Vu / Bitterfeld-Wolfen, habiter la ville en décroissance

Hélène Milet et Lucie Termignon

Cette série de photographies a été réalisée au printemps 2016 dans une ville moyenne d’Allemagne de l’Est, Bitterfeld-Wolfen, qui constitue un exemple emblématique de décroissance urbaine est-allemande après 1989 (Kabisch, Andreas, & Bernt, 2007). La décroissance urbaine, pour reprendre la définition proposée par Sylvie Fol et Emmanuèle Cunningham-Sabot, est « un processus structurel de déclin démographique, économique et social » (Fol & Cunningham-Sabot, 2010) qui déroute les pouvoirs locaux, déstructure les tissus économiques et bouleverse, à long terme, l’existence des individus. Immeubles vides, espaces délaissés et friches tissent ou détissent un paysage urbain qui témoigne jour après jour du déclin de la ville.

Quelques éléments de contexte, rassemblés à partir d’entretiens avec différents acteurs de la ville (directeur de la société d’aménagement, délégué à l’urbanisme de la ville, pasteur de Wolfen-Nord, acteurs associatifs), et de ressources en lignes (sites officiels de la ville et du Land, statistiques communales) sont ici nécessaires.

Avant la Seconde Guerre Mondiale, Bitterfeld-Wolfen vit principalement de l’extraction de lignite, combustible à l’usage proche de celui du charbon, qui approvisionne quelques industries locales. La fin du conflit mondial et la séparation de l’Allemagne marquent le début d’une nouvelle phase de développement de la ville : le gouvernement socialiste de la RDA, recherchant un moyen d’assurer l’indépendance énergétique, choisit de constituer à Bitterfeld-Wolfen un poumon économique du nouveau pays. Il investit en conséquence dans le développement de l’extraction minière et d’industries chimiques de pointe (production de pellicules notamment). Ces industries connaissent un fort essor jusqu’à la fin des années 1980, ce qui engendre un boom démographique : elles emploient conjointement 60 000 ouvrier.ère.s en 1988, dont la grande majorité sont des néo-arrivant.e.s, venu.e.s de l’ensemble de l’Allemagne de l’Est. La moitié d’entre eux et elles est logée dans un nouveau quartier construit sur décision du gouvernement socialiste, qui prend la forme de barres d’immeubles, les Plattenbauten, très semblables dans leurs architectures aux grands ensembles français. En vingt ans se développe ainsi Wolfen-Nord, satellite du centre ancien de la ville, doté de ses écoles et lycées, centres commerciaux et lignes de transports en commun.

La fin des années 1980 sonne le glas de cette période prospère. En 1988 est tourné illégalement un documentaire au vitriol, intitulé Bitteres aus Bitterfeld1, qui présente le désastre écologique dans lequel se trouve la ville, marqué par des mines à ciel ouvert et une industrie de pellicules qui déverse ses déchets toxiques directement dans les cours d’eau locaux. Les images présentent une ville perdue dans un nuage âcre et tenace de fumées et de particules, et hisse Bitterfeld-Wolfen en symbole des dérives écologiques dénoncées par un mouvement écologiste croissant. En parallèle, la chute du Mur de Berlin en 1989 et le processus de Réunification de l’Allemagne qui s’ensuit ouvrent l’économie est-allemande à la concurrence et bouleversent le système économique du pays. Les industries qui faisaient le dynamisme de Bitterfeld-Wolfen ferment unes à unes, les ouvrier.ère.s au chômage quittent la ville en faveur d’horizons économiques plus favorables à l’ouest. La ville entre dans une crise multiforme sans précédent : c’est le début de la décroissance.

Le quartier de grands ensembles construit pour absorber la croissance démographique, Wolfen Nord, subit particulièrement la crise : il perd 50 % de sa population entre 1998 et 2013, tendance qui se perpétue encore aujourd’hui (STEG Bitterfeld-Wolfen mbH, 2015). Les ménages laissent derrière eux des logements, puis des immeubles entiers vides, et un marché immobilier moribond. Le quartier est alors le théâtre d’un ensemble de politiques visant à gérer cette crise qui s’amplifie, ce qui passe en particulier par la déconstruction des immeubles vacants dans le cadre d’un programme fédéral appelé Stadtumbau Ost (Bernt, 2017; Florentin, 2011). La ville de Bitterfeld-Wolfen aujourd’hui est marquée par cette histoire houleuse, par une décroissance tenace ainsi que par des actions d’aménagement fortes qui marquent le paysage.

Rassemblant des photographies argentiques (appareil Pentax K1000, objectif 50mm, pellicules 24*32 Kodak 200 et IlFord HP5), ce portfolio présente un paysage marqué par la décroissance de multiples manières. Le mélange de photographies en noir et blanc et en couleur correspond moins à un parti pris esthétique qu’à une contrainte du terrain et à une limitation dans le stock de pellicules dont disposait la photographe.

