#10 / Edito

Frédérique Célérier et Flaminia Paddeu


Avec 3,5 milliards d’urbains en 2016, assurer la sécurité alimentaire des villes constitue un enjeu planétaire de premier ordre, des plus complexes à relever. Longtemps envisagées avant tout comme des entités consommatrices, par opposition aux campagnes productrices, les villes apparaissent aujourd’hui comme des éléments centraux des systèmes alimentaires. L’inscription croissante des questions alimentaires dans les politiques urbaines dites durables, telles que la revalorisation de circuits courts, l’approvisionnement des cantines par des produits issus de l’agriculture biologique, la réduction du gaspillage alimentaire réinscrit la thématique des « hungry cities » (Steel, 2008) à l’agenda politique, alors même que la société civile considère les modes d’alimentation, ses risques et ses bienfaits sur le corps comme sur la planète, comme une préoccupation croissante. Des villes pas seulement affamées mais aussi nourricières, tel est le postulat que ce numéro d’Urbanités cherche à investiguer. Il s’agit de considérer l’ensemble de la chaîne alimentaire citadine, de la production à la consommation en passant par la transformation et la distribution, et d’analyser ainsi les nouveaux modèles alimentaires qui émergent en milieu urbain.

Pour son numéro #10, la revue Urbanités a décidé de s’intéresser à la question de la ville qui mange et qui nourrit, dans une perspective transdisciplinaire, affranchie des oppositions établies entre mondes urbains et mondes agricoles et ruraux, tant dans les villes des Nords que dans celles des Suds.

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Villes affamées, villes nourricières

L’assurance d’une alimentation suffisante, saine et nutritive pour la population urbaine, et son pendant, la sous-alimentation et la malnutrition, ont été appréhendés à travers une analyse des circuits de distribution des denrées. Les systèmes alimentaires alternatifs, cherchant à rapprocher les consommateurs urbains des producteurs agricoles (circuits courts, réseaux des Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) révèlent la vigueur des mouvements citadins et des nouveaux agencements marchands autour de la question alimentaire (voir par exemple Aubry et Chiffoleau, 2009, Deverre et Lamine, 2010 ou encore Le Velly, 2017). Les réseaux qui nourrissent les villes sont multiples et se diversifient, comme en attestent par exemple les circuits d’approvisionnement des lieux de restauration collective publique (écoles, hôpitaux, prisons…), ou encore au renouveau de la livraison et de la restauration à domicile portée par une floraison de start-up plus ou moins pérennes. La vogue des brasseries artisanales urbaines laisse également entrevoir la (re)naissance d’activités de transformation des denrées agricoles dans des lieux urbains dédiés, engageant des réflexions sur les mutations de l’industrie agro-alimentaire. En sus du positionnement des acteurs économiques et de la société civile dans ces nouvelles pratiques, le rôle croissant des politiques urbaines alimentaires est abordé dans ce numéro. Autrefois négligée dans les projets d’aménagement urbain, l’alimentation est en effet désormais prise en compte par les acteurs publics des villes, comme en atteste l’adoption de plans stratégiques pour l’alimentation à New York, Londres ou encore Toronto (Morgan et Sonnino, 2010). Les villes sont-elles pour autant l’échelon d’action le plus adéquate dans la mise en œuvre d’une gouvernance alimentaire locale ? Caroline Brand analyse ce retour des villes dans la gouvernance alimentaire à travers l’exemple de la région urbaine de Lyon, partie prenante du réseau « Sustainable food in urban communities » du programme européen URBACT, ayant pour but l’élaboration de systèmes alimentaires durables à l’échelle métropolitaine. Elle souligne la difficile (re)construction d’un « regard nourricier » de la ville, la question alimentaire faisant l’objet d’un traitement avant tout sectoriel abordant les champs de l’agriculture, de la distribution et de la consommation de manière cloisonnée. Urbact a contribué au développement de transversalités entre secteurs d’intervention, thématiques et échelles d’action, en réunissant des acteurs intervenant à différentes étapes du fonctionnement du système alimentaire, de la production à la gestion des déchets. La métropole nourricière qui émerge de cette approche globale et systémique de l’alimentation met en lumière le caractère vital de celle-ci dans le fonctionnement du territoire.

