Amérique du Nord / Baltimore, creative city ? L’impulsion culturelle pour une renaissance urbaine

Stéphanie Baffico

L’article de Stéphanie Baffico au format PDF


« L’Art est un anti-destin » (André Malraux)

C’est pour rompre avec son destin de grand centre industriel en crise et avec son image d’une ville sinistrée et oubliée que le maire démocrate de Baltimore, Martin O’Malley, a initié une politique culturelle novatrice dans les années 2000 afin de redonner aux anciens quartiers industriels du centre-ville leur faste d’antan.

Après la crise économique des années 1970 et la rapide désindustrialisation, Baltimore est frappée de plein fouet par la crise financière des subprimes en 2008 et peine à soutenir la concurrence économique dans un contexte de mondialisation. Dès lors, elle cumule les superlatifs sinistres : le taux de chômage dépasse les 10 % depuis 2009 alors que celui du Maryland reste à 7 %. Depuis 2008, les prix moyens du marché de l’immobilier à Baltimore ont diminué de 42 %1. Le nombre de logements abandonnés augmente sans cesse en centre-ville, aux portes mêmes du CBD (Central Business District). Les indicateurs permettant de mesurer les conditions de vie des Baltimoriens ne connaissent pas des résultats très encourageants. L’espérance de vie à la naissance est inférieure à celles du Maryland et des États-Unis. Le nombre de sans-abris est en augmentation régulière (de 2 681 en 2003 à 3 419 en 2009)2. Environ 23 % de la population de la ville vit en dessous du seuil de pauvreté. Depuis 2000, le revenu annuel moyen est 30 % plus bas que le revenu au niveau national. Selon le FBI, en 2010, le taux de criminalité est 2,9 fois supérieur à la moyenne nationale. Baltimore est la ville où il y a le plus d’homicides entre Afro-Américains de tout le pays. Un dixième de la population est dépendant de la drogue. La ville est au premier rang national pour la consommation d’héroïne par personne. C’est également un des centres-villes les plus touchés par le problème de logements contaminés par les peintures à base de plomb3. Sa population diminue de façon drastique : de 950 000 habitants en 1950, elle n’en compte plus aujourd’hui que 621 3424.

Dans ce contexte, et inspiré par les théories de Richard Florida sur la « classe créative » (2002), Martin O’Malley a décidé de créer des Arts and Entertainment Districts dans les quartiers industriels à proximité immédiate du CBD, lui-même transformé avec succès en festival market place sous l’impulsion de James Rouse5 dans les années 1980. Si le maire est devenu le gouverneur du Maryland, ses successeurs à la tête de la municipalité ont poursuivi sa « politique du devenir et de la séduction » (Ponzini, 2009) pour faire de Baltimore l’exemple d’une ville qui mène une politique de régénération urbaine post-moderne. Elle dispose aujourd’hui de trois Arts and Entertainment Districts (Station North en 2002 au nord du CBD, reconduit en 2012, Highlandtown Arts en 2003 au sud-est du CBD et la Bromo Tower en 2012 à l’ouest du quartier des affaires). Cette politique culturelle a un impact direct sur l’aménagement urbain. De plus, les modes de partenariat élaborés entre les différents acteurs privés et publics concernés ont donné lieu à une nouvelle forme de gouvernance dite de réseaux. Cependant cette gouvernementalisation de la culture offre aujourd’hui des résultats en demi-teinte et de nombreuses critiques s’élèvent pour dénoncer une gentrification déguisée qui serait faite aux dépens d’une réelle implication civique des habitants des quartiers.

Nous étudions dans cet article les exemples de Station North et de Highlandtown Arts qui sont les projets les plus anciens pour lesquels nous bénéficions d’un recul d’une dizaine d’années afin d’évaluer les résultats des politiques mises en œuvre.

