Vu / Portfolio : Du bâti ancien habité au nouveau patrimoine touristifié : regard sur les quartiers historiques de la ville chinoise de Ningbo

Annie Ouellet

Le portfolio d’Annie Ouellet au format PDF


Les photographies présentées dans ce portfolio ont été réalisées à Ningbo, dans la province du Zhejiang en Chine. Elle a connu, comme la plupart des villes chinoises, des transformations profondes et rapides depuis la fin du régime maoïste. Comptant environ un demi-million d’habitant·e·s au milieu des années 1970, la ville en totalise aujourd’hui plus de 3,5 millions1. Elle se transforme rapidement et semble en chantier de manière permanente. Aussi, en tant que « ville historique et culturelle » (Lishi Wenhua Mingcheng), une désignation établie au niveau national, Ningbo porte une attention particulière à ses quartiers historiques centraux. Les transformations qui y sont opérées sont également liées à la volonté des autorités locales de développer son potentiel touristique, alors que Ningbo peut encore difficilement être qualifiée de ville touristique.

Mon séjour dans cette ville, dans le cadre d’un contrat d’enseignante-chercheure à l’Institut conjoint des universités de Ningbo et d’Angers en 2017-2018, a entre autres été l’occasion de m’intéresser à ses quartiers anciens. Une étude de documents d’urbanisme, dont les plans de protection des différents quartiers, a été menée. De plus, j’ai pu y réaliser des séances d’observation flottante, méthode consistant à s’imprégner du terrain en évitant de « mobiliser l’attention sur un objet précis » (Pétonnet, 1982 : 39), sans grille de lecture préétablie. Ce portfolio a ainsi pour objectif de mettre en lumière les évolutions des formes de valorisation du bâti ancien de Ningbo et leur coexistence, tout en questionnant la transposition de la notion européenne de patrimoine en contexte chinois. Tandis que les villes se transforment, en Chine, beaucoup plus rapidement qu’en Europe, la photographie permet de faire une pause, un arrêt sur image et d’analyser les situations co-existantes en un moment précis. Si l’ensemble des quartiers présentés dans ce portfolio pourront, à terme, devenir patrimoniaux et touristiques, ils étaient, au début de l’été 2018, à des étapes très variées de leur transformation.

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L’authenticité ou la mémoire : variations des stratégies de valorisation patrimoniale

Depuis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978, la Chine a engagé d’importantes transformations, le pays se modernisant et s’urbanisant à une vitesse fulgurante2(Zhao, Chan et Sit, 2003). Les liaisons interurbaines, tant ferroviaires, routières qu’aériennes, se sont accrues et le niveau de vie des citoyen·ne·s, tout spécialement les citadin·e·s, s’est grandement amélioré. Ces facteurs, auxquels s’ajoute l’instauration de congés payés en 1999, permettent à une part de plus en plus importante de ces nouvelles classes moyennes et supérieures d’accéder à la société du tourisme et des loisirs (Taunay, 2009). C’est dans ce contexte de mutations profondes que la question patrimoniale devient prégnante en Chine dans les années 1980 (Ged, 2010). Durant cette décennie, le pays adhère à la Convention du patrimoine mondial (1985) et le gouvernement central déploie des mesures d’identification et de protection des biens patrimoniaux au niveau national3. Ainsi, dans un but plus ou moins central (et affiché) de mise en tourisme, de nombreuses villes chinoises cherchent à valoriser leur bâti ancien, en le protégeant, en le réhabilitant ou encore en le reconstruisant.

Conceptions patrimoniales : perspectives occidentales et chinoises

Le patrimoine est une création européenne. Du latin patrimonium (bien du père), cette notion a connu plusieurs évolutions. De l’intérêt pour les ruines antiques à la Renaissance à celui pour les monuments historiques de manière plus englobante au cours des XVIIIe et XIXe siècles, le patrimoine connaît une autre mutation majeure au cours du XXe siècle. D’une part, il ne porte plus seulement sur du bâti, incluant désormais la nature et l’immatériel, d’autre part il ne se limite plus à des biens isolés, en intégrant par exemple des quartiers anciens dans leur ensemble. En plus de ces extensions typologique et chronologique, il est possible d’identifier une extension géographique (Choay, 1992), le patrimoine ayant vocation à devenir mondial et universel, entre autres à travers la Convention du patrimoine mondial portée par l’Unesco.