 

Bénéficiant depuis peu d’une profusion de travaux dans des champs divers (agronomie, géographie, anthropologie, sociologie, urbanisme, écologie) et d’une forte médiatisation à la faveur d’initiatives emblématiques (valorisation agricole des friches urbaines à Detroit, projet des « Parisculteurs » lancé par la mairie de Paris), l’essor remarquable de l’agriculture urbaine ne saurait être ici oublié. Toits couverts d’arbres fruitiers ou façades végétalisés, potagers communautaires, fermes urbaines, jardins associatifs, cultures hydroponiques dans les parkings, petit élevage ovin sur d’anciennes friches, l’agricole en ville vient se nicher dans les interstices (Laurens, 2015), à l’instar des plantes alimentaires non conventionnelles (PANC’s) étudiées à São Paulo par Lawrency De Albuquerque, ces plantes (fruits, fleurs, graines, écorces…) sauvages, qui poussent en ville de façon spontanée, souvent délaissées par les systèmes agricoles classiques malgré un potentiel nutritionnel remarquable et une capacité à s’adapter aux conditions climatiques locales changeantes et notamment aux crises hydriques. En s’organisant pour cultiver ces PANC’s, les jardiniers urbains paulistains se réapproprient la ville et sa biodiversité à travers la création de jardins communautaires dans l’espace public. Ces stratégies citoyennes visent ainsi non seulement à pallier les carences nutritionnelles en ville, mais aussi à accompagner l’émergence de nouveaux régimes alimentaires adaptés à l’environnement urbain. Ainsi la ville peut-elle être pensée comme un milieu vivant, au prisme de l’alimentation.

Au-delà de la pluralité des formes, des initiatives et des acteurs engagés – souvent non agricoles – , c’est bien l’émergence d’une ville comestible qui nous intéresse dans ce numéro, des petits jardins urbains communs disséminés par le mouvement des Incroyables Comestibles aux applications recensant les lieux de cueillette de plantes sauvages, de baies ou de racines en ville, jusqu’aux potagers gastronomiques dans lesquels viennent se fournir un nombre croissant de chefs étoilés, tel un Thierry Marx cultivant tomates, fraises et plantes aromatiques sur le toit d’un hôtel parisien pour l’un de ses restaurants. La ville comestible ne semble pas pour autant répondre à des motivations uniquement vivrières. En témoignent les activités agricoles observables dans un grand nombre de villes d’Afrique subsaharienne, où l’agriculture urbaine s’inscrit tout à la fois dans des pratiques d’autoconsommation familiale et des stratégies commerciales, et relève de la stratégie de survie et du moteur de développement.

 

L’agriculture urbaine interroge les cadres d’analyse construits sur une opposition entre ruralité productive et urbanité consommatrice. Partant de ce constat, Geoffroy Mathieu documente dans son travail photographique les formes de ruralité contemporaine induites par la persistance ou l’apparition de nouvelles formes de production agricole dans l’agglomération parisienne. Son expérience du terrain montre que nos représentations séculaires de la ruralité sont bousculées par la transposition des scènes de vie agricole dans un décor urbain. Il propose alors des images de paysages afin de renseigner la nature des interpénétrations entre espaces bâtis et espaces de production, des images d’objets renvoyant tantôt à une idée séculaire de la ruralité tantôt à l’hybridation ou à la récupération des formes issues du monde urbain, et des images de gestes témoignant d’un rapport physique à la terre autant que d’une technicité habituellement attribuée au monde urbain. Autant d’initiatives aux objectifs divers, qui vont dans le sens de la recherche d’une autonomie alimentaire, dans un contexte de crise des systèmes agro-alimentaires traditionnels ; qui traduisent, aussi, l’émergence d’un nouveau regard sur des villes, désormais vues comme fertiles, vivantes, nutritives, généreuses.

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Comment l’alimentation fait la ville