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La thématisation de la ville comme stratégie de reconquête urbaine

Parmi les métropoles nord-américaines, Baltimore s’est très tôt distinguée par sa politique de marchandisation de l’urbain. Après la régénération réussie de son ancien front d’eau industriel (Inner Harbor) dans les années 1970 selon un modèle rousien, poursuivie par celle d’Harbor Place en 1980, elle s’est imposée comme parangon de l’entertainment city ou encore de la fun city (Giband, 2012). Depuis le milieu des années 1990, la municipalité poursuit en l’affinant cette politique de reconquête urbaine. Après les grands équipements sportifs (the Oriole Park at Camden Yard), touristiques (the National Aquarium à l’adjectif plus qu’ambitieux) et culturels (The Convention Center, l’orchestre symphonique), elle souhaite désormais promouvoir le patrimoine historique et la culture populaire à l’échelle des quartiers adjacents au CBD avec la volonté de développer une plus grande implication citoyenne. C’est pourquoi Martin O’Malley a initié avec enthousiasme la création de plusieurs Arts and Entertainment Districts dans les années 2000. Outre l’enjeu d’extirper la ville de ses difficultés économiques et sociales, deux éléments extérieurs permettent de comprendre ce choix : le maire briguait le poste de gouverneur du Maryland aux élections de 2006 et il se serait bien passé de la très mauvaise publicité faite à sa ville par la série à succès de David Simon, The Wire, diffusée sur HBO de 2002 à 2008.

Un Arts District est un label octroyé par les comtés et les autorités municipales indépendantes à une zone urbaine précisément délimitée afin de la revitaliser. La législation attribue des avantages fiscaux pour une période de dix ans à toute entreprise ou à tout travailleur qui exerce une activité artistique. La ville de New York sert de modèle avec l’East Village et sa concentration d’artistes, SoHo et ses nombreuses galeries, Broadway, ses spectacles et ses restaurants. Quant au Maryland, il est l’un des premiers États américains à avoir encouragé cette politique. Un décret de la ville de Baltimore en donne la définition : « a developed district of public and / or private uses that is distinguished by physical and cultural resources that play a vital role in the life and development of the community and contribute to the public through interpretive, educational and recreational uses »6. Les objectifs sont multiples et ambitieux : redynamiser des zones urbaines économiquement sinistrées, recréer des emplois et attirer de nouveaux habitants, augmenter les rentrées fiscales de la municipalité afin de pouvoir améliorer les services publics, et surtout assurer la promotion des arts comme un bien social, mettre en valeur le patrimoine historique et architectural, recréer un esprit de quartier convivial et animé et permettre aux communautés de s’exprimer artistiquement en renouant avec un sentiment de fierté pour leur quartier. Cette politique s’inscrit dans la volonté de s’affirmer comme une creative city afin d’attirer la « classe créative ». Richard Florida (2003) a démontré que la classe créative n’est pas attirée par les infrastructures traditionnelles développées par les municipalités telles que les transports et les grands magasins. Elle recherche plutôt des lieux propices à l’esprit créatif, à l’expression des talents diverses, emprunts de tolérance et offrant une scène culturelle variée et « underground » qui tranche avec une culture uniformisée fonctionnant à coup de grands spectacles. Florida associe le rayonnement économique d’une région à l’importance de la classe  créative. Celle-ci est constituée du « cœur super créatif » (super-creative core) que sont les scientifiques, les ingénieurs, les architectes, les designers, les artistes, les hommes de lettre, et des « professionnels créateurs » (creative professionals) qui travaillent dans les hautes technologies, la finance, la santé et le milieu des affaires. Les creative cities doivent selon lui concilier quatre éléments pour fonctionner comme des incubateurs de l’innovation : « le talent, la tolérance, la technologie et le territoire ». C’est à partir de ces quatre éléments que Florida a élaboré un Index de Créativité. Reprenant ses travaux, Zoltan J. Acs et Monika I. Megyesi (2007) ont opéré une classification des grandes métropoles américaines de plus de un million d’habitants. Si Baltimore MSA (metropolitan statistical area) se classe au 17ème rang national parmi les creative cities, elle est surtout la première ville industrielle à avoir entamé un tel tournant urbanistique aux côtés de métropoles dont la puissance est fondée sur les hautes technologies.