En Chine, comme en Europe, le patrimoine a une histoire très ancienne. Une notion semblable au français « patrimoine », y existe depuis les dynasties du Sud (420-589) (Zhang, 2017). Comme en France, les termes utilisés ainsi que le sens qu’ils recouvrent ont connu des évolutions importantes. Toutefois, l’ancienneté et l’authenticité n’y ont jamais eu une importance déterminante pour définir la valeur d’un bien patrimonial, contrairement au contexte européen. Dans la tradition chinoise, la valeur tient davantage à ce que l’élément patrimonial représente, à la mémoire qui lui est associée. Aussi, la réalisation de reproductions ou de copies y est plutôt considérée comme une réponse réaliste et lucide à l’inévitable détérioration des biens au fil du temps (Chang, 1999).

Désignation et transformation des villes historiques et culturelles chinoises

En matière de patrimoine urbain bâti, une liste des « villes historiques et culturelles » (Lishi Wenhua Mingcheng) a été établie pour la première fois au niveau national en 1982, sur proposition du Ministère de la Construction et du Bureau du patrimoine (Guo, 2008). Deux autres listes seront ensuite publiées en 1986 et 1993. Si cette appellation peut faire écho aux différentes formes d’identification et de protection opérées en France et en Europe, la gestion de ces lieux s’en distingue.

En accord avec le rapport au passé évoqué ci-dessus, la valorisation des quartiers anciens se traduit moins par la préservation du bâti existant que par celle de la mémoire associée aux lieux. Il s’agit alors avant tout de créer des symboles permettant de raviver cette mémoire (He et He, 2016). Plus concrètement, un modèle de réhabilitation des quartiers fréquemment développé relève d’une forme de « destruction constructive4» (Fu, 2015 : 124). Ce type d’opération consiste à démolir tout ou partie du bâti existant et à le reconstruire dans un « style traditionnel chinois5» (Guo, 2008). Aussi, il s’accompagne souvent du « délogement » (Zhang, 2010) de la population et d’un changement de fonction. Ce sont alors des quartiers résidentiels qui deviennent essentiellement dédiés aux loisirs et au tourisme, avec une fonction commerciale clairement affichée. Même si d’autres modèles existent, permettant entre autres de préserver la fonction résidentielle et d’éviter des reconstructions trop importantes (Fu, 2015), la « destruction constructive » demeure encore la façon de réhabiliter les quartiers anciens la plus répandue dans les villes chinoises. Ningbo n’échappe pas à cette tendance.

Ningbo et ses quartiers historiques

Ningbo, ville portuaire de la province du Zhejiang, est située à environ 200 kilomètres au sud de Shanghai. Créée sous la dynastie Tang (618-907), elle apparaît sur la seconde liste nationale des Villes historiques et culturelles (Lishi Wenhua Mingcheng), établie en 1986 et compte huit quartiers historiques officiels. Ils sont tous situés en centre-ville et rappellent les périodes les plus fastes de l’histoire de la ville (principalement sous les dynasties Ming et Qing). Le Plan de protection de la ville historique et culturelle de Ningbo6, relevant du département d’urbanisme de la ville, régit les principes directeurs d’aménagement de ces quartiers, en accord avec les règlementations nationales et provinciales.