Du champ ou du potager à la table du mangeur, en passant par les commerces, les cuisines, jusqu’au traitement des déchets, les différentes facettes de l’alimentation des villes sont de puissants révélateurs de leurs dynamiques et des enjeux auxquels elles sont confrontées. Nous souhaitons dans ce numéro suivre les traces de notre alimentation, pour comprendre l’impact de celle-ci sur nos villes et nos vies urbaines. À l’instar de l’analyse du cycle alimentaire londonien réalisée par Carolyn Steel dans Hungry city, les portraits de villes peuvent s’effectuer au prisme de leur histoire alimentaire. Comment fonctionne ce métabolisme alimentaire urbain, dans quelle mesure ce flux en apparence incessant d’alimentation et d’évacuation imprègne-t-il l’espace urbain, quelles sont les conséquences d’une rupture dans cet approvisionnement, sont autant de questions auxquelles ce numéro se propose de répondre. Sabine Bognon et Laure Cormier interrogent le métier d’urbaniste à partir de l’agriculture urbaine autour de trois enjeux : dans la réponse à une demande sociale de nature en ville, dans les arbitrages sur le maintien d’une agriculture productive péri-urbaine, dans l’innovation et le soutien au développement des entreprises liées à l’agriculture urbaine. Certes la prospérité urbaine continue de dépendre d’une externalisation des fonctions alimentaires, réservant aux centres urbains les fonctions économiques à haute valeur ajoutée et nécessitant relativement peu de foncier. Elles invitent néanmoins à des croisements entre urbanisme et agriculture urbaine : par exemple en reconsidérant le paradigme urbanistique de la densité, en formant des agriculteurs urbains professionnels ou encore en imaginant l’agriculture urbaine comme le substrat d’essais de nouvelles techniques et comme un lieu d’auto-formation des agriculteurs, des citadins, des urbanistes. Si l’agriculture urbaine apparaît encore anecdotique et accessoire dans les pratiques urbanistiques, elle permet néanmoins selon elles, comme d’autres manifestations exotiques en ville, d’interroger le fonctionnement (matériel, institutionnel, politique) des systèmes urbains.

Dans la manière dont l’alimentation modèle les villes, une attention particulière peut être portée aux pratiques des consommateurs. Celles-ci relèvent d’une pluralité de registres, de l’alimentation de crise ou d’urgence à laquelle ont recours les individus et groupes sociaux en situation précaire, aux pratiques alimentaires de luxe réservées à une minorité de gourmets. De nouveaux modes de consommation se développent aussi en réaction aux travers de notre société d’abondance, telle l’injonction à la « frugalité heureuse », dont les ressorts pourront être questionnés. En effet, alors que les villes semblent être les lieux par excellence de la commensalité, du partage en commun du repas, cette habitude de manger ensemble est bousculée par la multiplication d’alimentations « particulières » (Fischler, 2013), qu’il s’agisse de consommations sans gluten, sucre, sulfites, produits animaux ou pesticides, pour des raisons médicales, éthiques ou spirituelles. A contrario, les villes sont aussi le théâtre d’un renouvellement du lien social autour de la cuisine, comme l’ont rappelé récemment en France les repas organisés en ville à destination des migrants. Ainsi les régimes alimentaires des urbains sont-ils bien le miroir de rapports sociaux, voire de processus de distinction et d’exclusion. En Grèce, Mathilde Carrer montre que dans le sillage du « mouvement des patates », des producteurs se sont rassemblés et court-circuitent les intermédiaires, afin de rendre les produits cultivés accessibles à la majorité de la population, confrontée à la baisse continue de son pouvoir d’achat. À partir du cas d’Eleonas, banlieue athénienne à proximité des champs et de la ville, elle se prête à un exercice de prospective, en envisageant ce territoire comme une plateforme pilote idéale de logistique agro-alimentaire en circuit-court, soit à l’instauration d’une « sitopie ». Elle interroge ce lieu idéal en articulant à la fois motivations de survie des Grecs paupérisés et enjeux métropolitains.

Plus encore que de simples révélateurs des évolutions sociétales, les villes sont aussi de véritables prescriptrices des nouvelles tendances en matière d’alimentation et de pratiques culinaires. À l’échelle internationale, l’excellence gastronomique est un signe original des recompositions dans la hiérarchie métropolitaine, comme l’illustre Singapour, nouvel eldorado de la gastronomie, dont la première édition du guide Michelin en 2016 a encensé tant les restaurants étoilés que la street food locale. À une échelle plus fine, la géographie des commerces alimentaires urbains peut aussi être envisagée comme le témoin des cultures alimentaires propres à un territoire et de leur évolution. Que l’on songe, par exemple, à la valorisation patrimoniale et touristique de certaines spécialités locales auxquelles les villes viennent donner leur nom (jambon de Bayonne, sauce bolognaise, vins de Bordeaux) ; ou encore, à la vogue des restaurants ethniques qui, en réinterprétant des menus « typiques » de contrées lointaines, viennent donner une attractivité nouvelle à certains quartiers. Réciproquement, les pratiques et les aspirations des citadins sont de puissants agents de transformation de la géographie du commerce de bouche, comme l’a souligné un article récent du journal Slate portant sur la montée en gamme de l’offre urbaine de burgers à Paris (Cassely et Garnier, 2017). Nos pratiques alimentaires structurent l’espace urbain et permettent de le repenser, comme l’ont montré les travaux anglo-saxons sur le « foodscape » (paysage alimentaire).