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La reconversion culturelle de deux districts industriels : Station North et Highlandtown-Patterson Park

Les deux quartiers n’ont rien de commun si ce n’est leur proximité immédiate au quartier des affaires de Baltimore. Station North se situe au nord du CBD et s’articule entre Charles Street et la gare de chemin de fer de Pennsylvania. C’est un quartier industriel en complète déshérence, jugé dangereux par les habitants depuis les violentes émeutes raciales de 1968. C’est aussi un des hauts lieux de la drogue et de la prostitution à Baltimore. La diminution de population est importante pour le quartier de Station North. On ne compte plus aujourd’hui que 2 500 habitants contre 7 000 en 1950. Sur la même période, le nombre de logements abandonnés est passé de 6 % à 40 %. De 39 % d’Afro-Américains résidant alors dans le quartier, ils représentent 88 % de la population en 20127. Il est à noter que depuis dix ans de plus en plus d’étudiants de l’Université de Baltimore et du MICA (Maryland Institute College of Arts) habitent le quartier, ce qui crée une fracture communautaire par rapport aux Noirs qui sont en majorité peu diplômés et vivent en dessous du seuil de pauvreté (40 % en 2010).

1. Baltimore, éléments de localisation (établi à partir de Googlemaps).

1. Baltimore, éléments de localisation (établi à partir de Googlemaps).

Highlandtown-Patterson Park est au contraire perçu comme un ensemble de  communautés dynamiques (Latinos, Grecs, Irlandais, Polonais, Tchèques…) à l’est du centre-ville, immédiatement adjacent aux quartiers gentrifiés de Canton et Fells Point. Depuis 1950, la population de Highlandtown-Patterson Park est passée de 25 000 à 15 000 habitants8. Le quartier était peuplé essentiellement de Blancs jusque dans les années 1970, des ouvriers travaillant sur les docks et des classes moyennes. Depuis 1990, une importante communauté hispanique s’ajoute à ces populations, créant une nouvelle dynamique de quartier.

Une autre différence majeure entre les deux districts réside dans le fait que Station North concentre bien plus d’atouts et d’équipements culturels que Highlandtown-Patterson Park. Il dispose en effet du Charles Theatre, la plus ancienne salle de cinéma de la ville et dont le bâtiment est représentatif du style des Beaux Arts, du Everyman Theatre qui a ouvert ses portes en 1990, du MICA, du Heritage Cinema House spécialisé dans le cinéma noir américain depuis 2000 et du Single Carrot Theatre depuis 2006. Dès les années 1970, le quartier abrite de nombreux artistes qui habitent de façon illégale de vieux bâtiments industriels en brique datant du XIXème siècle et depuis longtemps désaffectés, notamment le Copy Cat Building et le Cork Factory sur Guilford Avenue qui servaient d’entrepôts à l’entreprise Crown Cork and Seal spécialisée dans la production de boites de conserve.

En janvier 2002, Station North devient le premier Arts District de Baltimore et du Maryland. Ce label a légitimé tous les artistes locaux établis depuis plus de vingt ans (385 au total)9 et la ville a commencé à légaliser tous les habitats illégaux de type lofts. Dès lors, les activités artistiques ont bénéficié d’exemptions de taxes locales et fédérées. Les autorités municipales ont décidé un plan de réaménagement urbain (PUD, Planned Unit Development) pour transformer progressivement les friches industrielles en espaces résidentiels et commerciaux. Le MICA a racheté le Bank Building en 2000 pour le rénover et y installer une de ses annexes fin 2012, le Studio Center. L’Université de Baltimore a fait de même en aménageant le Law Center ouvert en avril 2013, ce qui lui a permis de doubler ses effectifs. Depuis lors, le district s’est rendu célèbre pour son marché aux puces mensuel sur North Avenue de mai à septembre, son festival de musique organisé chaque année en septembre, et son festival artistique « Baltimore’s ArtScape » accueillant chaque été plus de 350 000 personnes en trois jours. En juillet 2011, le district a reçu une subvention de 150 000 dollars de la ville et du MICA pour le projet « Open Walls Baltimore »10. L’artiste Gaia, diplômé du MICA, coordonne la création de 23 murals par 29 artistes. Dans ce musée à ciel ouvert, le street art est conçu comme partie intégrante du développement communautaire. Les fresques permettent la mise en valeur d’un patrimoine urbain ethnique (ethnic revival) et leur mise en scène par des mural tours laisse apparaître une certaine folklorisation. « Le mural désigne alors un objet de marquage et d’affichage de la diversité dans des villes à l’imagerie cosmopolite » (Giband, 2012).