Suite à l’obtention du statut de Ville historique et culturelle, la réhabilitation des quartiers Gulou et Tianzifeng est entrepris dans les années 1990. Ces deux secteurs sont emblématiques de la dynastie Ming (1368-1644), durant laquelle Ningbo était une ville marchande prospère (He et Deng, 2014). Les projets de réhabilitation des quartiers anciens se poursuivent au cours des années 2000. En 2006, la municipalité déploie une stratégie de modernisation de ses quartiers centraux, visant à y redynamiser l’activité économique par la mise en place de nouveaux commerces et services (Ibid., 2014). Aussi, les secteurs concernés sont vidés de leur population résidante. Même s’il s’agit d’un projet de modernisation, la dimension historique demeure centrale, à travers la reconstruction de bâtiments dans un style rappelant principalement les dynasties Ming et Qing. NanTangLaoJie et Yujiaxiang sont particulièrement représentatifs des opérations menées dans ce cadre.

Les quartiers de LaoWaitan et celui du parc Yuehu, réhabilités au début des années 2000, s’en distinguent. Yuehu est un vaste parc urbain de 80 hectares regroupant quelques bâtiments anciens. Le plus célèbre d’entre eux est certainement la bibliothèque Tianyi, reconnue comme la plus ancienne bibliothèque privée de Chine, créée au milieu du XVIe siècle. S’il attire des touristes, des excursionnistes, de même que des résident·e·s de Ningbo qui viennent s’y balader, il ne partage pas la même fonction commerciale que les quatre quartiers évoqués précédemment. Les gens viennent surtout au parc Yuehu pour se détendre, se retrouver pour discuter, jouer au mahjong, pratiquer la danse de groupe, etc. LaoWaitan est le quartier du vieux port. S’il a connu une réhabilitation complète et possède désormais une fonction commerciale centrale, c’est essentiellement le passé européen du quartier qui y est mis en valeur. Enfin, deux quartiers concentrant un bâti dense n’ont pas, pour le moment, été restaurés, soit XiuShuiJie et YongShouJie.

1. Carte de localisation des huit quartiers historiques de Ningbo (Ouellet, 2019).

2. Le quartier Gulou, l’un des premiers quartiers historiques réhabilités à Ningbo (Ouellet, 2018)

3. Statues représentant des personnages vêtus d’habits traditionnels à l’entrée du quartier Yujiaxiang. Elles viennent symboliquement rappeler l’histoire ancienne de ce secteur de la ville, alors que l’essentiel du bâti a été démoli et reconstruit (Ouellet, 2018).

4. Le parc Yuehu, un vaste parc urbain de 80 hectares où les gens viennent se détendre, discuter, jouer au mahjong ou pratiquer la danse de groupe (Ouellet, 2018).

5. La bibliothèque Tianyi (au sein du parc Yuehu), construite au milieu du XVIe siècle (Ouellet, 2018).

Les projets de réhabilitation des quartiers historiques de la ville, impulsés par sa désignation en tant que Ville historique et culturelle s’inscrivent ainsi dans une volonté de valorisation de son histoire ancienne. Mais ces projets visent également à développer le tourisme et les loisirs. Les documents d’urbanisme et les panneaux descriptifs installés aux entrées des quartiers et présentant les projets réalisés, rappellent tous la volonté de Ningbo de renforcer son attractivité touristique. Pourtant, la ville peut, pour le moment, difficilement être considérée comme une véritable ville touristique. Reprenant la typologie établie par les chercheurs de l’équipe Mobilité, Itinéraires, Territoires (MIT, 2002), elle correspond plutôt à une ville-étape. Elle sert principalement de point de départ pour la visite de lieux touristiques environnants, au premier rang desquels l’île de Putuoshan7 (et plus largement l’archipel de Zhoushan). En parallèle, ici comme dans le reste de la Chine, le tourisme qui s’y développe relève essentiellement d’un tourisme intérieur. En ce sens, l’administration locale cherche à proposer des lieux qui correspondent aux attentes de cette clientèle, soit des lieux modernes et bien dotés en commerces et services (Oakes, 1997 ; McKhann, 2001 ; Taunay, 2009), dans un cadre agréable et rappelant l’histoire ancienne de la ville.