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Biopolitiques alimentaires

En 2016, 56,8 % d’hommes et 40,9 % de femmes en France sont en surcharge pondérale1 , tandis que plus de 200 produits, essentiellement des confiseries, seraient contaminés par des nanoparticules de dioxyde de titane (E171) aux effets cancérogènes et responsables de dysfonctionnement de l’ADN, d’inflammations chroniques ou de la mort des cellules2 . En moyenne plus riches que les ruraux, les citadins consomment et gaspillent plus (Bricas, 2015). Ils consomment davantage de produits animaux, de produits transformés et de services. Ce modèle alimentaire a pour corollaire une montée en flèche des maladies chroniques (cancers, obésité et diabète associés, maladies cardiovasculaires), devenues la première cause de mortalité mondiale devant les maladies infectieuses (Cicolella, 2013). L’entrée dans le « phagocène » (Bonneuil et Fressoz, 2016) se caractérise non seulement par la dégradation de l’environnement, mais aussi par l’altération en profondeur des corps et de la physiologie des consommateurs. Le corps de l’anthropocène est aussi un corps altéré par des milliers de substances toxiques. Face aux nouveaux enjeux alimentaires, nous souhaitons faire une place aux travaux mettant en regard les mutations des habitudes et des pratiques alimentaires, les enjeux de santé publique ainsi que les hexis corporelles. De récents travaux issus des feminist food studies ont par exemple réinvesti les questions de la domesticité, du care, des normes esthétiques corporelles ou encore des identités autour du lien entre genre et alimentation (voir Hollows, 2003 ou Guthman, 2011).

La géographie culturelle a de son côté identifié le rôle des cultures alimentaires et des interdits alimentaires culturels et religieux dans la manière dont se structurent les systèmes de production, de commercialisation et de consommation. Les mutations des comportements et des pratiques alimentaires, et surtout leur mise en scène en ville à travers des événements comme les apéros charcuterie/pinard révèlent moins la relation au patrimoine alimentaire qu’une re-politisation de l’alimentation comme attribut identitaire. Dans une perspective de réappropriation des agri-cultures alimentaires, de plus en plus de projets d’agriculture urbaine intègrent ou revendiquent la diversité des cultures alimentaires en y répondant par une biodiversité des cultures agricoles (Baker, 2004). Conscients de la part que représente l’alimentation dans les dépenses des ménages, la publicité et le marketing alimentaires jouent un rôle non négligeable dans le pilotage des comportements alimentaires. Les campagnes publicitaires ciblant les consommateurs urbains, que ce soit pour les produits du terroir – comme la saucisse de Morteau – ou pour les nouvelles formes de commensalité – services de livraison à domicile ubérisés de type Deliveroo ou Foodora –, peuvent traduire les tentatives de captation de nouveaux segments de consommateurs, ou les mutations des stratégies de positionnement des filières agro-alimentaires ainsi que des modes de travail dans la chaîne alimentaire.

Ces nouvelles biopolitiques alimentaires se traduisent par la proposition de politiques alimentaires reterritorialisées à l’échelle locale. Or, ces politiques, comme les initiatives citoyennes alternatives, ne répondent que très partiellement aux problèmes alimentaires soulevés. Le poids des lobbies agricoles et agroalimentaires, la libéralisation du commerce des marchandises, les inégalités structurelles d’accès au foncier, les iniquités face aux options de consommation restent peu abordées. Aujourd’hui, le droit de l’alimentation en France est à 80 % communautaire, laissant tout un pan de transformation du système alimentaire hors de portée des collectivités. Ainsi, la récente loi sur le gaspillage a permis la redistribution d’invendus de la grande distribution mais ne dit rien sur le gaspillage en amont, dans la chaîne agro-alimentaire (Cloteau et Mourad, 2016). Ces considérations interrogent la volonté politique et la capacité scientifique à prendre à bras le corps le problème du « fétichisme du local », soit l’idée que l’option de la re-localisation ne permet pas totalement de comprendre ni d’agir sur le rôle des relations de pouvoir dans la production de tous les lieux (Dupuis et Goodman, 2005).