2. Plan de localisation des murals à Station North. (Open Walls Baltimore, Andrea Appleton, City Paper, 9 mai 2012). http://citypaper.com/news/wall-to-wall-1.1312314

2. Plan de localisation des murals à Station North. (Open Walls Baltimore, Andrea Appleton, City Paper, 9 mai 2012). http://citypaper.com/news/wall-to-wall-1.1312314

Voice of America, 2012

Le projet s’inscrit dans le BMP (Baltimore Mural Program) créé dès 197511 pour mettre en valeur les quartiers, lutter contre les graffiti sauvages, permettre aux artistes locaux et aux jeunes de s’exprimer et d’afficher en toute fierté leur appartenance à des communautés de quartier. Il existe environ 250 murals dans la ville et le BMP se charge de mettre en relation l’artiste et les représentants des associations de quartier afin de déterminer la thématique et les symboles choisis pour les fresques dont le montant s’élève entre 6 000 et 20 000 dollars selon leur taille.

4. Mural de Tom Chalkley (3313 Greenmount Avenue), 2010. (http://www.baltimoresun.com/entertainment/bal-baltimores-50-coolest-murals-pictures-20120807,0,4770287.photogallery). L’artiste insiste sur l’esprit de quartier qui règne dans une rue animée par une population multi ethnique qui se retrouve au marché pour consommer les produits agricoles des jardins communautaires; il fait référence aux symboles culturels traditionnels de Baltimore: le crabe de la baie de Chesapeake, l’équipe de base-ball des Orioles. L’implication civique et l’empowerment passent aussi pas la participation électorale).

4. Mural de Tom Chalkley (3313 Greenmount Avenue), 2010. (http://www.baltimoresun.com/entertainment/bal-baltimores-50-coolest-murals-pictures-20120807,0,4770287.photogallery). L’artiste insiste sur l’esprit de quartier qui règne dans une rue animée par une population multi ethnique qui se retrouve au marché pour consommer les produits agricoles des jardins communautaires; il fait référence aux symboles culturels traditionnels de Baltimore: le crabe de la baie de Chesapeake, l’équipe de base-ball des Orioles. L’implication civique et l’empowerment passent aussi pas la participation électorale).

Mural de Eric Monastario (412 South Broadway), 2000. Photographie prise en avril 2012, S. Baffico. « La dignidad creada atraves de una rica historia de esfuerzo, sacrificio y trabajo es lo que para mi simboliza el orgullo hispano ». L’artiste met ici en valeur les épreuves et les efforts d’intégration des immigrés hispaniques installés principalement dans les quartiers de Fells Point et de Highlandtown.

Mural de Eric Monastario (412 South Broadway), 2000. Photographie prise en avril 2012, S. Baffico. « La dignidad creada atraves de una rica historia de esfuerzo, sacrificio y trabajo es lo que para mi simboliza el orgullo hispano ». L’artiste met ici en valeur les épreuves et les efforts d’intégration des immigrés hispaniques installés principalement dans les quartiers de Fells Point et de Highlandtown.