Des quartiers remodelés pour le tourisme et les loisirs

Dans cette volonté de valoriser son riche passé et d’attirer des touristes, majoritairement chinois·e·s, Ningbo déploie principalement le modèle de « destruction constructive » (Fu, 2015). Les résident·e·s sont « délogé·e·s » (Zhang, 2010), ayant généralement le choix entre un relogement, en périphérie le plus souvent (Ibid., 2010), ou une compensation financière. Une fois le quartier vidé de sa population résidante, celui-ci peut ensuite être entièrement réhabilité. Si certains bâtiments sont seulement restaurés, il s’agit plus généralement d’une reconstruction. Une fois le quartier restauré / reconstruit, il peut accueillir des commerces et services dédiés aux loisirs et au tourisme. Ces quartiers réhabilités deviennent souvent des îlots contrastant fortement avec leur environnement immédiat, plus dégradé (fig.6). Cinq des huit quartiers historiques de Ningbo ont déjà été restructurés de cette manière (Gulou, Tianzifeng, LaoWaitan, NanTangLaoJie et Yujiaxiang). Deux seront abordés de manière plus détaillée : NanTangLaoJie à titre d’exemple de quartier remodelé selon un style architectural rappelant la Chine impériale et LaoWaitan, lequel présente la spécificité de mettre en valeur le caractère international de la ville.

6. Seule la rivière NanJiao sépare ces immeubles du quartier NanTangLaoJie. Le contraste est frappant entre ces bâtiments délabrés et ceux, entièrement restaurés ou reconstruits, du quartier historique (cf. fig. 7 et 8). Photographie prise depuis NanTangLaoJie (Ouellet, 2018).

Les quartiers anciens chinois recréés : l’exemple de NanTangLaoJie

NanTangLaoJie constitue un cas typique de ce mode de transformation des quartiers anciens. Si Lao, signifie « vieux », peu de traces de cette ancienneté demeurent aujourd’hui visibles. Les bâtiments du quartier ont été entièrement restaurés ou reconstruits. Jusqu’en 2009, date de démarrage des travaux de réhabilitation, NanTangLaoJie présentait, comme beaucoup de quartiers centraux historiques des villes chinoises, un bâti très dégradé. Le projet de réhabilitation du bâti et de mise en tourisme du lieu a conduit au « délogement » (Zhang, 2010) des résident·e·s, à la démolition d’une partie des immeubles puis à leur reconstruction selon un style évoquant les dynasties Ming et Qing (Chen, Wu et Wu, 2013). Ce chantier s’est organisé en deux phases. La première s’est achevée en 2012 et la seconde en 2015. Le quartier s’organise désormais en cinq zones (A à E), les zones A, B et C correspondant au secteur ouvert en 2012 alors que les zones D et E ont été ouvertes en 2015. Le quartier regroupe aujourd’hui de nombreux commerces en lien avec la gastronomie (restaurants, vente à emporter, épiceries de produits locaux), mais aussi un hôtel, des librairies et des boutiques d’artisanat et de souvenirs. Une campagne d’entretiens conduits en mai et juin 2018 auprès des usager·ère·s du lieu permet d’attester de la diversité de leurs statuts, parmi lesquels des touristes (chinois·e·s pour la vaste majorité), des résident·e·s de la ville de Ningbo ou encore de la province du Zhejiang. De plus, ce matériau discursif rend compte des pratiques de ces individus, lesquels viennent à NanTangLaoJie principalement pour se balader, se restaurer, faire des achats.

7. Des gens font la queue pour acheter des youzanzi (sorte de cracker, sucré ou salé), l’une des spécialités culinaires locales (Ouellet, 2018).