La série s’ouvre sur un ensemble de quatre photos portant sur l’héritage industriel de la ville : vestiges de bâtiments industriels laissés à l’abandon, reconversions de lieux symboliques en lieu de loisir ou de patrimoine. La suite de la série se concentre sur Wolfen-Nord, et sur la vie dans un quartier d’habitation en décroissance. Le quotidien des quelques 8 000 habitant.e.s est rythmé par les déconstructions éclairs d’immeubles vacants, qui font disparaître jusqu’aux fondations des bâtiments et laissent derrière elles des terrains libres, rendus à la nature et classés inconstructibles par les pouvoirs locaux. Les derniers clichés du portfolio se concentrent sur les marques d’habitation et de l’appropriation persistante du quartier par ses habitant.e.s. Çà et là des silhouettes d’hommes et de femmes, de jeux et de bicyclettes sont les indices d’une vie qui continue dans un quartier en constante évolution. L’absence de personnes sur la majorité des photographies présentées reflète notre expérience partielle de ce quartier, parcouru en plein hiver, aux heures où de nombreux habitant.e.s sont soit au travail, à l’école ou chez eux/elles.

Ces photographies ont été prises dans le cadre d’un terrain de recherche mené par trois élèves du département de géographie de l’ENS de Paris, et encadré par Emmanuèle Cunningham-Sabot, Ibtissem Tounsi, Sarah Dubeaux et Alexis Gonin. Merci pour leur investissement et leurs conseils.

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Bitterfeld-Wolfen : marques paysagères de la crise économique

Tantôt laissés à l’abandon, tantôt reconvertis ou réaffectés à d’autres fonctions, les vestiges d’anciennes activités industrielles imprègnent le paysage urbain de Bitterfeld-Wolfen.

1. Gare de Wolfen-Nord (Termignon, 2016)

Si l’arrêt de Wolfen-Nord est desservi toutes les heures par un train régional de qualité, subventionné par le Land de Saxe-Anhalt, la gare de Wolfen Nord, elle, est fermée, désaffectée et couverte de graffitis.

2. Entrepôt désaffecté au cœur de Bitterfeld-Wolfen (Termignon, 2016)

 

Les routes d’accès à la ville sont ponctuées de bâtiments industriels délaissés et de dents creuses, marques de la crise économique qui a touché les industries locales dès les années 1990.

3. Lac de Bitterfeld (Goitzschesee) : ancien puits d’extraction minière inondé dans les années 1990 (Termignon, 2016)

Le lac est un marqueur fort du paysage de la ville aujourd’hui : proche du centre-ville, ses rives calmes attirent les promeneurs et cyclistes, et accueillent en bordure du centre-ville des programmes immobiliers neufs.

4. Ancienne usine de production de films et de pellicules, reconvertie en musée de la pellicule (Termignon, 2016)

L’usine de pellicules ORWO (pour Original Wolfen) détenait le monopole de la production de pellicules en Allemagne de l’Est et constituait un symbole de modernité de l’industrie est-allemande. Elle a fermé à la fin des années 1990 et a été reconvertie en musée de la photographie et de la pellicule.

Wolfen-Nord : La déconstruction au quotidien

La déconstruction des immeubles vacants à Wolfen-Nord est un processus géré et pris en charge par les bailleurs sociaux et les pouvoirs publics. Elle répond à une logique de vitesse : une fois la barre d’immeuble vidée de tous ses occupants, la déconstruction, le déblayage puis la remise en « nature » du terrain est rapide, afin de limiter l’effet de « désolation » (terme utilisé par le pasteur du quartier) qu’un paysage de débris peut entretenir.

5. Immeuble vacant, avant déconstruction (Termignon, 2016)

Cet immeuble, situé dans le Nord-Ouest du quartier, est vide et voué à être déconstruit, alors même que les couleurs vives de sa façade témoignent d’une rénovation récente, mise en œuvre au début des années 2000, pour tenter (sans succès) d’endiguer la décroissance du quartier.

6. Centre commercial fermé et vacant (Termignon, 2016)

Ce centre commercial, situé au Nord-Ouest du quartier, approvisionnait les habitant.e.s de logements aujourd’hui détruits. L’offre de commerces dans le quartier est aujourd’hui profondément dégradée : le dernier centre commercial ouvert lors du terrain (2016), après avoir graduellement réduit le nombre de ses rayons depuis une dizaine d’années et malgré de longues négociations avec les pouvoirs publics, a annoncé sa relocalisation hors du quartier, proche d’un grand axe routier.

7. Garages pour la plupart inoccupés (Termignon, 2016)

Ces garages, construits en parallèle de logements semblables à ceux en arrière-plan, ont une espérance de vie aujourd’hui très limitée : leur déconstruction est prévue dans le dernier plan d’aménagement du quartier, publié en 2016.