Pour beaucoup de Baltimoriens, Highlandtown-Patterson Park n’apparait pas comme un Arts District authentique car il ne dispose pas de nombreuses aménités culturelles. De plus, les artistes présents sont dispersés dans le quartier, ce qui rend leurs activités moins visibles pour les visiteurs extérieurs. Depuis 2003, ce district fonctionne en fait plus comme un « grassroots cultural district », c’est-à-dire que l’impulsion culturelle et créative émane des communautés de quartiers et des résidents eux-mêmes. La culture et les arts jouent un rôle central dans l’élaboration d’une identité et d’une vie civique à l’échelle locale. Contrairement à l’image classique d’un Arts District où les activités artistiques viennent se substituer à d’autres activités économiques sur le déclin dans le but d’attirer les flux touristiques, l’art populaire (folk traditions) est ici mis en valeur par les habitants pour exprimer leur fierté communautaire et se réapproprier leur quartier (le travail du bois, les manifestations religieuses, la fabrication du vin et la peinture sur vitre ou painted screens). De même, les habitants ont créé en 1996 une association communautaire afin de réhabiliter le parc de Patterson de 62 hectares et le rendre plus sûr (Patterson Park Community Development Corporation). Elle a mené une politique foncière volontariste en rachetant 270 row houses (maisons en brique traditionnelles du XIXème siècle)12 avec l’aide des fondations locales et du gouvernement fédéral afin de lutter contre le problème des logements vacants et des trafics illégaux qui s’y déroulent. Ces logements réhabilités sont ensuite proposés aux artistes locaux. Enfin, l’installation de l’organisation Creative Alliance dans le district marque le début d’une nouvelle étape dans l’établissement de Highlandtown-Patterson Park comme véritable district culturel. Elle fonctionne comme une coopérative d’artistes pour donner l’impulsion à des projets culturels dont l’envergure dépasse l’échelle locale13. Aujourd’hui, le district est célèbre pour son défilé d’Halloween en octobre (Lantern Parade), son festival du vin au printemps, son « Painted Screen Tour », les performances de rue du groupe artistique « Fluid Movement »  et pour les Crown Cork and Seal Artist Studios, complexe industriel de 27 immeubles rénovés et dédiés aux activités artistiques.

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Une gouvernance originale pour une nébuleuse d’acteurs

Ce sont les pouvoirs publics, et tout particulièrement le maire de Baltimore, qui ont initié la politique des Arts Districts. Martin O’Malley est qualifié de « maire entrepreneur » (Le Galès, 2001) bien déterminé à faire de sa ville une creative city, surtout après sa rencontre avec Richard Florida en 2004. Pour ce faire, il a opté pour une nouvelle forme de gouvernance. La nébuleuse d’acteurs concernés par les projets de régénération urbaine ne constituent pas une structure figée où les relations seraient établies de façon contractuelle ; c’est un réseau mouvant où la diversité des besoins est rendue intelligible par des formes de collaboration qui s’adaptent en fonction des projets et des territoires concernés. Cette gouvernance de réseaux met en exergue un nouveau macro-acteur, la classe créative. Pour reprendre les mots de Ponzini et Rossi (2009), « le réseau n’est pas une structure qui façonne et détermine l’action, mais un résumé des subjectivités diverses qui participent à un projet commun ». Cette forme de gouvernance s’accompagne de la mobilisation de capitaux privés et de la constitution de partenariats privé-public. Ainsi, en 2004, le Bureau municipal pour l’investissement communautaire annonce la création de la Creative Baltimore Initiative14, organisation qui regroupe 79 acteurs locaux, dont les deux tiers sont des organismes culturels et des fondations auxquelles s’ajoutent des associations de quartier et des agences municipales. Deux organisations à but non lucratif très proches de l’équipe municipale sont particulièrement influentes : la GBCA (Greater Baltimore Cultural Alliance) et le BOPA (Baltimore Office of Promotion and the Arts). À l’échelle du quartier, leur action est relayée par le SNAED (Station North Arts and Entertainment District), organisme à but non lucratif chargé de coordonner les acteurs locaux (associations, résidents, écoles, artistes) pour le premier projet de district culturel de la ville. Le SNAED collabore également avec le Département d’aménagement urbain de la ville afin de modifier le plan d’urbanisme (mise en place d’un PUD). Enfin, la Baltimore Development Corporation (BDC) est une société chargée par la municipalité d’acquérir les terrains et les bâtiments dans le district de Station North afin de faciliter leur réhabilitation. Elle collabore étroitement avec l’Université de Baltimore et le MICA qui ont eu besoin d’annexes pour étendre leurs locaux. Parmi les fondations locales, BNC (Baltimore Neighborhood Collaborative) et la Fondation Goldseker ont joué un rôle essentiel pour mobiliser les fonds d’investissement et mettre en relation les associations de quartier avec les investisseurs locaux et nationaux. À tout cela se rajoute l’action de Central Baltimore Partnership15, organisation qui œuvre  pour un nouveau modèle de développement communautaire dans le quartier de Penn Station, et qui se veut différente des corporations de développement communautaires (CDC) traditionnelles. Elle regroupe 25 associations et fondations, ainsi que sept agences municipales dont le champ d’action est plus étendu que le district culturel de Station North.