8. Usager·ère·s du quartier NanTangLaoJie, un après-midi de juin (Ouellet, 2018).

LaoWaitan : valorisation de la présence européenne et ouverture sur le monde

Alors que NanTangLaoJie est emblématique des transformations qu’ont connues la plupart des quartiers anciens de Ningbo, LaoWaitan, aussi connu sous le nom de Bund, se démarque avec son style architectural européen. Dès la dynastie Song (960-1279), Ningbo fut la première ville de Chine à établir un Département des transports maritimes, spécialisé dans le commerce extérieur. Toutefois le port de Ningbo prend surtout de l’importance suite à la première guerre de l’Opium (1839-1842) et au traité de Nanjing (1842). Ningbo devient alors l’un des cinq treaty ports (ports de traités) ouverts en Chine (Lin, 2011) et voit se développer un imposant quartier européen, entre autres avec l’implantation de consulats étrangers, de douanes, de banques, de bureaux de poste ou encore d’une église catholique.

Dans la suite des nombreux projets de restauration que connaissent les quartiers centraux et historiques de la ville, le Ningbo Old Bund subit d’importants travaux de restauration et est « réouvert » en janvier 2005. LaoWaitan ayant toujours conservé une vocation commerciale, ce projet de restauration n’a pas engendré des déplacements massifs de populations comme ce fut le cas dans la plupart des autres quartiers anciens restaurés de la ville. Aussi, la volonté est ici clairement affichée de faire de ce quartier un symbole d’ouverture internationale et de ville mondialisée. On peut ainsi lire dans un rapport produit pour le compte de la ville de Ningbo :

« […] l’ancien quartier du port est devenu un lieu de rassemblement pour de nombreux commerçants étrangers. Les restaurants exotiques, les chaînes de café de renommée internationale et les bars à la mode contemporains de Shanghai regroupent des marques haut de gamme au pays et à l’étranger pour faire du quartier la carte de visite la plus fascinante de Ningbo.8 »

Par la valorisation du patrimoine bâti de ce quartier, la ville cherche à mettre en lumière une période particulièrement faste de son histoire, cherchant ainsi à rappeler au monde son statut de ville internationale.

Malgré leurs différences, essentiellement en matière de style architectural, LaoWaitan et NanTangLaoJie ont ainsi en commun d’avoir été entièrement rénovés et remodelés pour en faire des secteurs commerciaux dédiés aux loisirs et au tourisme.

9. Un pub irlandais dans le quartier LaoWaitan (Ouellet, 2018).

10. Résidence construite en 1935 et présentée comme « l’un des meilleurs exemples d’architecture occidentale en Chine » (extrait du panneau descriptif situé à l’entrée de la résidence). Quartier LaoWaitan (Ouellet, 2018).

De nouvelles approches visant une mixité des fonctions ?

Des huit quartiers historiques de Ningbo, seuls deux n’ont pas encore été soumis à des opérations de revitalisation majeures : XiuShuiJie et YongShouJie. Néanmoins, les deux présentaient, au moment des observations, des trajectoires bien distinctes.

XiuShuiJie, à la veille de sa métamorphose

Le quartier de XiuShuiJie, couvrant 5,73 hectares, sera certainement le prochain à être réhabilité. Le Plan de protection de la rue historique et culturelle XiuShui a été approuvé par le gouvernement populaire de la province du Zhejiang en septembre 2017 et présenté publiquement en novembre de la même année. Ce plan fait mention de la valeur du quartier en tant que « musée vivant du mode de vie traditionnel de Ningbo9 » et souligne que les opérations viseront à combiner au sein du quartier « des fonctions résidentielles, commerciales, touristiques et culturelles10 ». Ce quartier, situé à proximité de l’hyper centre et du quartier de Gulou, présente les caractéristiques typiques des quartiers historiques chinois avec un lacis de rues et ruelles étroites et des maisons de taille modeste (un ou deux étages) (fig.11).

Malgré cette volonté affichée de préservation d’une mixité des fonctions, en juin 2018 la plupart des résident·e·s avaient déjà été « délogé·e·s ». Aussi, tandis que les travaux de restauration n’avaient pas encore démarré au moment des observations, le quartier présentait les marques habituelles d’un secteur en attente de restructuration (Zhang, 2010) : portes et fenêtres scellées avec des briques ou des plaques de métal, de même que de nombreuses banderoles prônant la sécurité en matière d’incendie.