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Alternatives alimentaires ? Théories, pratiques et mouvements sociaux

Les villes abritent de manière croissante des pratiques qui s’organisent autour des nouveaux enjeux alimentaires visant à produire, s’approvisionner et consommer autrement. Dans les villes, les lieux de réemploi se multiplient, comme les ressourceries ou les recycleries, et participent à l’économie circulaire. Les bio-déchets (déchets alimentaires, drèches de bières, marc de café) et le compostage local fournissent des engrais pour les projets d’agriculture urbaine. Les initiatives de la société civile se multiplient, de l’essor des défis des familles Zero Waste, au développement des pratiques de trocs ou des associations des « maîtres-composteurs », jusqu’à la récupération de nourriture dans les poubelles des supermarchés, le « freeganism », et rendent compte de nouvelles pratiques de consommation. De plus en plus, les types d’échanges alternatifs (trocs et banques de semences, coopératives alimentaires…) constituent un point de focalisation dans la constitution de systèmes alimentaires urbains. Quels sens les individus donnent-ils à leurs actions, comment peut-on mesurer leurs bénéfices, quel en est le potentiel transformateur ? Autant de questions auxquelles ce numéro propose des éléments de réponse, tout en restant attentif aux controverses silencieuses derrière des enjeux qui apparaissent consensuels et non questionnés, comme la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le permis de végétaliser (Lagneau, 2016).

Face à la « crise des affamés et des repus » (Patel, 2007), le partage des bénéfices et des risques concernant les lieux, les produits et la façon dont la nourriture est produite et transformée, transportée et distribuée, accessible et mangée, reste qui plus est inéquitable. Ces injustices alimentaires atteignent les groupes les plus vulnérables – populations défavorisées, groupes ethniques marginalisés, migrants, femmes… – et agissent de manière transversale au système alimentaire. Le concept de justice alimentaire se situe à la croisée des discours sur le droit à l’alimentation, les objectifs de durabilité appliqués aux systèmes alimentaires, et les risques d’insécurité alimentaire dans des situations de pauvreté et de précarité (Hochedez et Le Gall, 2015). Dans son article sur l’agriculture pratiquée par les migrants dans les jardins communautaires municipaux à Malmö, Camille Hochedez s’intéresse ainsi à l’alimentation de personnes dont l’accès à des produits frais et culturellement appropriés peut être un vecteur de vulnérabilité. Combinant pratiques formelles et informelles, cette agriculture urbaine communautaire dessine des « paysages alimentaires vernaculaires » (Mares et Peňa, 2011), miroirs de la diversité culturelle de ces migrants venus d’Europe médiane, du Moyen-Orient, ou encore d’Asie. Leurs pratiques culturales essentiellement intensives et les réseaux d’approvisionnement qui se mettent en place permettent ainsi d’assurer une continuité alimentaire dans le pays d’accueil, exerçant d’indéniables fonctions de justice sociale et environnementale ; une dynamique pourtant remise en question par l’intégration d’espaces agricoles dans les projets d’aménagement et de verdissement de ce modèle de la ville durable, qui excluent de facto les usages et les pratiques de cette agriculture communautaire.

Des contributions s’attachent à investir les concepts de justice ou de souveraineté alimentaires, devenus l’une des métaphore(s) gouvernante(s) pour la transformation du système alimentaire qui relie des mouvements et des idées disparates (Gottlieb et Joshi, 2010). Si d’un point de vue théorique, le cadre de la justice alimentaire ouvre des liens vers une série plus large de cadres conceptuels issus de la littérature sur la démocratie, la citoyenneté, les mouvements sociaux et la justice sociale et environnementale, l’imprécision du terme et les interprétations multiples auxquelles il donne lieu – s’agit-il d’une théorie, d’un outil politique, d’une revendication ? –, invitent à réfléchir à sa formalisation comme à son opérationnalisation. De plus en plus mobilisé dans les politiques publiques d’agriculture urbaine, le concept de souveraineté alimentaire, issu des mouvements paysans des Suds et construit sur une vision critique de la sécurité alimentaire et de politiques agricoles orientées vers des logiques commerciales (Edelman, 2014), apparaît également comme un vocable fourre-tout et consensuel, un slogan attractif permettant davantage de renforcer ou de légitimer les agendas politiques d’acteurs aux visées opposées plutôt que de réorganiser les systèmes agro-alimentaires urbains en profondeur. La portée et les limites de ce concept plastique sont analysés par Cyril Mumenthaler et Joëlle Salomon Calvin à travers des initiatives à Genève et à Lausanne. Si la dimension politique de la souveraineté alimentaire est très fortement atténuée dans sa mobilisation par les villes suisses, celle-ci participe toutefois de la reterritoralisation des filières agricoles et la reconnexion entre urbain et rural.