Si les objectifs du district culturel de Highlandtown-Patterson Park sont identiques, le jeu des acteurs est beaucoup plus simple et repose sur des principes diamétralement opposés. Si la ville de Baltimore et l’État du Maryland ont donné leur feu vert au projet, c’est la mobilisation communautaire de type grassroots movement qui le porte à bout de bras. Parmi les associations les plus actives, sont à retenir les Friends of Patterson Park, la Creative Alliance (coopérative d’artistes), la Southeast Community Development Corporation, la Greektown CDC et la Patterson Park CDC, active de 1996 à 2009 dans le rachat de terrains et de bâtiments à réhabiliter. La gouvernance de réseaux est ici moins visible et ce sont les habitants du quartier qui se sont emparés du projet de régénération urbaine et qui ont donné leur empreinte au district culturel que les médias locaux qualifient de « maverick arts district » (district culturel non conformiste)16.

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Des résultats en demi-teinte

Plus de dix ans après leur création, les Arts and Entertainment Districts de Station North et de Highlandtown-Patterson Park offrent un bilan mitigé. Ils ne fonctionnent pas réellement comme destination culturelle qui serait le moteur d’un développement économique régional. Le jeu des acteurs possède d’une part des limites intrinsèques. L’expérience menée à Baltimore met en lumière des « géographies inégales du pouvoir » (Ponzini & Rossi, 2009). Les élites politiques et économiques ont fait le choix d’un urbanisme néo-libéral en se souciant plus des enjeux immobiliers que de l’insertion sociale. Les prix du foncier ont beaucoup augmenté en dix ans, principalement à Station North, ce qui a contraint nombre de résidents à quitter leur quartier. Le coût de la vie est également devenu trop cher pour les artistes et certains s’installent à Highlandtown-Patterson Park où les prix restent encore abordables. Beaucoup prétendent mal maîtriser les arcanes du système de dégrèvements fiscaux, ce qui implique que la communauté artistique et culturelle ne bénéficierait pas totalement de l’existence des Arts Districts. Les médias locaux et les associations de quartier critiquent un processus de gentrification qui ne profiterait pas aux classes les moins aisées et se ferait aux dépens de la mixité sociale et d’une réelle implication civique17. Deux grands projets immobiliers près de Penn Station (les Railway Express Lofts situés au 1501 St Paul Street, achevés en 2008, et les Fitzgerald Apartments sis au 1201 West Mount Royal Avenue, livrés en 2010) s’adressent plutôt à des cols blancs travaillant à Washington DC.

D’autre part, le mode de gouvernance lui-même suscite des interrogations. Les structures mises en place sont complexes et perdent en lisibilité. Ce mille-feuille d’institutions laisse la part belle à une poignée d’acteurs qui détiennent les clés des projets (notamment la Baltimore Development Corporation mandatée par les élites politiques et qui gère à Station North le parc immobilier avec l’objectif de donner à la ville un rayonnement régional, ce qui n’est pas toujours en accord avec la vision des activistes locaux). On assiste à un empilement d’organismes dont l’action ne se fait pas toujours sur des territoires aux limites identiques. La gouvernance mise en place dans le district de Highlandtown émane au contraire d’une impulsion de type bottom-up de la part des associations de quartier, ce qui ne lui confère pas pour l’instant un véritable rayonnement culturel et économique régional.

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Conclusion

La politique ambitieuse du devenir menée par la municipalité et son choix d’une gouvernementalisation de la culture a permis à Baltimore de s’illustrer aux États-Unis parmi les métropoles dites créatives. Le magazine Rolling Stone lui a d’ailleurs décerné le titre de « meilleure scène artistique nationale » en 2008. Il reste cependant de nombreux défis à relever pour assurer aux districts culturels un rayonnement régional, voire national, et permettre aux deux projets de régénération urbaine de conférer une réelle dynamique économique et sociale à l’ensemble du centre-ville, tout en s’inscrivant dans un développement durable. La décision de créer un troisième district culturel en 2012 (le Bromo Tower) est d’ailleurs contestée dans un contexte économique difficile où le marché de l’immobilier tarde à trouver un nouveau souffle. Ces projets d’aménagement urbain revêtent en tout cas aux yeux de beaucoup un caractère néo-libéral antinomique avec les  principes de la justice socio-spatiale, où la survalorisation culturelle ne ferait qu’augmenter le phénomène de fragmentation urbaine.——–