11. Une rue du quartier XiuShuiJie (Ouellet, 2018).

12. Une maison placardée (dont les résident·e·s ont été délogé·e·s) du quartier XiuShuiJie (Ouellet, 2018).

13. Affichage de prévention des incendies (« lors de l’aménagement des parcelles, défense absolue de faire du feu ») dans le quartier XiuShuiJie (Ouellet, 2018).

Préserver le bâti ancien…et la fonction résidentielle à YongShouJie ?

À proximité immédiate de XiuShuiJie, le quartier de YongShouJie connaît une évolution différente. Le Plan de protection du bloc historique et culturel de la rue YongShou lui aussi approuvé par le gouvernement populaire provincial de Zhejiang en septembre 2017 précise que les principes guidant la planification relèvent de la protection de l’authenticité des vestiges historiques et le maintien de la vie sociale du quartier. Le document fait également état du fait que YongShouJie est aujourd’hui l’un des seuls quartiers historiques encore préservé à Ningbo. Il est aussi le seul (parmi les huit) qui soit toujours pleinement habité, de manière permanente. Toutefois, sa population vit dans des logements vétustes et délabrés (fig.14).

Le patrimoine bâti de YongShouJie conserve ainsi son « état originel », quoique dégradé. Aussi, il est identifié et mis en valeur grâce à des plaques apposées sur les bâtiments (fig.15). Le texte de ces plaques, rédigé en mandarin et en anglais et comprenant aussi un QRCode, laisse supposer qu’il s’adresse à un public chinois mais aussi international. Ce choix est étonnant, d’autant que la ville attire très peu de touristes étranger·ère·s et surtout que ce quartier ne fait l’objet d’aucune signalétique indiquant sa présence aux voyageur·se·s. Cette forme d’identification des biens patrimoniaux n’a été mise en place dans aucun autre quartier historique de la ville. Il semble que YongShouJie ne soit pas destiné à une rénovation en profondeur, comme ce fut le cas pour les autres secteurs anciens de la ville.

Aussi, tandis que les textes des documents d’urbanisme demeurent évasifs quant à l’évolution du quartier et que l’observation ne permet pas de saisir le sens ou les motivations à l’origine des éléments factuels observés, le cas de YongShouJie montre l’une des limites de la méthodologie déployée. Celle-ci ne permet que partiellement de dégager les stratégies guidant les opérations menées dans les quartiers historiques, visant plutôt à illustrer la diversité des formes de valorisation du bâti ancien.

14. Une maison (habitée) du quartier YongShouJie (Ouellet, 2018).

15. Exemple de plaque désignant l’intérêt patrimonial du bâti dans le quartier YongShouJie (correspond à la partie gauche de la fig.14) (Ouellet, 2018).

Ce portfolio permet de rendre compte de la diversité des formes de réhabilitation des quartiers anciens de Ningbo à l’été 2018. Si elles sont semblables pour les quartiers Gulou, Tianzifeng, NanTangLaoJie et Yujiaxiang, LaoWaitan s’en démarque essentiellement par le fait que l’on y valorise une autre histoire, liant la ville à l’Europe et au monde. Les quartiers XiuShuiJie et YongShouJie témoignent d’une amorce de transformation des modèles de réhabilitation des quartiers anciens, mais ils permettent aussi de servir d’illustration des stades antérieurs qu’ont pu connaître les secteurs aujourd’hui dédiés aux loisirs et au tourisme.