Dans les villes des Nords et des Suds, des associations lancent des initiatives (aide alimentaire aux populations démunies et aux migrants, actions d’éducation alimentaire et environnementale dans les quartiers populaires) sans qu’il existe à proprement parler de mouvement alimentaire unifié, aux acteurs identifiés, celui-ci restant encore largement invisibilisé et fragmenté. Il serait fécond d’évaluer les thématiques, services, répertoires d’actions de ces associations variées (gaspillage, circuits courts, agriculture biologique, aide alimentaire, bien manger, risques et santé, pesticides…) afin de dessiner le paysage d’un activisme agri-alimentaire. Cela permet de faire voir des réseaux d’engagement, et de mettre en lumière les actions originales (repas préparés à partir d’invendus comme Discosoupe) et les nouveaux espaces agri-alimentaires urbains. Ainsi, à partir du cas de la métropole de Detroit, Elsa Bernot replace les pratiques des habitants ordinaires au centre des modes de fabrique de la ville, en opposition aux logiques néolibérales de rentabilisation de l’espace urbain, dans l’héritage de la géographie radicale et critique afin d’interroger l’expression de « désert alimentaire ». Son analyse questionne la pertinence de « solutions » marquées par la logique d’une gestion néolibérale de la ville (retour des chaînes de grande distribution alimentaire, valorisation de l’espace dans un but de développement économique), ici mises en parallèle de pratiques et de stratégies existantes des habitants dits « ordinaires » pour se procurer à manger, dans une perspective de droit à la ville.

À quoi ressembleraient les futurs espaces agri-alimentaires urbains, différents des espaces que crée le système alimentaire actuel – supermarchés, fast-foods -, mais aussi de ceux des systèmes alternatifs, parfois faiblement inclusifs – jardins communautaires, épiceries bio ? In fine, ce numéro interroge la capacité de ces pratiques, espaces et systèmes à modifier la « géométrie du pouvoir » agri-alimentaire existante (Massey, 1994).

FRÉDÉRIQUE CÉLÉRIER ET FLAMINIA PADDEU

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Bibliographie

Aubry C. et Chiffoleau Y., 2009, « Le développement des circuits courts et l’agriculture périurbaine : histoire, évolution en cours et questions actuelles », Innovations Agronomiques, 5, pp. 53-67.

Baker L., 2004, « Tending Cultural Landscapes and Food Citizenship in Toronto’s Community Gardens », Geographical Review, 94 (3), pp. 305-325.

Bonneuil C. et Fressoz J-B., 2016, L’Evènement Anthropocène, la Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 304 p.

Bricas N., 2015. « Les enjeux de l’alimentation des villes », Cahiers de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme Île de France, n°173.

Cassely J.-L. et Garnier M., 2017, « Que s’est-il passé pour que le burger devienne si cher à Paris ? », Slate, 3 avril 2017, en ligne [http://www.slate.fr/story/135242/burgers-cafes-salades-bio-evolution-restauration-region-parisienne].

Cicolella A., 2013, Toxique planète. Le scandale invisible des maladies chroniques, Seuil, Anthropocène, 310 p.

Cloteau A. et Mourad M., 2016, « Action publique et fabrique du consensus. La « lutte contre le gaspillage alimentaire » en France et aux États-Unis », Gouvernement et Action publique, pp. 63-90.

Deverre C. et Lamine C., 2010, « Les systèmes agroalimentaires alternatifs. Une revue de travaux anglophones en sciences sociales », Économie rurale, 317, pp. 57-73.

Dupuis, E.M. et Goodman, D., 2005. « Should we go “home” to eat?: toward a reflexive politics of localism », Journal of Rural Studies, 21 (3), pp. 359–371.