Stéphanie Baffico

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Stéphanie Baffico est professeur agrégé de géographie au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Elle est doctorante à l’Université de Perpignan Via Domitia (UMR ART-DEV 5281, Urbanisme et aménagement du territoire). Ses travaux de recherche portent sur les politiques urbaines et métropolitaines aux Etats-Unis, plus particulièrement sur les Green Politics et l’aménagement urbain durable à Baltimore. Ils sont soutenus par la Fondation Palladio sous l’égide de la Fondation de France.

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Bibliographie

Acs Z.J. & Megyesi M.I., 2007, “Creativity and industrial cities: a case study of Baltimore”, Jena Economic Research Papers, n°24, pp 1-29.

Brower S. N. (dir.), 2010, Arts impact. Examining the establishment of an Arts District on Baltimore’s West Side, College Park, Department of Urban Studies and Planning, University of Maryland, 106 p.

Florida R., 2003, « Cities and the creative class », City and Community, vol. 2, n°1, pp 3-19.

Giband D., 2012, « La marchandisation des villes nord-américaines : de l’entertainment city à la creative city », in Giband D. (dir.), L’Amérique du Nord au XXIème siècle, Paris, Ellipses, 307 p.

Le Galès P., 2001, “Urban governance and policy networks: on the urban political boundedness of policy networks: a French case study”, Administration, vol. 79, n°1, pp 167-184.

Ponzini D. & Rossi U., 2009, « Becoming a creative city: The entrepreneurial mayor, network politics and the promise of an urban renaissance”, Urban Studies, vol. 21, n°1, pp 1037-1057.

Stern M.J. & Seifert S.C., 2013, “Natural” cultural districts : A three-city study, Philadelphia, University of Pennsylvania, SIAP (Social Impact of the Arts Project), 440 p.

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  1. City of Baltimore, 2011, “Baltimore City’s 2011 housing market typology” []
  2. City of Baltimore, 2011, « Fiscal 2011. Preliminary budget plan », p 28 []
  3. Baltimore City Department of Planning, 2006, “Baltimore smart growth”, p 15 []
  4. US Census Bureau, 2013, http://quickfacts.census.gov/qfd/states/24/24510.html []
  5. James Rouse (1914-1996) est un urbaniste américain originaire du Maryland. Fondateur de la Rouse Company  à vocation philanthropique, il est considéré comme un pionnier en matière d’urbanisme (premiers centres commerciaux dans les années 1950, communautés urbaines planifiées et villes nouvelles, festival market places, notamment celui de South Street Seaport à New York). []
  6. Brower S. N. (dir.), 2010, p 106. « Un quartier aménagé à usage public et/ou privé qui se distingue par des infrastructures et des aménités culturelles jouant un rôle essentiel dans la vie et le développement de la communauté et mettant à sa disposition des activités récréatives et éducatives » []
  7. Stern M. J., Seifert S. C., 2013, “Natural” cultural districts : A three-city study, p 103 []
  8. Ibid., p 98 []
  9. Station North Arts and Entertainment District, http://www.stationnorth.org/ []
  10. Stern M. J., Seifert S. C., 2013, op. cit., p 122 []
  11. Baltimore Office of Promotion and the Arts, “Baltimore mural program”, http://www.bop.org/index.cfm?page=artscouncil&id=9 []
  12. Stern M. J., Seifert S. C., 2013, op. cit., p 155 []
  13. Ibid., p 159 []
  14. The John Hopkins University Gazette, May 3, 2004 []
  15. www.centralbaltimore.org []
  16. Stern M. J., Seifert S. C., 2013, op. cit., p 168 []
  17. Urbanite Magazine, July 2007, « The SoHo effect : in a creative-class economy, cities are increasingly banking on artists to save neighborhoods. Can Station North cash in without selling out?”. []
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