Même si l’exemple de YongShouJie laisse présager d’un changement de stratégie, les opérations menées dans les autres quartiers anciens de Ningbo sont le reflet d’une acception patrimoniale a priori bien différente de celle qui prédomine en Europe. Pourtant, un point commun les unit, soit l’articulation des processus de patrimonialisation et de mise en tourisme des territoires. Il s’agit alors avant tout de proposer des lieux qui plaisent à la majorité des touristes et autres visiteur·seuse·s. Dans le cas chinois, cela se traduit le plus souvent par des quartiers propres et agréables qui rappellent leur histoire ancienne grâce à un bâti reconstruit évoquant l’architecture de la Chine impériale. Ainsi que le faisait remarquer Benjamin Taunay (2011) à propos de Guilin, ces (re)constructions patrimoniales peuvent être appréhendées comme des produits de la modernité et une réponse aux attentes des nouvelles classes moyennes et supérieures chinoises.

ANNIE OUELLET

Docteure en géographie, Annie Ouellet est actuellement attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) au sein de l’UFR ESTHUA Tourisme et Culture, de l’Université d’Angers et chercheure associée à l’UMR CNRS 6590 ESO. Ses travaux de recherche portent sur l’articulation des processus de patrimonialisation et de mise en tourisme et s’intéressent également à la coprésence et aux rapports à l’espace des différents individus habitant les villes mises en tourisme et en patrimoine.

annieouellet22@gmail.com

Couverture : Le quartier historique de NanTangLaoJie, Ningbo, Chine (Ouellet, 2018)

Bibliographie

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Pour citer cet article : Ouellet A., 2020, « Portfolio : Du bâti ancien habité au nouveau patrimoine touristifié : regard sur les quartiers historiques de la ville chinoise de Ningbo », Urbanités, Vu, septembre 2020, en ligne.

  1. Selon le site, http://population.city/china/ningbo/, consulté le 21 février 2020. []
  2. Il importe toutefois de garder en tête les différences majeures existant entre la définition de ce qu’est une ville en France et en Chine. Entre autres, la ville chinoise désigne une entité municipale qui « regroupe des espaces à la fois urbains et ruraux, à l’intérieur d’un territoire excédant largement la taille d’une ville et davantage comparable à la taille d’un département français » (Milhaud, 2014 : 5). Par exemple, la ville de Ningbo a une superficie de plus de 9 000 km2. []
  3. Les années suivant la fin de la Révolution culturelle sont marquées par plusieurs désignations et mesures de protection du patrimoine au niveau national : promulgation de la Loi de protection des héritages culturels de la République populaire de Chine (1982), établissement de la première liste des Villes historiques et culturelles (1982), publication d’un Avis d’enquête et de protection des architectures modernes (1988), etc. (Guo, 2008). []
  4. 建设性破坏 (traduit par l’auteure). []
  5. Plusieurs auteur·e·s, comme ici J. Guo (2008), font état d’un « style traditionnel chinois » pour évoquer ces reconstructions rappelant l’architecture de la Chine impériale et pouvant croiser des éléments caractéristiques de différentes dynasties. C’est ce qui explique que les expressions « style traditionnel » ou « style rappelant l’architecture de la Chine impériale » soient employées dans ce portfolio. []
  6. Ce plan de protection général, tout comme les plans de protection spécifiques à chacun des huit quartiers, demeure évasif quant aux critères de délimitation des parcelles protégées et aux opérations de démolition et de reconstruction. Concernant ce second point, il y est au mieux mentionné que la prise en charge des secteurs historiques ne peut se limiter à la protection mais doit prendre en compte l’amélioration et la modernisation des lieux. []
  7. L’île de Putuoshan est surtout célèbre pour la présence du mont Putuo, l’une des montagnes sacrées du bouddhisme en Chine. []
  8. 老外滩街区已成为众多商家、外国商会的云集之地。充满异国情调的特殊餐厅、国际著名的咖啡连锁、同步上海的时尚酒吧等,国内外高端品牌汇聚,成为宁波市最具时尚魅力的城市名片 (traduit par l’auteure). []
  9. 宁波传统生活的活态博物馆 (traduit par l’auteure). []
  10. 居住、商业、旅游、文化等复合功能 (traduit par l’auteure). []

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