8. Abrisszeit (« Le temps de la démolition ») : Débris entassés à la suite de la déconstruction des immeubles de logements (Termignon, 2016)

9. Terrain « rendu à la nature » après déconstruction des barres d’immeubles, rendu inconstructible par les pouvoirs locaux (Termignon, 2016)

Sur cette parcelle se trouvait une des barres d’immeubles construites à la fin des années 1980. Elle a fait partie des premières détruites dès la moitié des années 2000. Les documents d’urbanisme interdisent toute construction sur ce terrain, consacré à la nature. En arrière-plan, un parc éolien témoigne d’une forme de renouvellement industriel et énergétique de la région, qui ne profite pas pour autant à Wolfen-Nord en crise.

Wolfen-Nord, aperçus de la décroissance au quotidien

Deux espaces bien distincts se font jour au sein du quartier : à l’Ouest, une zone plus récente et moins habitée, avec la vacance importante qui justifie pour les pouvoirs publics et les bailleurs la poursuite d’une politique de déconstruction. L’Est du quartier est aujourd’hui le nouveau cœur : visé par des actions de renouvellement de l’habitat et de restructuration de l’offre de service, il présente une vacance moindre.

10. Barre d’immeubles récemment rénovée, et pleinement habitée (Termignon, 2016)

À l’Est du quartier, les immeubles des années 1960 reçoivent une réhabilitation profonde (restructuration des appartements, suppressions d’étages élevés, pose de panneaux solaires, rénovation des façades) et sont pleinement habitées.

 

11. Salle de sieste de l’école maternelle. La déconstruction de tous les immeubles autour de l’école est prévue à l’horizon 2025. (Termignon, 2016)

Les trois photos qui suivent ont été prises dans un centre communautaire protestant, la Christophorushaus, ouvert en 2000 au cœur d’un îlot situé alors dans le centre géographique et fonctionnel du quartier. Avec les déconstructions opérées depuis, l’école se trouve aujourd’hui en lisière Ouest de Wolfen-Nord, et est entourée de barres qui sont vouée à être détruites avant 2025.

 

12. Sanitaires de l’école maternelle (Termignon, 2016)

L’école accueillait en 2016 jusqu’à 80 enfants de 0 à 6 ans, de toutes confessions.

13. Atelier de travaux manuels et travail de bois dans la Christophorusshaus, centre communautaire à l’Ouest du quartier (Termignon, 2016)

La Christophorushaus a pour but d’accueillir les adolescents dans un centre d’activités et des ateliers de création, ici de travail du bois. En 2016, une cinquantaine de jeunes de 9 à 17 ans fréquentait le centre. Les pouvoirs publics et bailleurs souhaitent déconstruire la barre d’immeuble à l’arrière-plan dans les plus brefs délais.

Hélène MILET et Lucie TERMIGNON

Hélène MILET est diplômée du master Urbanisme et Aménagement de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et élève au département Géographie et Territoires de l’ENS de Paris. Ses travaux portent principalement sur les modes d’appropriation et de d’habitation de l’espace urbain par les habitant.e.s, avec des terrains en Allemagne (Dresde, Karlsruhe, Bitterfeld-Wolfen), et un goût marqué pour les méthodes de recherche qualitatives exploratoires.

helene.milet AT ens DOT fr

Lucie TERMIGNON est géographe, diplômée du master Geoprisme de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne et élève du département Géographie et Territoires de l’ENS de Paris. Passionnée de cinéma et de photographie, ses travaux s’intéressent notamment aux liens entre les arts de l’image et la géographie.

lucie.termignon AT ens DOT fr

Photographie de couverture : Snack and Shop, Bitterfeld (Termignon, 2016)

Bibliographie

Bernt, M. (2017). « Keine unklugen Leute : die Durchsetzung des Stadtumbau Ost ». Zeitschrift für kritische Stadtforschung, n°5-1/2, pp. 41-60.

Florentin, D. (2011). « Les Plattenbauten et le déclin », Géocarrefour, n°86-2, pp. 113-126.

Fol, S., Cunningham-Sabot, E. (2010). « Déclin urbain et Shrinking Cities : une évaluation critique des approches de la décroissance urbaine », Annales de géographie, n°674, pp. 359-383.

Kabisch, S., Andreas, P., Bernt, M., 2007. « Stadtumbau Ost aus der Sicht der Bewohner: Wahrnehmungen, Erwartungen, Partizipationschancen, dargestellt anhand von Fallbeispielen », Informationen zur Raumentwicklung, n°1, pp. 37-47.

STEG Bitterfeld-Wolfen mbH. (2015). Stadtentwicklungskonzept (STEK) 2015 – 2025.

  1. Le titre se construit sur un jeu de mot à partir du nom de la ville et des termes « bitter », amer en allemand, et « feld », le champ []

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