Armelle Choplin, Matière grise de l’urbain : le ciment, révélateur de la fabrique de la ville en Afrique

Clara Loïzzo

Le Lu de Clara Loïzzo au format PDF


« Matériau le plus produit et le plus consommé au monde », dont la diffusion sociale et spatiale est contemporaine de la généralisation planétaire de l’urbain, le ciment est la matière première d’une Afrique en croissance (démographique, économique, urbaine) et en perpétuel chantier. Déjà bien connue pour ses travaux sur le Sahel, l’Afrique urbaine, ou la globalisation vue de l’Afrique, Armelle Choplin, aujourd’hui professeure associée au Global Studies Institute de Genève, s’intéresse ici au ciment. Elle s’inscrit alors explicitement dans la lignée du « courant matériel » des sciences sociales, qui prend pour point de départ un objet de quotidien, pour en analyser les processus de production, les modes de diffusion, les usages et les représentations, permettant dès lors une analyse très riche à ce prisme. Un produit a priori banal, mais qu’elle aborde comme un révélateur de la fabrique de la ville africaine, construisant une réflexion passionnante, riche et transversale.

En quatre parties, à destination d’un public plutôt averti mais pouvant intéresser un public plus large, Armelle Choplin interroge successivement les dimensions économique, politique, sociale, et environnementale de cette « matière grise de l’urbain », en emboîtant les échelles depuis le local jusqu’au global, en passant par l’Afrique et les Suds, avec une analyse focalisée sur le « corridor urbain » de l’Afrique de l’ouest, regroupant des espaces urbanisés très hétérogènes le long de l’axe Lagos – Abidjan, et regroupant 30 millions d’habitants.

Le corridor urbain de l’Afrique de l’Ouest (M. Lozivit, 2020)

Au cœur de la fabrique de la ville

En Afrique, le ciment est une importation des colons, c’était d’ailleurs longtemps le signe distinctif des villes européennes. Depuis les indépendances, le matériau s’est largement diffusé et s’inscrit dans une logique mondialisée. L’auteure décrypte une chaîne de production globalisée, organisée autour de grands groupes cimentiers, de dimension mondiale comme Lafarge, ou plus régionale à l’image de Dangote, géant africain employant 24 000 personnes dans dix États, dont le fondateur est l’homme d’affaires le plus riche du Nigeria, mais mobilisant un grand nombre d’acteurs, d’activités, et de matières premières locales (sable) ou importées (le clinker vient fréquemment de Chine, le gypse d’Espagne, le petcoke du Venezuela). Cette marchandise circule intensément – les diasporas libanaise, chinoise, indienne y contribuent beaucoup – franchit les frontières, jusqu’à sa distribution par des grossistes et une foule de petits détaillants au coin de la rue.

Le ciment est omniprésent car il fait rêver. Matériau iconique de l’émergence africaine, il est au cœur des mégaprojets vitrines qui animent les grandes villes, à l’image d’Eko Atlantic, ce quartier sélectif en cours de construction sur une île artificielle à Lagos. L’usage croissant du ciment révèle ici aussi bien la circulation globalisée des modèles urbanistiques, que l’affirmation d’un urbanisme privé et de la promotion immobilière dans les villes africaines, sous l’influence notamment des diasporas et des returnees, ces migrants de retour en Afrique. Mais il est en même temps le révélateur des inégalités sociales, en alimentant les logiques de privatisation de la ville au travers de programmes immobiliers répondant à la demande d’une classe moyenne émergente, mais inaccessibles à la grande majorité des urbains, qui construit « sans architecte, et même sans permis ni titre foncier ».

Car le ciment revêt aussi une forte valeur symbolique pour les urbains les plus modestes, ce qu’Armelle Choplin montre bien au travers d’extraits d’entretiens. Chaque Africain connaît le prix d’un sac de ciment et le précédé de base de sa fabrication grâce aux pictogrammes affichés sur les sacs. « Avoir son chez », construire ou faire construire reste un objectif très largement partagé. Le ciment apparaît ainsi comme « un élément de richesse et de distinction sociale », au travers duquel Armelle Choplin interroge aussi la construction de la ville « par le bas », dans le cadre d’une logique « incrémentale » (« je construis ma maison un peu un peu » comme le dit l’expression béninoise) qui décrit l’amélioration progressive de l’habitat, au fur et à mesure des rentrées d’argent, où le parpaing est devenu « le lingot des pauvres » et où acheter un sac de ciment est finalement un moyen de thésauriser. Le ciment apparaît ainsi comme un signe distinctif de la ville comparativement à la campagne, un moyen de s’extraire « brique par brique » de la précarité, en se mettant à l’abri des intempéries (par exemple en cimentant le sol en terre battue) ou même en affirmant son droit à la ville, sa légitimité d’habiter la ville, en construisant « en dur », ce que l’auteure observe notamment dans les quartiers d’urbanisation précaire de Lagos, Abidjan ou Cotonou. Les représentations du ciment et le prestige social qui y est associé sont analysés au travers de l’imagerie virile choisie par les marques (buffle ou éléphant), ou encore d’anecdotes comme au début de l’ouvrage où la chercheuse raconte sa participation à un pot de retraite où le professeur sur le départ se voit gratifier de deux tonnes de ciment, « marque de reconnaissance et de réussite ».