Edelman M., 2014, « Food sovereignty : forgotten genealogies and future regulatory challenges », The Journal of Peasant Studies, vol. 41, n°6, 959‑978.

Fischler C. (dir.), 2013, Les alimentations particulières. Mangerons-nous encore ensemble demain ?, Paris, Odile Jacob, 266 p.

Gottlieb R. et Joshi A., 2010, Food Justice, Cambridge, MIT Press, 304 p.

Guthman J., 2011, Obesity, Food justice, and the limits of Capitalism, Berkeley, University of California Press, 277 p.

Hochedez C. et Le Gall J. (dir.), 2015. « Justice alimentaire et agriculture », Justice spatial | Spatial Justice, n°9, http://www.jssj.org/

Hollows, J., 2003, « Feeling Like a Domestic Goddess: Postfeminism and Cooking », European Journal of Cultural Studies, 6 (2), pp. 179-202.

Lagneau A., 2016, « Agriculture urbaine. Fonction alimentaire, sociale, écologique… Qu’attendons nous de l’agriculture urbaine », Les Notes de la FEP, Note n°10.

Laurens L., 2015, « Agri-interstice urbain ou quand l’agriculture change la réalité des marges urbaines », Bulletin de la Société de Géographie de Liège, n° 64, pp. 5-22

Le Velly R., 2017, Sociologie des systèmes alimentaires alternatifs. Une promesse de différence, Paris, Presses des Mines, Collection Sciences sociales, 200 p.

Mares T. et Peňa D., 2011, « Environmental and food justice: toward local, slow and deep food systems », in Alkon A., Agyeman J., 2011, Cultivating food justice: race, class and sustainability. Race, classe, and sustainability, Cambridge, The MIT Press, 197-219.

Massey D., 1994, Space, Place and Gender, Minneapolis: University of Minnesota Press, 288 p.

Morgan K. et Sonnino R., 2010, « The urban foodscape: world cities and the new food equation », Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, Vol. 3, n°2 pp. 209-224.

Patel R., 2007, Stuffed and starved: Markets, power and the hidden battle for the world food system, London, Portobello Books, 398 p.

Steel C., 2008, Hungry city: How Food Shapes Our Lives, London, Random House, 383 p.

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Sommaire du numéro

Introduction

Édito, par Frédérique Célérier et Flaminia Paddeu

Le principe de ruralité, un portfolio de Geoffroy Mathieu

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Villes affamées, villes nourricières

Modalités du retour des villes dans la gouvernance alimentaire. L’exemple de la région urbaine lyonnaise., par Caroline Brand

Les initiatives citoyennes à São Paulo vers une alimentation en lien avec l’adaptation aux changements du climat : la place des « plantes alimentaires non conventionnelles – PANC’s », par Lawrency De Albuquerque

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Comment l’alimentation fait la ville

Agriculture urbaine et urbanisme : la terre et le faire, ce que cultiver la ville produit dans les espaces urbains, par Sabine Bognon et Laure Cormier

Une sitopie athénienne : vers la pérennisation du mouvement des patates ?, par Mathilde Carrer

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Alternatives alimentaires ? Théories, pratiques et mouvements sociaux

Migrer et cultiver la ville : l’agriculture communautaire à Malmö (Suède), par Camille Hochedez

Entre écran de fumée et terrain fertile pour des politiques agricoles urbaines. La souveraineté alimentaire en Suisse comme concept nirvana, par Cyril Mumenthaler et Joëlle Salomon Cavin

Par delà le « désert alimentaire »: une étude des inégalités et des stratégies en matière d’offres et d’accès alimentaire à Detroit, par Elsa Bernot

Entretiens

De l’agriculture urbaine à la justice alimentaire : regards critiques franco-américains, par Flaminia Paddeu, avec Nathan McClintock et Christophe-Toussaint Soulard

  1. La surcharge pondérale inclut surpoids et obésité confondus. Ces résultats sont issus du suivi de la « Cohorte constances » (http://www.constances.fr/), un programme de recherche lancé en 2012 piloté conjointement par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) et la Caisse nationale de l’assurance-maladie des travailleurs salariés (CNAMTS). []
  2. Voir à ce sujet l’enquête réalisée par l’association Agir pour l’environnement, http://www.agirpourlenvironnement.org/communiques-presse/halloween-enquete-%E2%80%93-plus-de-100-sucreries-contiendraient-des-nanoparticule-31005. []

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