimentation saine et respectueuse de l’environnement… C’est fou tout ce que ça apporte ! C’est bien plus que ce que le nom d’« agriculture urbaine » laisse entendre ». Pour elle, développer l’agriculture urbaine c’est alors participer à une autre forme de mouvement civique et donc proposer un autre type d’urbanisation. En pratique, ces projets répondent aussi et surtout à des enjeux de pauvreté et d’accessibilité : les supermarchés ou les épiceries sont souvent éloignés et peu nombreux, et il faut souvent une voiture pour s’y rendre. Pour Austin, son collègue, le dilemme quotidien de nombreux habitants de son quartier se résume ainsi : « mettre de l’essence dans sa voiture ou se nourrir ». Le développement de fermes urbaines dans chaque quartier permet d’y remédier, de développer une agriculture sortant des circuits ultra-productifs traditionnels, à un prix abordable et pour une qualité souvent supérieure. Par ce biais, la crise de Detroit est aussi un moyen de repenser l’urbanité locale et les sociabilités urbaines.

Un jardin communautaire de l’East Side de Detroit (Paddeu, 2013).

Un jardin communautaire de l’East Side de Detroit (Paddeu, 2013).

De pareils projets connaissant une telle ampleur n’existent pas vraiment à Leipzig. Heike, 29 ans, défend cependant résolument l’idée de créer de nouvelles formes d’urbanité, décorrélées le plus possible de certains aspects marchands. Avec des amis, elle a monté plusieurs projets de ce genre, dont une boutique d’échange de cassettes et de disques, où chacun peut venir emprunter le disque qu’il souhaite, à la condition de le remplacer par un autre disque. Dans ses différents projets, elle veut avant tout mettre en avant la qualité renouvelée de rapports humains non-marchands que ses projets sont censés drainer avec eux.

A travers ces tranches de vie, l’image des villes en déclin apparaît plus nébuleuse qu’une simple conjonction de spirales négatives. On y trouve pêle-mêle la perception d’une fracture importante, un attachement à des lieux stigmatisés par ceux qui n’y vivent pas, mais aussi un espace pour créer de nouvelles formes d’urbain ou pour revitaliser certaines parties de la ville, autour de projets souvent communautaires, de type culturels ou agricoles. Dans certains quartiers, Detroit comme Leipzig semblent moins être des villes en déclin que des villes en résurgence, connaissant un souffle nouveau encore embryonnaire et non stabilisé, mais qui prend pied sur des bases nouvelles. Au fond, les habitants de ces deux villes permettent d’envisager de nouvelles formes d’habiter et d’appropriation de l’espace : leurs morceaux de vie rappellent qu’ils ne sont pas que les victimes de processus qui les dépassent, mais qu’ils sont aussi, pour certains d’entre eux, les premiers acteurs de ces territoires en pleine transformation.

Daniel Florentin et Flaminia Paddeu

 

Daniel Florentin est doctorant contractuel à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, membre du Laboratoire Techniques, Territoires, Sociétés (LATTS). Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Paris et agrégé de géographie, il travaille aujourd’hui sur les transformations des grands réseaux techniques urbains (eau, assainissement, chauffage urbain) et la gestion des réseaux en déclin dans des cas allemands et espagnols.

Flaminia Paddeu est enseignante (ATER) à l’Université Paris IV-Panthéon Sorbonne et doctorante en géographie au laboratoire ENeC (Espaces, Nature et Culture). Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et agrégée de géographie, elle travaille aujourd’hui sur la mobilisation civique environnementale dans les quartiers en crise urbaine aux États-Unis (Detroit/New York).

Bibliographie

Smith N., 1996, The New Urban Frontier : Gentrification and the Revanchist City, Routledge.

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  1. Reposant sur l’image du rétrécissement, cette notion qui a émergé à la fin des années 1970 dans la littérature scientifique américaine, renvoie à des processus de déclin urbain, en partie liés à la combinaison délétère de la désindustrialisation et de la suburbanisation []
  2. A Detroit le Département des Affaires Culturelles a dû fermer faute de financements []
  3. Le taux de chômage officiel de Detroit approchait les 20% en janvier 2013 ; le nombre de précaires à Leipzig est le plus élevé pour une ville de ce rang []
  4. Contraction de l’anglais fabrication laboratory : atelier où on fabrique et répare soi-même les objets dont on a besoin. La premier FabLab a été créé à la fin des années 1990 au Massachussetts Institute of Technology par Neil Gershenfeld. []
  5. Des 1,8 millions d’habitants qu’elle comptait en 1960, Detroit n’en recensait plus que 951 000 en 2000 et 713 000 en 2010. A Leipzig, le pic de population des années 1930 atteignait 700 000 habitants. Juste après la réunification, la ville en a perdu 100 000, et avoisine les 500 000 habitants actuellement []
  6. Technique pratiquée fréquemment par les agents immobiliers et les promoteurs dans les villes états-uniennes, à partir du début du 20ème siècle et jusqu’aux années 1980. Elle consistait à sous-entendre que des populations noires s’installaient dans un quartier blanc, censé provoquer un effondrement du prix de l’immobilier, afin d’encourager les propriétaires blancs à vendre leur bien à bas prix []
  7. Départ de la population blanche des villes-centres états-uniennes à partir des années 1950, notamment permis par l’automobile. Type de mobilité résidentielle qui est régi par une logique d’entre-soi et de préservation []
  8. Mesure de ramassage scolaire mise en place en 1968 qui permet de mêler dans une école les enfants de plusieurs quartiers, et donc potentiellement de races différentes []
  9. Detroit a élu un maire noir pour la première fois dans les années 1970, Coleman Young []
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