Pourtant, le ciment reste problématique à toutes les étapes de sa production et de son utilisation. Sa fabrication, très énergivore (4 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique), repose sur des matières premières importées ou dont l’extraction (sables) contribue à l’érosion côtière et à une forte dégradation des milieux lagunaires fragiles et déjà soumis à de fortes pressions dans le contexte d’une urbanisation rapide. Les rejets de poussières ont des conséquences sanitaires graves. Le matériau lui-même est mal adapté au climat tropical, il s’y dégrade rapidement et aggrave le risque inondation. Face à ces critiques, les groupes cimentiers habillent leurs discours aux couleurs du green washing. Mais de nombreuses initiatives émergent, autour d’acteurs locaux proposant des modes de construction alternatifs, promouvant de nouvelles techniques ou remettant à l’honneur les savoir-faire vernaculaires comme l’utilisation de la terre crue, bien que de nombreux obstacles entravent encore leur diffusion (manque de savoir-faire, coûts, lobbys des cimentiers, valorisation culturelle du béton). Dès lors, les villes africaines apparaissent aussi comme des lieux d’innovation majeurs : « c’est peut-être en Afrique que s’écrivent des manières originales de savoir être au monde et de produire la ville ».

Carnets de terrain

Fruit d’un travail de terrain de trois ans mené en Afrique de l’Ouest, l’ouvrage d’Armelle Choplin fourmille d’anecdotes, de paysages, d’acteurs, à tel point que « derrière cette matière inerte se dissimule la vie, les vies ». La richesse de l’illustration (photographies, dessins, cartes, valorisés par la grande qualité de l’édition) et des références mobilisées (architecturales, historiques, populaires, littéraires, filmographiques, musicales etc.), ainsi que la grande qualité de l’écriture et notamment des descriptions donnent à voir une géographie véritablement incarnée, de même que les nombreux extraits d’entretiens (comme celui d’Elinor, une jeune Béninoise qui fait construire à Cotonou) et d’enquêtes menées sur les chantiers. Armelle Choplin présente en outre son travail de façon très explicite, depuis l’émergence et la construction de l’objet d’étude, jusqu’aux méthodes utilisées, en passant par le choix de sa démarche : au travers des enquêtes, des entretiens, de l’analyse des paysages et des discours, de la recension cartographique, on voit véritablement la chercheuse en action. Elle mobilise ici des angles d’analyse aussi divers que complémentaires – urban political ecology, géographie radicale, tournant ethnographique des études urbaines – et croise avec aisance et talent ces différentes approches qui s’éclairent et s’enrichissent les unes les autres.

Des CBD (central business district) au front d’urbanisation, de l’Afrique au monde, le brillant ouvrage d’Armelle Choplin permet au lecteur de saisir « l’urbain en train de se faire » et d’approcher la complexité de la production de l’urbain. Sa méthode très explicite, l’originalité de la combinaison de différents regards, en font un ouvrage particulièrement stimulant, y compris pour des lecteurs non avertis, car même les aspects parfois très techniques ou pointus y sont explicités avec une grande clarté. Ses enjeux finalement très larges, qui dépassent de loin la seule matière du ciment, amènent Armelle Choplin à analyser en profondeur la ville, l’urbain, et les dynamiques africaines, contribution essentielle au renouvellement du regard sur les villes africaines, par le haut et par le bas, dans une perspective à la fois locale et globalisée.

CLARA LOÏZZO

Clara Loïzzo est ancienne auditrice de l’ENS de Lyon, professeure de chaire supérieure en CPGE littéraire au Lycée Massena (Nice). Elle est co-auteure d’ouvrages de méthodologie (Le commentaire de cartes topographiques, Le croquis en géographie, Armand Colin), de manuels généraux et de manuels scolaires (Hatier, Le Livre Scolaire), et collabore régulièrement au magazine Carto.

clara.loizzo@ac-nice.fr

Référence de l’ouvrage : Choplin A., 2020, Matière grise de l’urbain, La vie du ciment en Afrique, Genève, Métis Presse, 256 p.

Couverture : dépôt de ciment à Cotonou (A. Choplin, 2018)

La revue Urbanités et l’autrice remercient Armelle Choplin pour la mise à disposition des illustrations.

Bibliographie

Choplin A., 2021, « Dans les bidonvilles, le parpaing de béton, lingot du pauvre, matérialise le droit à la ville », Le Monde, 14 janvier 2021, en ligne.

Choplin A. et Pliez O., 2018, La mondialisation des pauvres : loin de Wall Street et de Davos, Le Seuil, La République des Idées, 128 p.

Choplin A., 2009, Nouakchott : au carrefour de la Mauritanie et du monde, Paris, L’Harmattan, 372 p.

Pour citer cet article : Loïzzo C., 2021, « Lu / Armelle Choplin, Matière grise de l’urbain : le ciment, révélateur de la fabrique de la ville en Afrique », Urbanités, en ligne.

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